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Full text of "uvres complètes de Casimir Delavigne .."

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ŒUVRES COMPLÈTES 



CASIMIR DELAVIGNE 



II — THEATRE 



Droits de traduction et de reproduction réservés 

vour tous les pays 

y compris la Suède et la Norwège 



TYPOGl'.AIMIIF. FII.MIN-DIDOT ET C"^. — MESML (EIRE). 



ŒUVRES COMPLÈTES 



CASIMIR DELâVIGNE 



DE L' ACADEMIE FRAXÇAISE 



NOUVELLE EDITION 



THEATRE 



Marino Faliero. — Louis \I 
Les enfants d'Edouard. — Don Juan d'Autricne 



LIBRAIRIE DE PARIS 

FIRMIN-DIDOT ET r'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS 
56, RUE JACOB, PARIS 



MARINO FALIERO 

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES, 

■ KPRESENTÉe sur le THÉATUB de la porte -saint- m AHTIf, 
LE 30 MAI 1829. 



PERSONNAGES. 

MARINO FALIERO, doge. 

LIONI , patricien, un des Dix. 

FERNANDO, neveu du doge. 

STÉNO, jeune patricien, un des Quarante. 

ISRAËL BERTUCCIO, chef de l'Arsenal. 

BERTRAM, sculpteur. 

BENETINDE, chef des Dix. 

PIETRO, gondolier. 

STROZZ!, condottiere. 

VEREZZA, affidé du conseil des Dix. 

VICENZO, officier du palais ducal. 

ÉI.ÉNA, femme du doge. 

Les Dix, la Junte. — Les Seigneurs de l 

Gondoliers, Condottieri. 

Gardes, Personnages parés et masqués. 

(La scène est à Venise, en 1355.) 



On a expliqué diversement les motifs qui m'ont détermiué à 
transporter cet ouvrage de la Comédie-Française au théâtre de la 
Porte-Saint-Martin. Il en est qui me sont personnels et dont je 
crois inutile d'entretenir le public : je ne traiterai ici qu'une ques- 
tion générale. 

J'ai conçu l'espérance d'ouvrir une voie nouvelle, où les auteurs 
qui suivront mon exemple pourront désormais marcher avec plus 
de hardiesse et de liberté, où des acteurs, dont le talent n'avait 
pas l'occasion de se produire , pourront s'exercer dans un genre 
plus élevé. Le public a semblé comprendre les conséquences que 
devait avoir, dans l'intérêt de tous, cette tentative, et j'en attribue 
le succès à ces dispositions bienveillantes. 

Deux systèmes partagent la littérature. Dans lequel des deux 
cet ouvrage a-t-il été composé? c'est ce que je ne déciderai pas 
et ce qui d'ailleurs me parait être de peu d'importance. La raison 
11. 4 



2 MARINO FALIERO. 

la plus vulgaire veut aujourd'hui de la tolérance en tout; pourquoi 
nos plaisirs seraient-ils seuls exclus de cette loi commune? L'his- 
toire contemporaine a été fertile en leçons ; le public y a puisé de 
nouveaux besoins : on doit beaucoup oser, si l'on veut les satisfaire. 
L'audace ne me manquera point pour remplir autant qu'il est en 
moi cette tâche difûcile. Plein de respect pour les maîtres qui ont 
illustré notre scène par tant de chefs-d'œuvre , je regarde comme 
un dépôt sacré cette langue belle et flexible qu'ils nous ont léguée. 
Dans le reste , tous ont innové ; tous , selon les mœurs, les besoins 
et le mouvement de leur siècle, ont suivi des routes différentes qui 
les conduisaient au même but. C'est en quelque sorte les imiter en- 
core que de chercher à ne pas leur ressembler, et peut-être la plus 
grande preuve, l'hommage le mieux senti de notre admiration pour 
do tels hommes est ce désespoir même de faire aussi bien qui nous 
force à faire autrement. 

J'ai toujours livré mes ouvrages au public sans les défendre : je 
n'ai pas pris parti contre mes juges. J'aurais mauvaise grâce à le 
faire aujourd'hui où une bienveillance presque générale est venue 
adoucir pour moi ce que la critique pouvait avoir de sévère. Je ne 
combattrai qt^'une seule assertion. On a dit que mon ouvrage était 
une traduction de la tragédie de lord Byron. Ce reproche est in- 
juste. J'ai dû me rencontrer avec lui dans quelques scènes données 
par l'histoire ; mais la marche de l'action, les ressorts qui la con- 
duisent et la soutiennent, le développement des caractères et des 
passions qui la modiBent et l'animent, tout est différent. Si je n'ai 
pas hésité à m'approprier plusieurs des inspirations d'un poète que 
j'admire autant que personne, plus souvent aussi je me suis mis eu 
opposition avec lui pour rester moi-mêine. Ai-je eu tort ou raisou? 
Que le lecteur compare et prononce. 



ACTE PREMIER 

L'appartement du doge. 

SCÈNE I. 

ÉLÉNA. Elle est assise et brode une écharpe. 

Une écharpe de deuil, sans chiffre, sans devise! 
Hélas! triste présent! mais je l'avais promise, 



ACTE I, SCÈNE I. S 

Je devais l'achever... Vaincu par ses remords, 
Du moins après ma faute, il a quitté nos bords; 
Il recevra ce prix de l'exil qu'il s'impose. 
{Elle se lève et s'approche de la fenêtre.) 

Le beau jour! que la mer où mon œil se repose, 
Que le ciel radieux brillent d'un éclat pur, 
Et que Venise est belle entre leur double azur ! 
Lui seul ne verra plus nos lagunes chéries : 
Il n'est qu'une Venise! on n'a pas deux patries!... 
Je pleure... oui, Fernando, sur mon crime et le tien. 
Pourquoi pleurer? j'ai tort ; les pleurs n'effacent rier.. 
Mon bon, mon noble époux aime à me voir sourire; 
Eh bien! soyons heureuse, il le faut... 

(Elle s'assied et ouvre un livre.) 

Je veux lire... 
Le Dante, mon poète! essayons... Je ne puis. 
Nous le lisions tous deux : je n'ai pas lu depuis. 
[Elle reprend le livre qu'elle avait fermé.) 
Ses beaux vers calmeront le trouble qui m'agite. 

• C'est par moi qu'on descend au séjour des douleurs; 
« C'est par moi qu'on descend dans la cité des pleurs ; 
« C'est par moi qu'on descend chez la race proscrite. 

• Le bras du Dieu vengeur posa mes fondements ; 
« La seule éternité précéda ma naissance, 

■ Et comme elle à jamais je dois survivre au temps : 
• Entrez, maudits ! plus d'espérance ! > 

Quel avenir, ô ciel, veux-tu me révéler? 
Je tremble : est-ce pour moi que ces vers font parler 
La porte de l'abîme où Dieu dans sa colère 
Plonge l'amant coupable et l'épouse adultère? 
^ù suis-je, et qu'ai-je vu? Fernando 1 



4 MARINO FALIERO. 

SCÈNE II. 

ÉLÉiNA, FERNANDO. 

FERNANDO. 

Demeurez! 
Le doge suit mes pas; c'est lui que vous fuirez. 
Près de vous, Éléna, son neveu doit l'attendre. 

EL EN A. 

Vous ne me direz rien que je ne puisse entendre, 
Fernando, je demeure. 

FERNANDO. 

Eh quoi ! vous détournez 
Vos yeux, qu'à me revoir j'ai trop tôt condamnés! 
Qu'ils me laissent le soin d'abréger leur supplice. 
Quelques jours, et je pars, et je me fais justice; 
Faut-il vous le jurer? 

ÉLÉNA. 

Ce serait vainement : 
Lorsqu'on doit le trahir, que m'importe un serment? 

FERNANDO. 

Quel prix d'un an d'absence où j'ai langui loin d'elle! 

ÉLÉNA. 

Cette absence d'un an devait être éternelle ; 
Mais j'ai donné l'exemple, et ce n'est plus de moi 
Qu'un autre peut apprendre à respecter sa foi. 

FERNANDO. 

Ne vous accusez pas, quand je suis seul parjure. 

ÉLÉi\A. 

Quelque reproche amer qui rouvre ma blessure, 
Pourquoi me l'épargner? Le plus cruel de tous 
N'est-il pas votre aspect, et me l'épargnez-vous? 
Oii fuir? comment me vaincre? où trouver du courage 
Pour comprimer mon cœur, étouffer son langage, 
Pour me taire en voyant s'asseoir entre nous deux 



ACTE I, SCÈNE II. 5 

L'oncle par vous trahi, l'époux... Mais je le veux; 
Je veux forcer mes traits à braver sa présence, 
A sourire, à tromper, à feindre l'innocence : 
Ils mentiront en vain : si ma voix, si mon front, 
Si mes yeux sont muets, ces marbres parleront. 

FERNANDO. 

Ah! craignez seulement de vous trahir vous-même. 
Vos remords sont les miens près d' un vieillard qui m'ai mt 
Je me contrains pour lui, que la douleur tùrait. 
Pour vous, que son trépas au tombeau conduirait. 
Mais tout à l'heure encor quelle angoisse mortelle 
Me causait de ses bras l'étreinte paternelle! 
Tout mon sang s'arrêtait, quand sa main a pressé 
Ce cœur qui le chérit et l'a tant offensé! 
Ses pleurs brûlaient mon front qui rougissait de honte. 

ÉLÉNA. 

Et le tourment qu'il souffre, à plaisir il l'affronte, 
Il le cherche, et pourquoi? 

FERNANDO. 

Pour suspendre un moment, 
En changeant de douleurs, un plus affreux tourment. 
Ce n'est pas mon amour, n'en prenez point d'ombrage. 
Restez, ce n'est pas lui qui dompta mon courage. 
J'en aurais triomphé! mais c'est ce désespoir 
Que n'ont pu, dans l'exil, sentir ni concevoir 
Tous ces heureux bannis de qui l'humeur légère 
A fait des étrangers sur la rive étrangère ; 
C'est ce dégoût d'un sol que voudraient fuir nos pas; 
C'est ce vague besoin des lieux où l'on n'est pas. 
Ce souvenir qui tue; oui, cette fièvre lente, 
Qui fait rêver le ciel de la patrie absente ; 
C'est ce mal du pays dont rien ne peut guérir, 
Dont tous les jours on meurt sans jamais en mourir. 
Venise!... 

ÉLÉNA. 

Hélas! 



6 BIARINO FALIERO. 

FERNANDO. 

bien qu'aucun bien ne peut rendre ! 
patrie! ô doux nom, que l'exil fait comprendre, 
Que murmurait ma voix, qu'étouffaient mes sanglots, 
Quand Venise en fuyant disparut sous les flots! 
Pardonnez, Éléna; peut-on vivre loin d'elle? 
Si l'on a vu les feux dont son golfe étincelle, 
Connu ses bords charmants, respiré son air doux, 
Le ciel sur d'autres bords n'est plus le ciel pour nous. 
Que la froide Allemagne et que ses noirs orages 
Tristement sur ma tête abaissaient leurs nuages! 
Que son pâle soleil irritait mes ennuis ! 
Ses beaux jours sont moins beaux que nos plus sombres nuits. 
Je disais, tourmenté d'une pensée unique : 
Soufflez encor pour moi, vents de l'Adriatique! 
J'ai cédé, j'ai senti frémir dans mes cheveux 
Leur brise qu'à ces mers redemandaient mes vœux. 
Dieu! quel air frais et pur inondait ma poitrine! 
Je riais, je pleurais, je voyais Palestrine, 
Saint-Marc, que j'appelais, s'approcher à ma voix, 
Et tous mes sens émus s'enivraient à la fois 
De la splendeur du jour, des murmures de l'onde. 
Des trésors étalés dans ce bazar du monde. 
Desjeux, desbruitsduportjdeschantsdu gondolier!... 
Ah! des fers dans ces murs qu'on ne peut oublier! 
Un cachot, si l'on veut, sous leurs plombs redoutables, 
Plutôt qu'un trône ailleurs, un tombeau dans nos sables, 
Un tombeau qui, parfois témoin de vos douleurs, 
Soit foulé par vos pieds et baigné de vos pleurs ! 

ÉLÉNA. 

Que les vôtres déjà n'arrosent-ils ma cendre! 
Mais... ce ne fut pas moi, je me plais à l'apprendre. 
Qui ramenai vos pjs vers votre sol natal. 
Il n'est plus, cet amour qui me fut si fatal. 
Quand sa chaîne est coupable, un noble cœur la brise ; 
N'est-ce pas, Fernando? Je voudrais fuir Venise, 



ACTE I, SCENE 11. i 

Dont les bords désormais sont voire unique amour, 
Et pour vous y laisser m'en bannir à mon tour. 

FERNANDO. 

Vous, Éléna? 

ÉLÉNA. 

Qu'importe où couleraient mes larmes' 
A ne plus les cacher je trouverais des charmes. 
Oui, mon supplice, à moi, fut de les dévorer, 
Lorsque, la mort dans l'âme, il fallait me parer, 
Laisser là mes douleurs, en effacer l'empreinte, 
Pour animer un bal de ma gaîté contrainte : 
Heureuse, en leur parlant, d'échapper aux témoins, 
Dans ces nuits de délire, où je pouvais du moins 
Au profit de mes pleurs tourner un fol usage, 
Et sous un masque enfin reposer mon visage. 

FERNANDO. 

Je ne plaignais que moi ! 

ÉLÉNA. 

Mon malheur fut plus grand : 
J'ai tenu sur mon sein mon époux expirant; 
Tremblante à son chevet, de remords poursuivie, 
Je ranimais en vain les restes de sa vie; 
Je croyais, quand sur lui mes yeux voyaient peser 
Un sommeil convulsif qui semblait m'accuser. 
Qu'un avis du cercueil, qu'un rêve, que Dieu même 
Lui dénonçait mon crime à son heure suprême; 
Et que de fois alors je pris pour mon arrêt 
Les accents étouffés que sa voix murmurait! 
Comment peindre le doute où flottaient mes pensées, 
Quand ma main, en passant sur ses lèvres glacées, 
Interrogeait leur souffle, et que, dans mon effroi. 
Tout, jusqu'à son repos, était sa mort pour moi? 
Je fus coupable, ô Dieu! mais lu m'as bien punie j 
La nuit où, dans l'horreur d'une ardente insomnie, 
11 se leva, sur moi pencha ses cheveux blancs, 



8 MARINO FALIERO. 

Et pâle me bénit de ses bras défaillants, 
Il me parla de vous ! 

FERNANDO. 

De moi! 

ÉLÉNA. 

Nuit vengeresse î 
Nuit horrible! et pourtant j'ai tenu ma promesse. 
Jusqu'au pied des autels j'ai gardé mon secret. 
L'offrande qu'à nos saints ma terreur consacrait, 
Je la portais dans l'ombre au fond des basiliques; 
Je priais, j'implorais de muettes reliques, 
Et sans bruit, sous les nefs je fuyais, en passant 
Devant le tribunal d'où le pardon descend. 

FERNANDO. 

Mais le ciel accueillit votre ardente prière. 

ÉLÉiNA. 

Celle des grands, du peuple et de Venise entière, 
La mienne aussi peat-être; et vous,vous qu'aujourd'hui 
Je trouve à mes chagrins moins sensible que lui, 
Celle qui vous toucha quand vous m'avez quittée, 
Pour l'oublier sitôt, l'avez-vous écoutée? 

FERNANDO. 

Si je l'entends encor, c'est la dernière fois: 
Je pars. L'Adriatique a revu les Génois; 
Venise me rappelle, et sait que leur audace 
A quelques beaux trépas va bientôt laisser place. 
Vos vœux seront remplis, je reviens pour mourir. 

ÉLÉNA. 

Pour mourir ! 

FERNANDO. 

Mais ce sang que le fer va tarir, 
Avant de se répandre où Venise Tenvoie, 
A battu dans mon sein d'espérance et de joie. 
Il palpite d'amour ! A quoi bon retenir 
Ce tendre et dernier cri que la mort doit punir? 



ACTE I, SCÈNE II. 9 

Je vous trompais ; c'est vous, ce n'est pas la pairie, 
Vous, qui rendez la force à cette âme tlétrie; 
Vous, vous que je cherchais sous ce climat si doux, 
Sur ce rivage heureux qui ne m'est rien sans vous : 
C'est votre souvenir qui charme et qui dévore ; 
C'est ce mal dont je meurs, et je voulais encore 
Parler de ma souffrance aux lieux où vous souffrez. 
Respirer un seul jour l'air que vous respirez, 
Parcourir le Lido, m'asseoir à cette place 
Où les mers de nos pas ont effacé la trace, 
Voir ces murs pleins de vous, ce balcon d'où mes yeux 
En vous les renvoyant recevaient vos adieux... 

ÉLÉNA. 

Par pitié!... 

FERNANDO. 

Cette fois l'absence est éternelle: 
On revient de l'exil, mais la tombe est fidèle. 
Je pars... Je mourrai donc, sûr que mon souvenir 
De mes tourments jamais ne vint l'entretenir. 
Ce prix qui m'était dû, qu'en vain je lui rappelle, 
Cette écharpe, jamais... Dieu ! qu'ai-je vu? C'estelle! 
La voilà! je la tiens... Ah ! tu pensais à moi! 
Elle est humide encore, et ces pleurs, je les croi. 
Tu me trompais aussi ; nos vœux étaient les mêmes : 
Allons ! je puis mourir : tu m'as pleuré , tu m'aimes. 

ÉLÉNA, qui veut reprendre V écharpe. 
Fernando ! 

FERNANDO. 

Ton présent ne me doit plus quitter; 
C'est mon bien, c'est ma vie! et pourquoi me l'ôter? 
Je le garderai peu : ce deuil est un présage; 
Mais d'un autre que moi tu recevras ce gage, 
Mais couvert de mon sang, pour toujours séparé 
De ce cœur, comme lui, sanglant et déchiré, 
Qui, touché des remords où son amour te livre, 
Pour cesser de t'aimer aura cessé de vivre. 

1. 



10 MARINO FALIERO. 

ÉLÉNA. 

On vient! 

FERNANDO, cackant Vécharpe dans son sein. 

Veillez sur vous un jour, un seul moment, 
Par pitié pour tous trois. 

ÉLÉNA. 

Il le faut; mais comment 
Contempler sans pâlir ces traits que je révère? 

FERNANDO. 

Quel nuage obscurcit leur majesté sévère? 

SCÈNE III. 

ÉLÉNA, FERNANDO, FALIERO 

FALIERO, absorbé dans sa rêverie. 

Fous mes droits envahis! mon pouvoir méprisé! 
Que n'ai-je pas souffert, que n'ont-ils point osé? 
Mais après tant d'affronts dévorés sans murmure, 
Cette dernière insulte a comblé la mesure. 

ÉLÉNA. 

Qu'entends-je? 

FERNANDO. 

Que dit-il? 
FALTERO, les apercevant. 

Chère Éléna, pardon! 
Fernando, mes enfants, dans quel triste abandon 
Je languirais sans vous!... Tu nous restes, j'espère? 

FERNANDO. 

Mais Votre Altesse oublie... 

FALIERO. 

Appelle-moi ton père, 
Ton ami. 

FERNANDO. 

Que l'État dispose de mon bras; 
Qui peut prévoir mon sort? 



ACTE I, SCÈNE III. il 

FALIERO. 

Qui? moi! Ta reviendras. 
La mort, plus qu'on ne pense, épargne le courago. 
Regarde-moi ! j'ai vu plus d'un jour de carnage; 
Sous le fanal de Gène et les murs des Pisans, 
Plus d'un jour de victoire, et j'ai quatre-vingts ans. 
Tu reviendras. Ce sceptre envié du vulgaire 
Moissonne, Fernando, plus de rois que la guérie. 

FERNANDO. 

Écartez vos ennuis. 

FALIERO. 

Pour en guérir, j'attends 
Ce terme de ma vie, attendu trop longtemps. 
Tu portes sans te plaindre une part de ma chaîne, 
Pauvre Éléna ! Je crus mon heure plus prochaine, 
Lorsqu'à mon vieil ami je demandai ta main. 
C'est un jour à passer, me disais-je, et demain 
Je lui laisse mon nom, de l'opulence, un titre; 
Mais un pouvoir plus grand de nos vœux est l'arbitre. 
La faute en est à lui ! 

ÉLÉNA. 

Qu'il prolonge vos jours- 
Comme il les a sauvés ! 

FALIERO. 

Sans toi, sans ton secours, 
Je succombais naguère, et t'aurais affranchie. 
Comme elle se courbait sous ma tête blanchie! 

[A Fernando.) 
Ah! si tu l'avais vue! ange compatissant, 
Pour rajeunir le mien elle eût donné son sang! 

FERNANDO. 

Nous l'aurions fait tout deux. 

ÉLÉNA. 

Nous le devions. 

FALIERO. 

Je pense 



12 MARINO FALIEHO. 

Qu'avant peu mes enfants auront leur récompense. 
Qu'il vous soit cher, ce don, bien qu'il vienne un peu tard. 
Vivez, soyez heureux, et pensez au vieillard. 

ÉLÉNA. 

Hélas! que dites-vous? 

FALIERO 

Éléna, je t'afflige... 
Pour bannir cette idée, allons, sors, je l'exige. 
Je veux à Fernando confier mon chagrin; 
Mais toi tu le connais. L'aspect d'un ciel serein 
A pour des yeux en pleurs un charme qui console. 

ÉLÉXA. 

Souffrez... 

FALIERO. 

Crains la fatigue, et sors dans ma gondole. 
Contre l'ardeur du jour prends un masque léger. 
Qui, sans lasser ton front, puisse le protéger. 
Va, ma fille. 

ÉLÉNA. 

bonté! 

[Elle sort.) 

SCÈNE IV. 

FALIERO, FERNAîsDO. 



Éléna! 



FALIERO. 

C'est elle qu'on outrage! 

FERNANDO. 



FALIERO. 

Moi; c*est moi. 

FERNANDO. 

Vous! 



ACTE I, SCÈNE IV. 13 

FALIERO. 

Écoute et partage 
Un fardeau qu'à moi seul je ne puis supporter. 
C'est mon nom, c'est le nôtre à qui vient d'insulter 
Un de ceux dont nos lois sur les bancs des Quarante 
Font siéger à vingt ans la jeunesse ignorante. 
Lois sages ! 

FERXA>'D0. 

Qu'a-t-il fait? 

FALIERO, 

Le dirai-je? Irrité 
D'un reproche public, mais par lui mérité, 
L'insolent sur mon trône eut l'audace d'écrire... 
Je les ai lus comme elle, et tous ont pu les lire, 
Ces mots... mon souvenir ne m'en rappelle rien; 
Mais ces mots flétrissaient mon honneur et le sien. 

FERNANDO. 

Le lâche! quel est-il? 

FALIERO. 

Cherche dans la jeunesse 
Qui profane le mieux dix siècles de noblesse. 
Qui fait rougir le plus les aïeux dont il sort? 
Tête folle, être nul qu'un caprice du sort 
Fit libre, mais en vain, car son âme est servile ; 
Courageux, on le dit; courageux entre mille, 
Dont un duel heureux marque le premier pas; 
Du courage 1 à Venise, eh! qui donc n'en a pas? 
Un Sténo ! 

FERNANDO. 

Lui, Sténo! 

FALIERO. 

Bien que brisé par l'âge. 
Je n'aurais pas, crois-moi, laissé vieillir l'outrage. 
Près de Saint-Jean et Paul il est un lieu désert 
Où, pour lui rendre utile un de ces jours qu'il perd, 
Mon bras avec la sienne eût creusé cette épée... 



14 MARINO FALIERO. 

FERNANDO. 

Il vit! 

FALIERO. 

Pour peu de jours ma vengeance est tron^pée. 
Sans leur permission puis-je exposer mon sang? 
Privilège admirable! il vit grâce à mon rang. 
[Fernando fait un mouvement pour sortir. 
Où vas-tu V 

FERNANDO. 

Vous venger. 

FALIERO. 

Bien ! ce courroux t'honore. 
Bien! c'est un Faliero ; je me retrouve encore: 
C'est mon ardeur, c'est moi ; c'est ainsi que jadis 
Mon père à son appel eût vu courir son fils. 
Mais l'affront fut public, le châtiment doit Têtre. 
Les Quarante déjà l'ont condamné peut-être. 

FERNANDO. 

Eh quoi! ce tribunal où lui-même... 

FALIERO. 

Tu vois 
Comme Venise est juste et maintient tous les droits! 
Nus fiers avogadors avaient reçu ma plainte; 
Aux droits d'un des Quarante oser porter atteinte! 
Quel crime! l'eùt-on fait? mais leur prince outragé, 
Qu'importe? et par ses pairs Sténo sera jugé. 

FERNANDO. 

S'ilsl'épargnaient? 

FALIERO. 

Qui ? lui ! l'épargner ! lui ! ce traître ! 
Oui, traître à son serment, à Venise, à son maître: 
L'épargner! qu'as-tu dit? l'oseraient-ils? sais-tu 
Qu'il faut que je le voie à mes pieds abattu? 
Sais-tu que je le veux, que la hache est trop lente 
A frapper celte main, cette tête insolente? 



ACTE I, SCÈxNE IV. 15 

FERNANDO. 

fureur ! , 

FALIERO. 

De mon nom, toi l'unique héritier, 
Toi, mon neveu, mon fils, connais-moi tout entier : 
Lis, mon âme est ouverte et montre sa faiblesse. 
C'est peu de l'infamie où s'éteint ma vieillesse ; 
Cet affront dans mon sein éveille des transports, 
D'horribles mouvements inconnus jusqu'alors. 
J'en ai honte, et je crains de sonder ma blessure : 
Devine, par pitié, comprends, je t'en conjure, 
Comprends ce qu'à mon âge un soldat tel que moi 
Ne pourrait sans rougir confier, même à toi. 
Éléna!... se peut-il? si ce qu'on ose écrire... 
Mais sur ses traits en vain je cherche le sourire. 
D'où vient que mon aspect lui fait baisser les yeux'' 
Pourquoi loin des plaisirs se cacher dans ces lieux? 
Pourquoi fuir cet asile, où, par la pénitence, 
Le crime racheté redevient l'innocence? 
Le sien est-il si grand, si terrible?... Insensé! 
Tout me devient suspect, le présent, le passé; 
J'interroge la nuit, les yeux fixés sur elle, 
Jusqu'aux pleurs, aux aveux d'un sommeil infidèle, 
Et j'ai vu, réveillé par cet aff'reux soupçon. 
Ses lèvres se mouvoir et murmurer un nom. 

FERNANDO. 

Grand Dieu! 

FALIERO. 

Ne me crois pas; va, je lui fais injure, 
Sténo!... jamais, jamais! sa vie est encor pure; 
Jamais tant de vertu ne descendrait si bas ; 
Je n'ai rien soupçonné, rien dit; ne me crois pas' 
Mais Sténo, mais celui dont le mensonge infâme 
De cette défiance a pu troubler mon âme, 
La déchirer ainsi, la briser, la flétrir! 



16 MARINO FALIERO. 

Qu'on l'épargne ! ah ! pour lui c'est trop pou de mourir! 
Il aurait, le cruel qui m'inspira ces doutes, 
Plus d'une vie à perdre, elles me devraient toutes, 
Oui^ toutes, sans suffire à mes ressentiments, 
Leur sang, leur dernier souffle et leurs derniers lourmenis 
[Il tombe sitr un sicge.) 
[Après une pause.) 
Homme faible, où m'emporte une aveugle colère? 
A Zara, quand j'appris la perte de mon frère. 
Je domptai ma douleur et je livrai combat. 
Prince, ferais-je moins que je n'ai fait soldat? 

[A Fernando.) 
L'État doit m'occuper : je vais dicter, prends place : 

[Fernando s'assied près d'une table.) 
« Moi, doge, aux Florentins. » Écris ! 

FERNANDO. 

Ma main se glace. 

FALIERO. 

Allons! calme ce trouble... Ils recueillaient les voix; 
Qu'ils sont lents! 

FERNANDO. 

Poursuivez. 

FALIERO. 

Qu'ai-je dit... aux Génois? 

FERNANDO. 

Votre Altesse écrivait au sénat de Florence. 

FALIERO. 

Ail! je voudrais en vain feindre l'indifférence! 
Je ne le puis : je cède et mo trouble à mon tour; 
Mais on arrive enfin : je respire l 



ACTE I, SCÈNE V. il 

SCÈNE V. 

FERNANDO, FALIERO, le secrétaire des 
Quarante. 

le secrétaire. 

La Cour 
Dépose son respect aux pieds de Votre Altesse. 

FALIERO. 

Leur respect est profond : jugeons de leur sagesse. 
La sentence! donnez. 

LE SECRÉTAIRE. 

La voici. 

FERNANDO, à SOU OUCle. 

Vous tremblez. 

FALIERO. 

Moi! non. ..je.. .non. ..pourquoi?... Lis, mesyeux sont troublés 
Lis. 

FERNANDO, Usant, 

« Il est décrété d'une voix unanime 
« Que Sténo convaincu... » 

FALIERO. 

Passe, je sais son crime. 
Le châtiment.^ 

FERNANDO. 

Un mois dans les prisons d'État, 

FALIERO. 

Après? 

FERNANDO. 

C'est tout. 

FALIERO, froidement. 
Un mois! 

FERNANDO. 

Pour ce lâche attentat! 



18 MARINO FALIERO. 

LE SECRÉTAIRE, aU dorje. 

La Cour de Votre Altesse attend la signature. 
FERNANDO, à son oïicle, qui s'approche de 
la table. 
Et vous... 

FALIERO. 

C'est mon devoir. 

FERNANDO. 

Quoi! d'approuver l'injure? 
FALIERO. Il laisse tomber la plume. 
Un mois! Dieu! 

[Au secrétaire, en lui remettant le papier.) 
Laisse-nous. 

LE SECRÉTAIRE. 

L'arrêt n'est pas signé. 

FALIERO. 

Non? j'ai cru... 

(// signe rapidement.) 
Sortez donc. 

SCÈNE VI. 

FALIERO, FERNANDO. 

FERNANDO. 

Et, sans être indigne, 
Vous consacrez vous-même une telle indulgence? 

FALIERO, en souriant. 
Tu le vois. 

FERNANDO. 

Quel sourire! il demande vengeance. 

FALIERO. 

Nos très-nobles seigneurs à l'affront qu'on m'a fait 
N'ont-ils pas aujourd'hui pleinement satisfait? 



ACTE I, SCÈNE VI. i9 

Le châtiment railleur dont la faute est punie 
Mêle à leur jugement le sel de l'ironie. 
Ce soir chez un des Dix, où je suis invité, 
Le vainqueur de Zara, par eux félicité, 
Les verra s'applaudir d'avoir pu lui complaire... 
îls auront les honneurs d'un arrêt populaire. 
Quoi! justice pour tous, hors pour le souverain, 
C'est de résjalité ! Les gondoliers demain, 
Egayant de mon nom une octave à ma gloire, 
Chanteront sur le port ma dernière victoire. 
Eh bien! je ris comme eux. 

FERNANDO. 

Plus triste que les pleurs, 
Cette joie est amère; elle aigrit vos douleurs. 

FALiERO, qui se lève, avec violence. 
Où sont les Sarrasins, que je leur rende hommage? 
Sur l'autel de saint Marc et devant son image, 
Avec ce même bras qui leur fut si fatal. 
Je leur veux à genoux jurer foi de vassal! 

FEIINANDO. 

Est-ce vous qui parlez? 

FALIERO. 

Que les vaisseaux de Gênes, 
Du port, forcé par eux, n'ont-ils rompu les chaînes ! 
Dans ses patriciens frappé Venise au cœur : 
Venez: qu'au doigt sanglantd'un Génois, d'un vainqueur, 
Je passe l'anneau d'or, ce pitoyable gage, 
Cet emblème imposteur d'un pouvoir qu'on outrage. 

FERNANDO. 

Est-ce au duc de Venise à former de tels vœux? 

FALIERO. 

Moi, duc ! le suis-je encor? moi, le dernier d'entre eux ? 
Moi, prince en interdit; moi, vieillard en tutelle; 
Moi, que la loi dédaigne et trouve au-dessous d'elle! 

FERNANDO. 

Son glaive était levé, quand le mien s'est offert: 



20 MARINO FALILRO. 

Il s'offre encore. 

FALIERO. 



Punissez. 



FERNAXDO. 

Vous avez trop souffert, 



FALIERO. 

Et comment? 

FERNANDO. 

Je reviens vous l'apprendre. 

FALIERO. 

Que pourrais-tu, toi seul? 

FERNANDO. 

Ce que peut entreprendre 
Un homme contre un homme. 

FALIERO. 

Et contre tous'? 

FERNANDO. 

Plus bas! 
Le courroux vous égare. 

FALIERO. 

Il m'éclaire : à ton bras 
Un coupable suffit; mais s'ils sont tous coupables, 
Que me font et l'un d'eux et ses jours misérables? 
Me venger à demi, c'est ne pas me venger. 
L'offenseur n'osa rien, osant tout sans danger: 
Au-dessous de son crime un tel pardon le place, 
Et de son insolence il n'avait pas l'audace. 
Il n'outragea que moi : l'arrêt qu'ils ont rendu 
Dans un commun outrage a seul tout confondu, 
Un tribunal sacré qu'au mépris il condamne, 
La loi qu'il fait mentir, le trône qu'il profane. 
Si j'élève la voix, que d'autres se plaindront! 
Ils ont, pour s'enhardir à m'attaquer de front. 
Essayé sur le faible un pouvoir qui m'opprime, 
Et monté jusqu'à moi de victim^e en victime. 



ACTE I, SCÈNE VI 21 

Un peuple entier gémit : doge, ce n'est plus toi, 
C'et.t lui que tu défends ; c'est l'État, c'est la loi ; 
C'est le peuple enchaîné, c'est Venise qui crie : 
Arme-toi ; Dieu t'appelle à sauver la patrie ! 

FERNANDO. 

Seigneur, au nom du ciel... 

FALIERO. 

Opprobre à ma maison, 
Si de leurs oppresseurs je ne leur fais raison! 
Quels moyens?.. . je ne sais : les malheurs de nos armes 
A Venise ulcérée ont coûté bien des larmes. 
On s'en souvient : je veux... Si pour briser leurs fers 
J'essayais. . . Il vaut mieux. . . Non, jepuis.. . je m'y perds. 
Je cherche et ne vois rien qu'à travers des nuages. 
Mille desseins confus, mille horribles images. 
Se heurtent dans mon sein, passent devant mes yeux; 
Mais je sens qu'un projet vengeur, victorieux, 
Au sortir du chaos où je l'enfante encore, 
Pour les dévorer tous dans le sang doit éclore. 

FERNANDO. 

Ah! que méditez-vous? craignez... 

FALIERO. 

Tu m'écoutais! 
J'ai parlé : qu'ai-je dit? pense au trouble où j'étais : 

[A voix basse.) 
C'est un rêve insensé. Ce que tu viens d'entendre, 
Il faut... 

FERNANDO. 

Quoi? 

FALIERO. 

L'oubher, ou ne le pas comprendre. 
[A un officier du palais, qui entre,) 
Que veut-on? 



22 BIARINO FALIERO. 

SCÈNE Vil 
FALIERO, FERNANDO, VICENZO. 

VICENZO. 

La faveur d'un moment d'entrelion; 
Et celui qui rattend... 

FALIERO. 

Fût-ce un patricien, 
Non ; s'il est offensé, qu'il s'adresse aux Quarante. 

VICENZO. 

Sa demande à TÉtat doit être indifférente; 
C'est un homme du peuple, à ce que j'ai pu voir, 
Un patron de galère. 

FALIERO. 

Un instant! mon devoir 
Est d'écouter le peuple; il a droit qu'on l'écoute, 
Le peuple! il sert l'État. Allez, quoi qu'il m'en coûte. 
Je recevrai cet homme. 

[Vicenzo sort.) 

Implorer mon secours, 
C'est avoir à se plaindre; on peut par ses discours 
Juger... 

FERNANDO. 

Je me retire. 

FALIERO. 

Oui, laisse-nous. Arrête! 

Ne cherche pas Sténo, réserve-moi sa tête ; 

Il est sacré pour toi. 

{Fernando sort.) 

Cet homme a des amis. 

Et par eux... Après tout, l'écouter m'est permis; 

Je le lois : mais il vient. 



ACTE I, SCÈNE VlII. 23 

SCÈNE VIIL 

FALIERO, ISRAËL BERTUCCIO. 

FALIERO, assis. 

Que voulez-vous? 

ISRAËL. 

Justice! 

FALIERO. 

Vain mot! pour l'obtenir l'instant n'est pas propice. 

ISRAËL. 

Il doit l'être toujours. 

FALIERO. 

Avez-vous un appui? 

ISRAËL. 

Plus d'un : mon droit d'abord, et le doge après lui. 

FALIERO. 

L'un sera méprisé ; pour l'autre, il vient de l'être. 
Votre nom?... 

ISRAËL. 

N'est pas noble, et c'est untort. 

FALIERO. 

Peut-être, 

ISRAËL. 

Israël Bertuccio. 

FALIERO. 

Ce nom m'est inconnu. 

ISRAËL. 

Noble, jusqu'à mon prince il serait parvenu. 

FALIERO. 

Auriez-vous donc servi ? 

ISRAËL. 

Dans plus d'une entreprise. 

FALIERO. 

Sur mer? 



24 MARINO FALIERO. 

ISRAËL. 

Partout. 

FALIERO V 

En brave? 

ISRAËL. 

En soldat de Venise. 

FALIERO. 

Sous plus d'un général? 

ISRAËL. 

Un seul qui les vaut tous. 

FALIERO. 

C'est trop dire d'un seul. 

ISRAËL. 

Non. 

FALIERO. 

Quel est-il? 

ISRAËL. 

C'est vous. 

FALIERO. 

Israël!... Oui, ce nom revient à ma mémoire; 
C'est vrai, brave Israël, tu servis avec gloire; 
Tu combattis sous moi. 

ISRAËL. 

Mais dans des jours meilleurs. 
On triomphait alors. 

FALIERO, avec joie. 
A Zara ! 

ISRAËL. 

Comme ailleurs: 
Vous commandiez! 

FALIERO. 

Allons, dis-moi ce qui t'amène ; 
[H se lève et s'approche d'Israël.) 
Parle à ton général, et conte-lui ta peine, 
Dis, mon vieux camarade ! 



ACTE I, SCÈNE VIII. 25 

ISRAËL. 

Eh bien donc, je me plains... 
M'insulterl on l'a fait! Par le ciel et les saints, 
Israël sans vengeance, et réduit à se plaindre!... 
Pardon, mon général, je ne puis me contraindre: 
Qui souffre est excusé. 

FALIERO. 

Je t'excuse et le dois: 
Rappeler son affront, c'est le subir deux fois. 

ISRAËL. 

Deux fois ! subir deux fois l'affront que je rappelle! 
Que maudit soit le jour où, pour prix de mon zèle, 
Votre prédécesseur, mais non pas votre égal, 
Me fit patron du port et chef de l'arsenal ! 

FALIERO. 

C'était juste. 

ISRAEL. 

Et pourtant, sans cette récompense, 
Viendrais-je en suppliant vous conter mon offense? 
Chargé par le conseil de travaux importants... 
Je tremble malgré moi, mais de fureur. 

FALIERO. 

J'entends. 

ISRAËL. 

Je veillais à mon poste : un noble vient, déclare 
Qu'il faut quitter pour lui nos vaisseaux qu'on répare. 
Il maltraite à mes yeux ceux qui me sont soumis : 
3e cours les excuser ; ils sont tous mes amis, 
Tous libres, par saint Marc, gens de cœur, gens utiles. 
Dois-je donc, pour un noble et ses travaux futiles, 
Me priver d'un seul bras sur la flotte occupé? 
Le dois-je ? prononcez. 

FALIERO. 

Non, certe. 

ISRAËL. 

Il m'a frappé!... 



26 MARINO FALIERO. 

Que n'est-ce avec le fer ! 

FALIERO. 

Du moins tu vis encore. 

ISRAËL. 

Sans honneur : le fer tue et la main déshonore. 
Un soufflet ! Sur mon front, ce seul mol prononcé 
Fait monter tout le sang que l'État m'a laissé. 
Il a coulé mon sang, dont la source est flétrie, 
Mais sous la main d'un noble, et non pour la patrie; 
L'outrage est écrit là : sa bague, en l'imprimant, 
A creusé sur ma joue un siUon infamant. 
Montre donc maintenant, montre tes cicatrices, 
Israël, la dernière a payé tes services. 

FALIERO. 

Et l'affront qu'on t'a fait... 

ISRAËL. 

Je ne l'ai pas rendu: 
Je respecte mes chefs. A prix d'or j'aurais dû 
Me défaire de lui sous le stylet d'un brave ; 
Mais j'ai dit : Je suis libre, on me traite en esclave; 
Pour mon vieux général tous les droits sont sacrés, 
Il me rendra justice; et vous me la rendrez. 

FALIERO. 

On ne me la fait pas : comment puis-je la rendre? 

ISRAËL. 

On ne vous la fait pas? à vous! pourquoi l'attendre? 
Si j'étais doge... 

FALIERO. 

Eh bien? 

ISRAËL. 

Je... 
FALIERO, vivement. 



Tu te vengerais I 



ISRAËL. 



Demain. 



ACTE I, SCÈNE VllI, 27 

FALIERO. 

Tu le peux donc? 

ISRAËL. 

Non... mais je le pourrais, 
Si j'étais doge. 

FALIERO. 

Approche et parle sans mystère. 

ISRAËL. 

On risque à trop parler ce qu'on gagne à se taire. 

FALIERO. 

Tu sais qu'un mot de moi peut donner le trépas, 
Tu le crains? 

ISRAËL. 

Je le sais, mais je ne le crains pas. 

FALIERO. 

Pourquoi? 

ISRAËL. 

Notre intérêt nous unit l'un à l'autre; 
J'ai ma cause à venger, mais vous avez la vôtre. 

FALIERO. 

Ainsi donc, pour le faire, il existe un complot? 
De quelle part viens-tu ? 

ISRAËL. 

De la mienne. En un mot 
Pour soutenir nos droits voulez-vous les confondre? 

FALIERO. 

Je veux t'interroger avant de te répondre. 

ISRAËL. 

Qui m'interrogera, vous, ou le doge? 

FALIERO. 

Moi. 
Pour le doge, il n'est plus. 

ISRAËL, 

C'est parler, je vous croi, 

FALIERO. 

Parle donc à ton tour. 



28 KARINO FÂLIERO. 

ISRAËL. 

Si le peuple murmure 
Du joug dont on l'accable et des maux qu'il endure, 
Est-ce moi qui l'opprime? 

FALIERO. 

Il comprend donc ses droits? 

ISRAËL. 

La solde que l'armée attend depuis deux mois, 
Si d'autres, la payant, tentent par ce salaire 
De nos condottieri la bande mercenaire, 
Puis-je l'empêcher, moi? 

FALIERO. 

Vous avez donc de l'or? 

ISRAËL. 

Si de vrais citoyens, car il en est encor, 

Des soldais du vieux temps, du vôtre, et qu'on raéprisC; 

Par la foi du serment sont liés dans Venise ; 

Aux glaives des tyrans, qu'ils veulent renverser, 

Suis-je un patricien, moi, pour les dénoncer? 

FALIERO. 

Achève. 

ISRAËL. 

J'ai tout dit. 

FALIERO. 

Ce sont là des indices. 
Le reste, ton projet, les amis, tes complices? 

ISRAËL. 

Mon projet? c'est le vôtre. 

FALIERO. 

Enai-je un? 

ISRAËL. 

Mes moyens? 

Mon courage, cette arme... 

FALIERO. 

Et Us armes des tiens. 
Tes complices? leurs noms? 



ACiE I SCÈiNE VHI. 29 

ISRAËL. 

Je n'ai pas un complice. 

FALIERO. 



Quoi! pas un' 



ISRAËL. 

En a-t-on pour rendre la justice'^ 

FALIERO. 

Tes amis, si tu veux. 

ISRAËL. 

Quand vous serez le leur. 

FALIERO. 

Moi ! je... 

ISRAËL. 

Vous reculez ! 

FALIERO = 

Agir avec chaleur, 
Concevoir froidement, c'est le secret du maître. 
Puis-je rien décider avant de tout connaître? 
Mais le sénat m'appelle, un plus long entretien 
Pourrait mettre au hasard mon secret et le tien. 

ISRAËL. 

Vous revoir au palais serait risquer ma tête... 
Le seigneur Lioni vous attend à sa fête; 
J'irai. 

FALIERO. 

Te reçoit-il? 

ISRAËL. 

Mon bras sauva ses jours; 
J'eus tort : c'est un de plus. 

FALIERO. 

Affable en ses discours, 
Dans ses actes cruels, esprit fin, âme dure. 
Assistant du même air au bal qu'à la torture. 
Soupçonneux mais plus vain, et dans sa vanité 
Épris d'un fol amour de popularité, 
11 doit te recevoir. 



30 MARINO FALIERO. 

ISRAËL. 

Il en a le courage. 
Du marin parvenu le rude et fier langage 
Le trompe en l'amusant; et sans prendre un soupçon 
Dans la bouche de fer il trouverait mon nom. 

FALIERO. 

Mais la torture est prête aussitôt qu'il soupçonne. 

ISRAËL. 

Je la supporterais de l'air dont il la donne. 

FALIERO. 

Tu me gagnes le cœur. 

ISRAËL. 

Vos ordres, général? 

FALIERO. 

J'irais à leurs regards m'exposer dans un bal, 
Rendre en les acceptant leurs mépris légitimes, 
Chercher mes ennemis ! 

ISRAËL. 

Non, compter vos victimes. 
FALIERO, vivement. 
Je n'ai rien décidé. 

ISRAËL. 

Voulez-vous me revoir? 

FALIERO. 

Plus tard. 

ISRAËL. 

Jamais. 

[Il fait un pas pour sortir.) 

FALIERO. 

Reviens. 

ISRAËL. 

Ace soir? 
FALIERO, après une pause. 

A ce soir. 
(Israël sort.) 



ACTE II, SCÈNE I. 31 



ACTE DEUXIÈME 



Le palais de Lioni : salon très-riche, galerie au fond; 
une table où sont disposés des échecs. 

SCÈNE I. 

LIONI, VEREZZA, deux autres Affidés du con- 
SEiL DES Dix , sur le devant de la scène; servi- 
teurs occupés des apprêts d'un bal; BERTRAM, 
au fond, dans un coin. 

LiONi, bas à Verezza. 
On vous a de Sténo renvoyé la sentence; 
Vous l'exécuterez, mais avec indulgence. 
L'État veut le punir comme un noble est puni : 
Des égards, du respect. 

VEREZZA. 

Le seigneur Lioni 
Me parle au nom des Dix? 

LIONI. 

Leur volonté suprême 
Laisse-t-elle un d'entre eux parler d'après lui-même? 
Vous pouvez être doux, en voici l'ordre écrit. 

[Le prenant à part.) 
Cet autre ne l'est pas : il regarde un proscrit 
Par jugement secret traité comme il doit l'être; 
Le prisonnier des plombs : une gondole, un prêtre, 
Au canal Orfano. Sortez. 

[A ses valets.) 
Partout des fleurs! 



32 MARINO FALIERO. 

Que les feux suspendus et l'éclat des couleurs, 
Que le parfum léger des roses de Byzance, 
Les sons qui de la joie annoncent la présence, 
Que cent plaisirs divers d'eux-mêmes renaissants 
Amollissent les cœurs et charment tous les sens ! 

[A Bcrtram.) [Aux valets.) 

Approchez-vous, Bertram. Laissez-nous. 

SCÈNE II. 
LIONI, BERTRA]\i. 

LIONI. 

Ma colère 
A cédé, quoique juste, aux pleurs de votre mère; 
Le sein qui vous porta nous a nourris tous deux; 
Je m'en suis souvenu. 

BERTRAM. 

Monseigneur!... 

LIONI. 

Malheureux! 
Quel orgueil fanatique ou quel mauvais génie 
De censurer les grands t'inspira la manie? 

BERTRAM. 

Je leur dois tous mes maux. 

LIOM. 

Bertram, sans mon appui, 
Sur le pont des Soupirs tu passais aujourd'hui; 
On t'oubliait demain. 

BERTRAM. 

Je demeure immobile; 
Quoil le pont des Soupirs! 

LIONI. 

Sois un artiste habile, 
Un sculpteur sans égal; mais pense à tes travaux, 
Et, quand tu veux blâmer, parle de tes rivaux. 



ACTE II, SCÈNE II. 33 

L'État doit aux beaux-arts laisser ce privilège, 
C'est ton droit; plus hardi, tu deviens sacrilège- 

BERTRAM. 

On ne l'est qu'envers Dieu. 

LIONI. 

Mais ne comprends-tu pas 
Que ceux qui peuvent tout sont les dieux d'ici-bas?... 
On t'aime à Rialto, dans le peuple on t'écoute, 
Dis que je t'ai sauvé : tu le diras? 

BERTRAM. 

Sans doute; 
De raconter le bien le ciel nous fait la loi. 

LIONI. 

Et d'oublier le mal; mais tes pareils et toi, 

Les mains jointes, courbés sur vos pieux symboles. 

Des pontifes divins vous croyez les paroles : 

Du pouvoir qu'ils n'ont pas ils sont toujours jaloux, 

Et vous ouvrant le ciel, ils le ferment pour nous. 

BERTRAM. 

Non pour vous, maispour ceux que leurDieu doit mand ire. 

LIONI. 

Tu te crois saint, Bertram, et tu crains le martyre. 
La torture... 

BERTRAM. 

Ah ! pitié ! 

LIO.M. 

Des grands parle à genoux. 

BERTRAM. 

De ma haine contre eux je vous excepte, vous. 

LIONI. 

Que leur reproches-tu? 

BERTRAM. 

Ma misère. 

LIONI. 



Sois sage, 



Travaille, tu vivras. 



M MARINO FALIERO. 

BERTUAM. 

Promettre est leur usage; 
Car l'ivoire ou l'ébène à leurs yeux est sans prix. 
Quand il doit de mes mains passer sous leurs lambris. 
Mais l'ont-ils, ce travail, achevé pour leur plaire? 
J'expire de besoin et j'attends mon salaire. 

LIOM. 

A-t-on des monceaux d'or pour satisfaire à tout? 

Je les verrai. Mais parle, on célèbre ton goût, 

Quels marbres, quels tableaux, aux miens sont comparables! 

Regarde ces apprêts : que t'en semble? 

BERTRAM. 

Admirables 

LION'I. 

Voyons, j'aime les arts et prends tes intérêts : 

[A voix basse.) 
Les Dix, pour tout savoir, ont des agents secrets 
Et nous payons fort cher leurs utiles services ; 
Tu nous pourrais comme eux rendre ces bons offices. 
De nos patriciens plus d'un s'en fait honneur. 

BERTRAM. 

Je préfère pourtant... 

UOM. 

Quoi? 

BERTRAM. 

Mourir, monseigneur, 

LIONI. 

Insensé ! 

BERTRA5I. 

Mais comptez sur ma reconnaissance. 

LIONI. 

xMe la prouver, je crois, n'est pas en ta puissance. 

BERTRAM. 

Le dernier peut un jour devenir le premier. 



35 

LIONI. 

Comment? 

BERTRAM 

Dieu nous l'a dit. 

LIONI. 

Garde-toi d'oublier 
Que des vertus ici l'humilité chrétienne 
Est la plus nécessaire, et ce n'est pas la tienne. 
Sténo!... sors. * 

SCÈNE m. 

LIONI, BERTRAM, STÉNO. 

[Il porte un domino ouvert qui laisse voir un costume 
très-élégant ; il a son masque à la main.) 

STÉNO, à Bertram, 

Gloire à toi, Phidias de nos jours; 
J'ai reçu ton chef-d'œuvre, et te le dois toujours, 
Mais un mois de prison va régler mes dépenses; 
Je te paierai bientôt. 

BERTRAM, à part^ en s'inclinant, 

Phis tôt que tu ne penses. 

SCÈNE IV. 

LIONI, STÉNO. 

LIONI. 

Qui? vous, Sténo, chez moi! 

STÉNO. 

C'est mal me recevoir, 

LIONI. 

Condamné le matin, venir au bal le soir 1 



36 BIARINO FALIERO. 

STÉNO. 

l\la journée est complète et la n^iit la couronne : 
Je veux prendre congé de ceux que j'abandonne. 
Demain je suis captif; à votre prisonnier 
Laissez du moins ce jour, ce jour est le dernier. 

LTONI. 

Le doge vient ici; je recois la duchesse, 
Et... 

STÉNO. 

Sa beauté vaut mieux que son titre d'altesse. 
Que ne m'est-il permis de choisir mes liens ! 
Les fers de son époux sont moins doux que les siens. 

LIONI. 

Il ne faut pas plus loin pousser ce badinage. 

Même en vous punissant croyez qu'on vous ménage. 

STÉNO. 

J'aime votre clémence et l'effort en est beau : 

M'ensevelir vivant dans la nuit du tombeau ! 

Et pourquoi? pour trois mots que j'eus le tort d'écrire. 

Mais le doge irrité, jaloux jusqu'au délire, 

Prouve que d'un guerrier mille fois triomphant 

La vieillesse et l'hymen ne font plus qu'un enfant. 

A.U reste il est ici l'idole qu'on encense. 

Pour lui rendre en honneurs ce qu'il perd en puissance. 

LIONI. 

A ces honneurs, Sténo, gardez-vous d'attenter. 
Par égard pour nous tous, qu'il doit représenter 
Au timon de l'État, dont nous tenons les rênes, 
Il faut baiser ses mains en leur donnant des chaînes. 
Ainsi donc pour ce soir, je le dis à regret, 
Mais... 

STÉNO. 

Mon déguisement vous répond du secret. 
Non : ne me privez pas du piquant avantage 
D'entendre, à son insu, l'auguste personnage. 
Autour de la duchesse heureux de voltiger, 



ACTE II, SCÈNE IV, 37 

C'est en la regardant que je veux me venger. 
Je veux suivre ses pas, dans ses yeux je veux lire, 
Tout voir sans être vu, tout juger sans rien dire, 
Et de votre pouvoir invisible et présent 
Offrir, au sein des jeux, l'image en m'amusant. 

LIOiM. 

Veiller sur vous, Sténo, n'est pas votre coutume? 

STÉXO. 

Qui peut me deviner, caciié sous mon costume ? 
Sous ce masque trompeur, le peut-on? regardez : 
Noir comme le manteau d'un de vos affidés. 

LIONI. 

Respectons les premiers ce qu'il faut qu'on redoute. 

STÉNO. 

Je ne ris plus de rien : je sais ce qu'il en coûte, 
Pas même des époux ! N'est-il pas décrété 
Que c'est un crime ici de lèse-majesté? 

LIONI. 

Incorrigible! 

STÉNO. 

Eh non ! un mot vous épouvante ; 
Mais ne redoutez plus ma liberté mourante : 
C'est son dernier soupir; il devait s'exhaler 
Contre un vieillard chagrin qui vient de l'immoler. 

LIONI. 

Vous abusez de tout. 

STÉNO. 

Il le faut à notre âge : 
Le seul abus d'un bien en fait aimer Tusage. 
Quoi de plus ennuyeux que vos plaisirs sensés? 
Ils rappellent aux cœurs, trop doucement bercés 
Par un retour prévu d'émotions communes, 
Ce fade mouvement qu'on sent sur les lagunes. 
En ôtez-vous l'excès, le plaisir perd son goût. 
Mais l'excès nous réveille, il donne un charme à tout. 
Un amour vous suffit; moi, le mien se promène 



38 BIARINO FALIERO. 

De l'esclave de Smyrne à la noble Romaine, 
Et de la courtisane il remonte aux beautés 
Que votre bal promet à mes yeux enchantés. 
Le jeu du casino me pique et m'intéresse ; 
Mais j'y prodigue l'or, ou j'y meurs de tristesse. 
Si la liqueur de Chypre est un heureux poison, 
C'est alors qu'affranchi d'un reste de raison, 
Mon esprit pétillant, qui fermente comme elle, 
Des éclairs qu'il lui doit dans l'ivresse étincelle. 
Mes jours, je les dépense au hasard, sans compter: 
Qu'en faire? on en a tant! peut-on les regretter? 
Pour les renouveler, cette vie où je puise 
Est un trésor sans fond qui jamais ne s'épuise; 
Ils passent pour renaître, et mon plus cher désir 
Serait d'en dire autant de l'or et du plaisir. 
Je parle en philosophe. 

LIONI. 

Et je réponds en sage : 
Vous ne pouvez rester. 

STÉxNO. 

Quittez donc ce visage, 
Dans la salle des Dix il vous irait au mieux ; 
Mais tout, excepté lui, me sourit en ces lieux. 

LIOA'I. 

Flatteur ! 

STÉ^•0. 

Chaque ornement, simple avec opulence, 
Prouve le goût du maître et sa magnificence. 
[Plusieurs personnes parées ou masquées traversent 
la galerie du fond.) 

LIOM. 

Soyez donc raisonnable : on vient de tous côtés. 
J'aurais tort de permettre... 

STÉNO. 

Oui : mais vous permettez. 
Vous, de qui la raison plane au-dessus des nôtres, 



ACTE II, SCÈNE V. 39 

Ayez tort quelquefois par pitié pour les autres. 
Mes adieux au plaisir seront cruels et doux : 
C'est vouloir le pleurer que le quitter chez vous. 

UN SERVITEUR DE LiONi, annonçant. 
Le doge. 

LIONI. 

Fuyez donc : s'il vous voit... 

STÉNO. 

Impossible ! 
Je me perds dans la foule et deviens invisible. 



SCÈNE V. 

FALIERO, ÉLÉNA, FERNANDO, BENETINDE, 
LIONI, ISRAËL, Sénateurs, Courtisans, etc. 

LiONi, au doge. 
Posséder Son Altesse est pour tous un bonheur ; 
Mais elle sait quel prix j'attache à tant d'honneur. 

FALIERO. 

Je ne devais pas moins à ce respect fidèle 

Dont chaque jour m'apporte une preuve nouvelle. 

LIONI, à la duchesse. 
Madame, puissiez-vous ne pas trop regretter 
Le palais que pour moi vous voulez bien quitter! 

ÉLÉNA. 

Vous ne le craignez pas. 

LIONI, à Fernando, 

Quelle surprise aimable! 
Fernando de retour! 

FERNANDO. 

Le sort m'est favorable, 
Je reviens à propos. 

LIONI, lui serrant la main. 

Et pour faire un heureux. 



40 IIÀRINO FALIERO. 

(.4 Benetînde, qui cause avec le doge.) 
Salut au chef des Dix. Le plus cher de mes vœux 
Est que de ses travaux ma fête le repose. 

BENETLNDE. 

Occupé d'admirer, peut-on faire autre chose? 

[Au doge, en reprenant sa conversation.) 
Vous penchez pour la paix? 

FERNANDO. 

J'ai vu plus d'une cour, 
Et pourtant rien d'égal à ce brillant séjour. 

ÉLÉNA. 

C'est un aveu flatteur après un long voyage. 

LIOM. 

[Aux nobles Vénitiens.) [A Israël.) 

Soyez les bienvenus ! Je reçois ton hommage, 
Mon brave 1 

ISRAËL, bas à Lioni. 

Sous le duc j'ai servi vaillamment; 
Il peut me protéger, présentez-moi. 

LiOM, le prenant par la main. 

Gomment ! 
Viens. 

ÉLÉNA. 

De qui ce tableau? 

LioM , qui se retourne , en présentant Israël. 
D'un maître de Fiorenco, 
Du Giotto. 

LE DOGE, à Israël. 
Dès ce soir vous aurez audience. 
BENETINDE , regardant le tableau , tandis qu'Israël 
cause avec le doge. 
Où se passe la scène? 

LiONi, qui se rapproche de lui. 

Eh, mais! à Rimini 

La belle Francesca, dont l'amour est puni, 



ACTE II, SCÈNE V. 41 

Voit tomber, sous le bras d'un époux trop sévère, 
Le trop heureux rival que son cœur lui préfère. 

ÉLÉNA , à part. 
Je tremble« 

LIONI. 

Quel talent! regardez : le jaloux 
Menace encor son frère expirant sous ses coups. 

BENETINDE. 

Son frère ou son neveu? 

FERNANDO. 

Dieu! 
LIONI, à Benet'mde. 

Relisez le Dante : 
[a la duchesse.) 
Son frère Paolo. Que la femme est touchante, 
N'est-ce pas? 

ÉLÉNA. 

Oui, sublime. 
(Ici les premières mesures d'une danse vénitienne.) 

LIONI. 

Ah! j'entends le signal. 
[Au doge.) 
Monseigneur passe-t-il dans le salon de bal? 

FALIERO. 

Ces divertissements ne sont plus de mon âge. 

LIONI, lui montrant les échecs. 
On connaît votre goût : voici le jeu du sage. 

FERNANDO, à Éléna. 
Pour le premier quadrille acceptez-vous ma main? 

ÉLÉNA. 

On vous a devancé. 

LIONI, offrant la main à Élcna. 
Je montre le chemin. 
(.4 Israël, en montrant le doge.) 
Fais ta cour. 



42 MAHINO FALIERO. 

BENETi.XDE, à Fernande. 
Donnez-moi quelques détails sincèrts 
Sur ce qu'on dit de nous dans les cours étrangères. 
[Tout le monde sort, excepté le doge et Israël. ] 

SCÈNE VI. 

FALIERO, ISRAËL. 

FALIERO. 

Enfin nous voilà seuls. 

ISRAËL. 

Décidons de leurs jours. 

FALIERO. 

Quel mépris dans leurs yeux ! 

ISRAËL. 

FermonS'les pour toujours. 

FALIERO. 

Même en se parlant bas qu'ils montraient d'insolence! 

ISRAËL. 

Nous allons pour toujours les réduire au silence. 

FALIERO. 

De leur sourire amer j'aurais pu me lasser. 

ISRAËL. 

La bouche d'un mourant sourit sans offenser. 

FALIERO. 

Ne peut-on nous troubler ? 

{La musique recommence.) 

ISRAËL. 

Le plaisir les enivre. 
Ils pressentent leur sort et se hâtent de vivre. 
De ce bruyant concert entendez-vous les sons? 

FALIERO. 

Le temps vole pour eux. 

ISRAËL. 

Et pour nous : agissons. 



ACTE II, SCÈNE VI. 43 

FALIERO. 

La liste de vos chefs? 

ISRAËL, qui lui remet un papier, 
La voici. 

FALIERO. 

Tu m'étonnes. 
Tu te crois sûr de moi, puisque tu me la donnes. 

ISRAËL. 

Je le puis. 

FALIERO. 

Pas de noms ! 

ISRAËL. 

Mais des titres, voyez! 

FALIERO. 

Qui sont peu rassurants. 

ISRAËL. 

Plus que vous ne croyez. 

FALIERO. 

Un pêcheur, un Dalmate, un artisan! 

ISRAËL. 

Qu'importe? 
Chacun a trente amis pour lui prêter main-forte. 

FALIERO. 

Un gondoUerî 

ISRAËL. 

Trois cents; car je lui dois l'appui 
De tous ses compagnons, non moins braves que lui. 

FALIERO. 

Que fais-tu d'un sculpteur? 

ISRAËL. 

Le ciel, dit-on, Tinspire. 
Homme utile ! avec nous c'est saint Marc qui conspire. 

FALIERO. 

Des esclaves ! 

ISRAFX, 

Nombreux. 



44 MARINO FALIERO. 

FALIERO. 

Mais (jui vous ont coûté 
Beaucoup d'or? 

ISRAËL. 

Un seul mot. 

FALIERO. 

Et lequel? 

ISRAËL. 

Liberté. 

FALIERO. 

Mille condottieri vous coûtent davantage. 

ISRAËL. 

Rien. 

FALIERO. 

Dis vrai. 

ISRAËL. 

J'ai promis... 

FALIERO. 

Eh! quoi donc? 

ISRAËL. 

Le pillage. 

FALIERO. 

Je rachète Venise, et donne pour rançon... 

ISR-VEL. 

Le trésor? 

FALIERO. 

Tous mes biens. 

ISRAËL. 

Que j'accepte en leur nom . 

FALIERO. 

Deux mille 1 avec ce nombre il faut tout entreprendre! 
C'est peu pour attaquer ! 

ISRAËL. 

C'est beaucoup pour surprendre. 

FALIERO. 

J'en conviens; mais sans moi pourquoi n'agis-tu pas? 



ACTE II, SCÈNE Vil. 45 

ISRAËL. 

C'est qu'il nous faut un chef, s'il v'ousfautdes soldats. 

FALIERO. 

Et vous m'avez choisi? 

ISRAËL. 

Pour vaincre. 

FALIERO, écoutant. 

Le bruit cesse ; 
Occupons-nous tous deux. 

ISRAËL. 

Comment? 

FALIERO. 

Le temps nous presse : 
Des échecs!... C'est pour moi qu'on les a préparés. 

[Lui faisant signe de s'asseoir.) 
Qu'ils servent nos projets. 

ISRAËL, assis. 

Ces nouveaux conjurés 
Seront discrets du moins. 

FALIERO. 

Silence î 

SCÈNE VII. 

FALIERO, ISRAËL, LIOM. 

[l'iusiciirs personnes, pendant cette scène et la sui- 
vante, traversent le salon, se promènent dans la 
galerie, s'arrêtent à des tables de jeu, jettent et ra- 
massent de l'or; enfin tout le mouvement d'une fête.) 



Votre Altesse 
Dédaigne nos plaisirs. 

FALIERO. 

Non, mais j'en fuis l'ivresse. 

3. 



i6 UARINO FALIERO. 

LIO.M. 

Mon heure jx protégé joue avec monseigneur: 

FALiERO, posant la main sur l'épaule d'Israël, 
J'honore un vieux soldat. 

LIONI. 

Digne d'un tel honneur. 

ISRAËL. 

C'est un beau jour pour moi. 

LiONi, à F aller 0. 

Vous aurez l'avantage. 
Puisque ce noble jeu de la guerre est l'image. 

ISRAËL. 

Je tente, je l'avoue, un combat inégal. 

LIONI. 

Voyons si le marin vaincra son amiral. 

[Au doge.) 
Vous commencez? 

FALIERO. 

J'espère achever avec gloire. 

LIOM. 

Je ne puis décider où penche la victoire; 
Le salon me réclame, et vous m'excuserez. 

FALIERO. 

D'un maître de maison les devoirs sont sacres; 
RempUssez-les. 

LiONi, se retirant. 

Pardon ! 

SCÈNE VIII. 

FALIERO, ISRAËL. 
On circule dans le salon; on joue dans la galerie; de 
temps en temps on voit Sténo, masqué, poursuivre la 
duchesse.) 

ISRAËL. 

[Haut.) [Avoixbasse.) 
Au roi!... c'est un présage. 



ACTE II, SCÈNE VIII. 47 

Voulez-vous être roi? 

FALIERO. 

Pour sortir d'esclavage. 

ISRAËL. 

Pour nous en délivrer. 

FALIERO. 

Roi de sujets heureux. 

ISRAËL. 

Qu'ils soient libres par vous, et soyez roi par eux. 

FALIERO. 

Je veux voir tes amis. 

ISRAËL. 

Sur quel gage repose 
Le salut incertain de leurs jours que j'expose? 

FALIERO. 

Ma parole en est un qu'ils doivent accepter. 

ISRAËL. 

Sur ce gage en leur nom je ne puis pas traiter. 

FALIERO. 

Il a suffi pour toi. 

ISRAËL. 

Mais j'en demande un autre 
Pour garant de leur vie. 

FALIERO. 

Et quel est-il? 

ISRAËL. 

La vôtre. 

FALIERO. 

Tu veux que je me livre? 

ISRAËL. 

Et je dois l'exiger, 

FALIERO. 

Chez toi? 

ISRAËL. 

Non, sous le ciel. Quand je cours un dangei . 
J'aime les lieux ouverts pour s'y perdre dans l'ombre. 



48 JIARINO FALIEr.O. 

FALIERO. 

Quelle nuit choisis-tu? 

ISRAËL. 

Cette nuit. 

FALIERO. 

Elle est sombre. 

ISRAËL. 

Belle d'obscurité pour un conspirateur, 
Profonde, et dans le ciel pas un seul délateur. 

FALIERO. 

Mais sur la terre? 

ISRAËL. 

Aucun. Comptez sur ma prudence. 
N'admettez qu'un seul homme à cette confidence. 

FALIERO. 

Qui donc? 

ISRAËL. 

Votre neveu. 

FALIERO. 

Non, j'irai seul. 

ISRAËL. 

Pourquoi? 

FALIERO. 

Pour que ma race en lui vive encore après moi. 
Le lieu ? ' 

[La musique se fait entendre; tout le monde rentre 
dans la salle du bal.) 

ISRAËL. 

Saint-Jean et Paul. 

FALIERO. 

Conspirer sur la cendre 
De mes nobles aïeux ranimés pour m'entendre ! 

ISRAËL. 

Ils seront du complot. 

FALIERO. 

Et le plus révéré, 



ACTE II, SCÈNE IX. 49 

Dont l'image est debout près du parvis sacré, 
Me verra donc trahir ma gloire et mes ancêtres! 

ISRAËL. 

Trahir! que dites-vous? 

FALIERO. 

Oui, nous sommes des traîtres. 

ISRAËL. 

Si le sort est pour eux ; mais s'il nous tend la main, 
Les traîtres d'aujourd'hui sont des héros demain. 

FALIERO. 

Je doute... 

ISRAËL. 

Il est trop tard. 

FALIERO. 

Avant que je prononce, 
Je veux méditer; sors : mais attends ma réponse. 

ISRAËL. 

C'est lui livrer des jours qu'elle peut m'arracher... 

FALIERO. 

Eh bien! l'attend ras-tu? 

ISRAËL. 

Je viendrai la chercher. 

SCÈNE IX. 

FALIERO 

Oiî tend le noir dessein dont je suis le ministre? 
A ces accents joyeux se mêle un bruit sinistre, 
Pour eux. ..pour moi, peut-être! Ah! ledangern'estrien; 
L'actelui seul m'occupe: est-ce un mal?est-ceunbien? 
Je suis chef de l'État, j'en veux changer la face ; 
Élu par la noblesse, et mon bras la menace; 
Les lois sont sous ma garde, et je détruis les lois. 
De quel droit cependant? Les abus font mes droits. 



KO MAIilNO FALIERO 

Si le sort me trnhit, de qui suis-jc complice t 

De qui suis-je l'égal, si le sort m'est propice? 

De ceux dont nous heurtons la rame ou les filets, 

Quand ils dorment à l'ombre au seuil de nos p;ilais. 

De pêcheurs, d'artisans une troupe grossière 

Va donc de ses lambeaux secouer la poussière, 

Pour envahir nos bancs et gouverner l'État? 

Voilà mes conseillers, ma cour et mon sénat!... 

Mais de nos sénateurs les aïeux vénérables, 

Qui sont-ils? des pêcheurs rassemblés sur des sables 

iMes obscurs conjurés sont-ils moins à mes yeux? 

Des nobles à venir j'en ferai les aïeux. 

Et si mon successeur reçoit d'eux un outrage, 

11 suivra mon exemple en brisant mon ouvrage. 

C'est donc moi que je venge?... Objet sacré, c'est toi! 

Êléna, noble amie, as-tu reçu ma foi 

Pour que ton protecteur te livre à qui t'offense? 

Puisque leur lâcheté m'a remis ta défense, 

Je punirai l'affront... Et s'il est mérité? 

Qui l'a dit?... Au transport dont je suis agité. 

Je sens qu'elle devient ma première victime; 

Elle expire : elle est morte.. . Ah ! ce doute est un crime, 

La voici ! qu'elle parle et dispose à son gré 

Du sort et des projets de ce cœur déchiré. 



SCÈNE X. 

FALIERO, ÉLÉNA. 

ÉLÉNA. 

Eh quoi! vous êtes seul? Venez : de cette fête 
Si le vain bruit vous pèse, à le fuir je suis prête. 

FALIERO. 

Je dois rester pour toi. 



ACTE II, SCÈNE X. 51 

ÉLÉNA. 

Voudrais-je prolonger 
Des plaisirs qu'avec vous je ne puis partager? 
J'en sens peu la douceur : ce devoir qui m'ordonne 
D'entendre tout le monde en n'écoutant personne, 
Ces flots de courtisans qui m'assiègent de soins, 
Et croiraient m'offenser s'ils m'importunaient moins, 
D'un tel délassement me font un esclavage. 
Avec la liberté qu'autorise l'usage. 
Un d'eux, couvert d'un masque et ne se nommant pas, 
Me lasse, me poursuit, s'attache à tous mes pas. 

FALiERO, vivement. 
Qu'a-t-il dit? 

ÉLÉNA. 

Rien, pourtant, rienqu'iln'aitpu médire; 
Mais je conçois l'ennui que ce bal vous inspire, 
Et prompte à le quitter, j'ai cependant, jecroi, 
Moins de pitié pour vous que je n'en ai pour moi. 

FALIERO. 

Ce dégoût des plaisirs et m'attriste et m'étonne : 
A quelque noir chagrin ton âme s'abandonne. 
Tu n'es donc plus heureuse, Éléna? 

ÉLÉNA. 

Moi, seigneui ! 

FALIERO. 

Parle. 

ÉLÉNA. 

Rien près de vous ne manque à mon bonheur. 

FALIERO. 

Dis-moi ce qui le trouble? Est-ce la calomnie? 
L'innocence la brave et n'en est pas ternie. 
Doit-on s'en affliger quand on est sans remords? 

ÉLÉNA. 

ie suis heureuse. 

FALIERO. 

Non ; malgré tous vos efforts. 



52 MARINO FALIERO. 

Vos pleurs mal étouffés démentent ce langage; 
Vous me trompez. 

ÉLÉNA, à part. 

Ociel! 

FALIERO. 

A ma voix prends courage: 
Ne laisse pas ton cœur se trahir à demi ; 
Sois bonne et confiante avec ton vieil ami. 
Il va t'interroger. 

ÉLÉNA, à part. 

Je frémis. 

FALIERO. 

Ma tendresse 
Eut voulu te cacher le doute qui m'oppresse ; 
Mais pour m'en affranchir j'ai de puissants motifs: 
Un instant quelquefois, un mot, sont décisifs. 
Un mot peut disposer de mon sort, de ma vie... 

ÉLÉNA. 

Qu'entends-je? 

FALIERO. 

En me rendant la paix qui m'est ravie, 
N'as-tu pas, réponds-moi, par un discours léger, 
Un abandon permis que tu crus sans danger. 
Un sourire, un regard, par quelque préférence, 
Enhardi de Sténo la coupable espérance? 

ÉLÉNA, vivement. 
Sténo! 

FALIERO. 

Non, je le vois, ce dédain l'a prouvé : 
Non, pas même un regret par l'honneur réprouvé, 
D'un penchant combattu pas même le murmure 
Ne t'a parlé pour lui, non, jamais? 

ÉLÉNA. 

Je le jure. 



ACTE II, SCÈNE XI. 53 

FALIFïlO. 

Assez, ma fille, assez. Ah! ne va pas plus loin : 
Un serment! ton époux n'en avait pas besoin. 

ÉLÉNA. 

Je dois... 

FALIERO. 

Lui pardonner un soupçon qui t'accable : 
Il fût mort de douleur en te trouvant coupable. 

ÉLÉNA, à part. 
Taisons-nous! 

FALIERO. 

Doux moment! mais je l'avais prévu, 
Mon doute est éclairci. 

SCÈNE XI. 

FALIERO, ÉLÉNA, FERNANDO, ISRAËL. 

ISRAËL, à Fernando. 

Je vous dis qu'on l'a vu. 

FERNANDO. 

Ici? 

ISRAËL. 

Lui-même. 

FERNANDO. 

En vain son masque le rassure. 

FALIERO. 

Qui donc? parlez. 

ISRAËL. 

Sténo. 

FALIERO. 

Sténo ! 
ÉLÉNA , à part. 

J'en étais sûrOj 
C'était lui. 



o4 SIARINO FALIERO. 

FALIERO. 

Voilà donc comme ils ont respecté 
Ma présence et les droits de l'hospitalité! 

FERNANDO. 

C'en est trop. 

FALIERO. 

Se peut-il? ton rapport est fidèle? 

ISRAËL. 

J'affirme devant Dieu ce que je vous révèle. 

FALIERO. 

Lioni le savait; c'était un jeu pour tous... 

J'y pense : un inconnu vous suivait malgré vous. 

ÉLÉNA. 

J'ignore... 

FALIERO. 

C'est Sténo. 

FERNANDO. 

Châtiez son audace. 
FALIERO, faisant un pas vers le salon. 
Je veux qu'avec opprobre à mes yeux on le chasse. 

ÉLÉNA. 

Arrêtez. 

FALIERO , froidement. 
Je vous crois : ne nous plaignons de rien. 
Ce serait vainement; retirons-nous. 
ISRAËL, bas, au doge. 

Eh bien? 
FALIERO, bas, à Israël, 
A minuit. 

ISRAËL, en sortant. 
J'y serai . 

FALIERO. 

Sortons : je sens renaître 
Un courroux dont mon cœur ne pourrait rester maître. 

ÉLÉNA. 

Vous ne nous suivez pas, Fernando? 



ACTE II, SCÈNE XIII. 55 

FALIERO. 

Non : plus tard. 
Reste, et donne un motif à mon brusque départ. 
Que Lioni surtout en ignore la cause, 
Il le faut; d'un tel soin sur toi je me repose. 
Point de vengeance! adieu. 

SCÈNE XII. 

FERNANDO. 

Que j'épargne son sang î 
Mais je vous trahirais en vous obéissant! 
IVfais je dois le punir, mais il tarde à ma rage 
Que son masque arraché, brisé sur son visao;e... 
On vient. Dieu ! si c'était. . . Gardons de nous tromper : 
Observons en silence, il ne peut m'échapper. 

SCÈNE XIII. 

FERNANDO, STÉNO. 

STÉNO , qui est entré avec précaution, en étant son 

masque. 

Personne! ah, respirons! Que la duchesse est belle! 

[Il s'assied.) 
Je la suivais partout. Point de grâce pour elle. 

[Regardant son masque.) 
L'heureuse invention pour tromper un jaloux! 
Nuit d'ivresse ! ... un tumulte î Ah ! le désordre est doux; 
Mais il a son excès : tant de plaisir m'accable. 

FERNANDO, à VOIX httSSe. 

^e vcus cherche, Sténo. 

STÉNO. 

Moil 



î)6 JIARINO FALIERO. 

FERNANDO. 

Je cherche un coupable. 

STÉNO. 

Dites un condamné, surpris par trahison. 

FERNANDO. 

Vous vous couvrez d'un masque, et vous avez raison. 

STÉNO, qui se lève en souriant. 
Je sais tout le respect qu'un doge a droit d'attendre. 

FERNANDO. 

Vous le savez si peu, que je veux vous l'apprendre. 

STÉNO. 

Mes juges, ce matin, l'ont fait impunément; 
Mais une autre leçon aurait son châtiment. 

FERNANT)0. 

Ma justice pourtant vous en réserve une autre. 

STÉNO. 

C'est un duel? 

FERNANDO. 

A mort : ou ma vie, ou la vôtre! 

STÉNO. 

Dernier des Faliero, je suis sûr de mes coups, 
Et respecte un beau nom qui mourrait avec vous. 

FERNANDO. 

Insulter une femme est tout votre courage. 

STÉNO. 

Qui la défend trop bien l'insulte davantage. 

FERNANDO. 

Qu'avez-vous dit. Sténo? 

STÉNO. 

La vérité, je croîs. 

FERNANDO. 

Vous aurez donc vécu sans la dire une fois. 

STENO. 

Ce mot-là veut du sang. 

FERNANDO. 

Mon injure en demande. 



ACTE II, SCÈNE XIII. 57 

STÉNO. 

Où se répandra-t-il? 

FERNANDO. 

Pourvu qu'il se répande, 
N'importe. 

STÉNO. 

Où d'ordinaire on se voit seul à seul, 
Près de Saint-Jean-et-Paul? 

FERNANDO. 

Oui, devant mon aïeul : 
Je veux rendre à ses pieds votre chute exemplaire. 

STÉNO. 

Beaucoup me l'avaient dit, aucun n'a pu le faire. 

FERNANDO. 

Eh bien! ce qu'ils ont dit, j'ose le répéter, 
Et ce qu'ils n'ont pas fait, je vais l'exécuter. 

STÉNO. 

A minuit! 

FERNANDO. 

A l'instant! 

STÉNO. 

Le plaisir me rappelle ; 
Mais l'honneur, à son tour, me trouvera fidèle. 

FERNANDO. 

Distrait par le plaisir, on s'oublie au besoin. 

STÉNO. 

Non : ma pitié pour vous ne s'étend pas si loin. 

FERNANDO. 

J'irai de cet oubli vous épargner la honte. 

STÉNO. 

C'est un soin généreux dont je vous tiendrai compte, 
^"os témoins? 

FERNANDO. 

Dieu pour moi. 



58 MARINO FALIERO. 

STÉNO. 

Pour tous deux. 

FERNANDO. 

Aujourd'hui 
CTn de nous deux, Sténo, paraîtra devant lui. 
[Fernando sort; Sténo rentre dans la salle du bal.) 



ACTE TROISIÈME 



SCÈNE 1. 

La place de Sa'mt-Jean-et-Paul : l'église d'un côté, le 
canal de l'autre; une statue au milieu du théâtre. 
Près du canal une madone éclairée par une lampe. 

PIETRO, BERTRAM, STROZZI, aiguisant un stylet 
sur les degrés du piédestal. 

PIETRO. 

Bertram, tu parles trop. 

BERTRAM. 

Quand mon zèle m'entraîne, 
Je ne consulte pas votre prudence humaine. 

PIETRO. 

J'ai droit d'en murmurer, puisqu'un de tes aveux 
Peut m'envoyer au ciel plus tôt que je ne veux. 

BERTRAM. 

Lioni... 

PIETRO. 

Je le crains, même lorsqu'il pardonne. 



ACTE m, SCÈNE I. ^9 

BERTRAM. 

Pietro le gondolier ne se fie à personne. 

PIETRO. 

Pietro le gondolier ne prend pour confidents, 
Quand il parle tout haut, que les flots et les vents. 

BERTRAM. 

Muet comme un des Dix, hormis les jours d'ivresse. 

riETRO. 

C'est vrai, pieux Bertrara : chacun a sa faiblesse ; 
Mais, par le Dieu vivant!... 

BERTRAM. 

Tu profanes ce nom. 

PIETRO. 

Je veux jusqu'au succès veiller sur ma raison. 

STROZZI. 

Foi de condottieri ! si tu tiens ta parole, 

A toi le collier d'or du premier que j'immole. 

PIETRO. 

Que fait Strozzi? 

STROZZI. 

J'apprête, aux pieds d'un oppresseur, 
Le stylet qui tuera son dernier successeur. 

PIETRO. 

Le doge 1 

BERTRAM. 

Il insulta, dans un jour de colère, 
Un pontife de Dieu durant le saint mystère; 
Qu'il meure! 

PIETRO. 

Je le plains. 

STROZZI. 

Moi, je ne le hais pas; 
Mais ses jours sont à prix : je frappe. 

BERTRAM. 

Ainsi ton bra& 
S'enrichit par le meurtre, et tu vends ton courage. 



nn MARINO FALIERO. 

STROZZI. 

Comme Pietro ses chants en côtoyant la plage ; 
Comme toi, les objets façonnés par ton art. 
Ton ciseaa te fait vivre, et moi c'est mon poignard. 
L'intérêt est ma loi; l'or, mon but; ma patrie, 
Celle où je suis payé ; la mort, mon industrie. 

BERTRASI. 

Strozzi, ton jour viendra. 

PIETRO. 

Fais trêve à tes leçons, 
Leurs palais sont à nous ; j'en veux un : choisissons. 

BERTRAM. 

Il on est qu'on épargne. 

PIETRO. 

Aucun. Bertram, écoute: 
Si je te croyais faible... 

BERTRAM. 

On ne l'est pas sans doute, 
En jugeant comme Dieu, qui sauve l'innocent. 

PIETRO. 

Pas un seul d'épargné ! 

STROZZI. 

Pas un ! 

PIETRO. 

Guerre au puissant 1 

STROZZI. 

A son or ! 

PIETRO. 

A ses vins de Grèce et d'Italie ! 

STROZZI. 

Respect aux lois ! 

PIETRO. 

Respect au serment qui nous lie! 
Plus de patriciens! qu'ils tombent sans retour, 
El que dans mon palais on me serve à mon tour. 



ACTE III, SCÈNE I. 61 

BERTRAM. 

Qui donc, Pietro? 

STROZZI. 

Le peuple : il en faut un peut-être. 

PIETRO. 

Je veux un peuple aussi, mais je n'en veux pas être. 

BERTRAM. 

Si, pour leur succéder, vous renversez les grands, 
Sur les tyrans détruits mort aux nouveaux tyrans ! 

PIETRO, prenant son poignard. 
Par ce fer ! 

BERTRAM, Uvant le sien. 

Par le ciel ! 

STROZZI, qui se jette entre eux. 

Bertram, sois le plus sage. 
Vous battre ! A la bonne heure au moment du partage. 
Rejoignons notre chef qui vous mettra d'accord. 

PIETRO, 

Plus bas ! j'entends marcher : là, debout, près du bord, 

[Montrant le doge, couvert d'un manteau.) 
Je vois quelqu'un. 

STROZZI, à voix basse. 

Veux-tu me payer son silence'? 
Le canal est voisin. 

BERTRAM. 

Non, point de violence ! 

PIETRO. 

Bertram a peur du sang. 

BERTRAM, à StrOZZi, 

Viens. 

STROZZI. 

Soit : mais nous verrons, 
Si je le trouve ici quand nous y reviendrons. 

[Ils sortent.) 



62 mâuino fâliero. 

SCÈNE II. 

FALIERO. 

[Il s'avance à pas lents, et s'arrête devant Saint- 
Jean-et-Paul.) 

Alinuit!... personne encor! je croyais les surprendre; 
Mais mon rôle commence, et c'est à moi d'attendre. 
Mes amis vont venir... Oui, doge, tes amis. 
Ils presseront ta main. Dans quels lieux? j'en frémis: 
Deux princes dont je sors dorment dans ces murailles; 
Ce qui n'est plus que cendre a gagné des batailles. 
Ils m'entendront!... Eh bien! levez-vous à ma voix. 
Regardez ces cheveux blanchis par tant d'exploits, 
Et, de vos doigts glacés comptant mes cicatrices, 
Aux crimes des ingrats mesurez leurs supplices! 
toi qu'on rapporta sur ton noble étendard, 
Vaincu par la fortune où j'ai vaincu plus tard, 
Vaillant Ordelafo, dont je vois la statue, 
Tends cette main de marbre à ta race abattue; 
Et toi, qui succombas, rongé par les soucis. 
D'un trône où sans honneur je suis encore assis; 
Mânes de mes aïeux, quand ma tombe royale 
Entre vos deux tombeaux remplira l'intervalle, 
J'aurai vengé le nom de ceux dont j'héritai, 
Et le rendrai sans tache à leur postérité ! 

SCÈNE III. 

FALIERO, ISRAËL BERTRAM, PIETRO, STROZZI; 
Conjurés. 

ISRAËL. 

Ilùloui-ncus : c'est ici ; l'heure est déjà passée. 



ACTE III, SCÈNE III. 63 

STROZZr. 

Pietro, Bertram et moi, nous l'avions devancée ; 
Mais tu ne venais pas. 

ISRAËL. 

Tous sont présents? 

STROZZI. 

Oui, tous, 
Hors quelques-uns des miens qui veilleront sur nous; 
Braves dont je réponds. 

PIETRO. 

Et trois de mes fidèles, 
Couchés sur le canal, au fond de leurs nacelles; 
Leur voix doit au besoin m'avertir du danger. 

ISRAËL. 

[A Pietro.) [Au doge, retiré dans un coin de la scène.) 
Bien!... Je comptais sur vous. 

BERTUAM. 

Quel est cet étranger? 

FALIERO. 

Un protecteur du peuple. 

ISRAËL. 

Un soutien de sa cause. 
Et celui que pour chef Israël vous propose. 

PIETRO. 

Qui peut te remplacer? 

ISRAËL. 

Un plus digne. 

STROZZI. 

Son nom? 
FALIERO, s'avançant et se découvrant, 

Faliero ! 

PIETRO. 

C'est le doge. 

TOUS. 

Aux armes, trahison I 



64 MARINO FALIERO. 

STROZZI. 

Frappons : meure avec lui le traître qui nous livre! 

ISRAËL. 

Qu'un de vous fasse un pas, il a cessé de vivre. 

BERTRAM. 

Attendons, pour frapper, le signal du beffroi. 

FALIERO. 

J'admire ce courage enfanté par l'effroi : 
Tous, le glaive à la main,contre un vieillard sans armes! 
Leur père!... Pour qu'un glaive excite ses alarmes, 
Enfants, la mort et lui se sont vus de trop près, 
Et tous deux l'un pour l'autre ils n'ont plus de secrets. 
Elle aurait quelque peine à lui sembler nouvelle, 
Depuis quatre-vingts ans qu'il se joue avec elle. 
Je viens seul parmi vous, et c'est vous qui tremblez ! 
Ce sont là les grands cœurs par ton choix rassemblés, 
Ces guerriers qui voulaient, dans leur zèle héroïque, 
D'un ramas d'oppresseurs purger la république, 
Destructeurs du sénat, l'écraser, l'abohr? 
D'un vieux patricien le nom les fait pâlir. 
Que tes braves amis cherchent qui leur commande. 
Pour mon sang, le voilà! qu'un de vous le répande : 
Toi, qui le menaçais, toi, qui veux m'immoler. 
Vous tous... Mais de terreur je les vois reculer. 
Allons ! pas un d'entre eux, je leur rends cet hommage, 
N'est assez lâche au moins, pour avoir ce courage. 

STROZZI. 

Il nous fait honte, amis ! 

BERTRAM. 

Nous l'avons mérité. 
Avant qu'on le punisse il doit être écouté. 

ISRAËL. 

Vos soldats, Faliero, sont prêts à vous entendre. 

FALIERO. 

Eh bien ! à leur parler je veux encor descendre. 
Est-ce un tyran qu'en moi vous prétendez punir*^ 



ACTE III, SCÈNE III. 65 

Ma vie est, jour par jour, dans plus d'un souvenir: 
Déroulez d'un seul coup cette vaste carrière. 
Mes victoires, passons : je les laisse en arrière; 
Mon règne devant vous, pour vous imposer moins, 
Récuse en sa faveur ces glorieux témoins. 
Quand vous ai-je opprimés? qui devons fut victime? 
Qui peut me reprocher un acte illégitime? 
Il est juge à son tour, celui qui fut martyr; 
C'est avec son poignard qu'il doit me démentir. 
Justes, puis-je vous craindre? ingrats, je vous défie. 
Vous l'êtes : c'est pour vous que l'on me sacrifie; 
C'est en vous défendant que sur moi j'amassai 
Ce fardeau de douleurs dont le poids m'a lassé ; 
Pour vous faire innocents, je me suis fait coupable. 
Et le plus grand de vous est le plus misérable. 
Jugez-moi : le passé fut mon seul défenseur; 
Êtes- vous des ingrats, ou suis-je un oppresseur? 

BERTRA3I. 

Si Dieu vous couronnait, vous le seriez peut-être. 

FALIERO. 

Vous savez qui je fus; voici qui je veux être : 
Votre vengeur d'abord. Vous exposez vos jours; 
Le succès à ce prix ne s'obtient pas toujours; 
Toujours la liberté : qui périt avec gloire, 
S'affranchit par la mort comme par la victoire. 
Mais le succès suivra vos desseins généreux. 
Si je veux les servir : compagnons, je le veux. 
La cloche de Saint-Marc à mon ordre est soumise; 
Trois coups, et tout un peuple est debout dans Venise : 
Ces trois coups sonneront. Mes clients sont nombreux, 
Mes vassaux plus encor; je m'engage pour eux. 
Frappez donc! dans son sang noyez la tyrannie; 
Venise en sortira, mais libre et rajeunie. 
Votre vengeur alors redevient votre égal. 
Des débris d'un corps faible à lui-même fatal, 
D'un État incertain, répubhque ou royaume, 



fi6 MAP.LNO FALIEIIO. 

Qui n'a ni roi, ni peuple, et n'est plus qu'un fantômo 
Formons un État libre ou régneront les lois, 
Où les rangs mérités s'appuieront sur les droits, 
Où les travaux, eux seuls, donneront la richesse; 
Les talents, le pouvoir; les vertus, la noblesse. 
Ne soupçonnez donc pas que, dans la royauté. 
L'attrait du despotisme aujourd'hui m'ait tenté. 
Se charge qui voudra de ce poids incommode ! 
Mes vœux tendent plushaut: oui, je fus prince à Rhode, 
Général à Zara, doge à Venise; eh bien! 
Je ne veux pas descendre, et me fais citoyen. 

piETRO, en frappant sur l'épaule du doge. 
C'est parler dignement! 

[Le doge se recule avec un mouvement involontaire 
de dédain.) 

D'où vient cette surprise? 
Entre égaux!.,. 

ISRAËL. 

De ce titre en vain on s'autorise, 
Pour sortir du respect qu'on doit à la vertu. 
Vous, égaux! à quel siège as-tu donc combattu? 
Sur quels bords? dans quels rangs? S'il met bas sa naissance 
Sa gloire au moins lui reste, et maintient la distance. 
Il reste grand pour nous, et doit l'être en effet, 
Moins du nom qu'il reçut que du nom qu'il s'est fait. 
Sers soixante ans Venise ainsi qu'il l'a servie; 
Risque vingt fois pour elle et ton sang et ta vie; 
Metf, vingt fois sous tes pieds un pavillon rival, 
Et tu pourras alors te nommer son égal ! 

PIETRO. 

Si par ma liberté j'excite sa colère, 

Il est trop noble encor pour un chef populaire. 

FALIERO. 

Moi t'en vouloir! pourquoi? Tu n'avais aucun tort, 
Aucun. Ta main, mon brave, et soyons tous d'accord ! 
Je me dépouille aussi de ce nom qui vous gêne : 



ACTE III, SCÈNE III. 67 

Pour l'emporter sur vous, mon titre c'est ma haine. 
Si ce titre par toi m'est encor disputé, 
Dis-moi qui de nous deux fut le plus insulté. 
Compare nos affronts : autour du Bacentaure, 
Quand vos cris saluaient mon règne à son aurore, 
Je marchais sur des fleurs, je respirais l'encens; 
Ces fiers patriciens à mes pieds fléchissants, 
Ils semblaient mes amis... Hélas! j'étais leur maître. 
Leur politique alors fut de me méconnaître. 
Captif de mes sujets, sur mon trône enchaîné, 
Flétri, j'osai me plaindre et je fus condamné; 
Je condamne à mon tour : mourant, je me relève, 
Et sans pitié comme eux, terrible, armé du glaive, 
Un pied dans le cercueil, je m'arrête, et j'en sors 
Pour envoyer les Dix m'annon-^r chez les morts. 
Mais prince ou plébéien, que je règne ou conspire, 
Je ne puis échapper aux soupçons que j'inspire. 
Les vôtres m'ont blessé. Terminons ce débat : 
Qui me craignait pour chef me veut-il pour soldat? 
Je courbe devant lui ma tète octogénaire. 
Et je viens dans vos rangs servir en volontaire. 
Faites un meilleur choix, il me sera sacré; 
Quel est celui de vous à qui j'obéirai? 

ISRAËL. 

C'est à nous d'obéir. 

BERTRAM. 

Je donnerai l'exemple. 
Un attentat par vous fut commis dans le temple ; 
Expiez votre faute en vengeant les autels. 

FALIERO. 

Je serai l'instrument des décrets éternels. 

STROZZI. 

Aux soldats étrangers on a fait des promesses; 
Les tiendrez-vous '? 

FALIERO, lui jetant une bourse. 

Voici mes premières largesses. 



68 MARINO FALIERO. 

HETRO. 

Mes gondoliers mourront pour leur libérateur. 

FALIERO. 

Tel qui fut gondolier deviendra sénateur. 

TOUS. 

Honneur à I^liero ! 

ISRAËL. 

Jurez-vous de le suivre? 

TOUS. 



Nous le jurons! 

ISRAËL. 

Eh bien ! que son bras nous délivre î 
[AU doge.) 
Quand voulez-vous agir? 

FALIERO. 

Au lever du soleil. 

BERTRAM. 

Sitôt! 

FALIERO. 

Toujours trop tard dans un projet pareil. 
Bien choisir l'heure est tout pour le succès des hommes. 
Le hasard devient maître au point où nous en sommes ; 
Qui sait s'il veut nous perdre ou s'il doit nous servir? 
Otez donc au hasard ce qu'on peut lui ravir. 

BERTRAM. 

Mais tous périront-ils? 

PIETRO. 

Sous leurs palais en cendre. 

ISRAËL. 

Il faut achever l'œuvre ou ne pas l'entreprendre. 
Bertram, qu'un d'eux survive au désastre commun, 
En lui tous revivront; ainsi tous, ou pas un : 
Le père avec l'époux, le frère avec le frère, 
Tous, et jusqu'à l'enfant sur le corps de son père! 

BERTRAM. 

Fahero seul commande et doit seul décider. 



ACTE III, SCÈNE III. 69 

ISRAËL, cm doge. 
Prononcez! 

FALiERO, après un moment de silence. 

Ah! cruels, qu'osez-vous demander? 
\Ies mains se résignaient à leur sanglant office; 
Mais prendre sur moi seul l'horreur du sacrifice!... 

[A Israël.) 
Tu peux l'ordonner, loi! tu ne fus qu'opprimé; 
Mais moi, s'ils m'ont trahi, jadis ils m'ont aimé. 
Nous avons confondu notre joie et nos larmes : 
Les anciens du conseil sont mes compagnons d'armes, 
Mes compagnons d'enfance. Au sortir de nos jeux, 
J'ai couché sous leur tente, et j'ai dit avec eux, 
A la table où pour moi leur coupe s'est remplie, 
Ces paroles du cœur que jamais on n'oubhe. 
Adieu, vivants récits de nos premiers combats! 
Je ne verrai donc plus, en lui tendant les bras, 
Sur le front d'un vieillard rajeuni par ma vue. 
Un siècle d'amitié m'offrir la bienvenue. 
Je tue, en les frappant, le passé, l'avenir, 
Et reste sans espoir comme sans souvenir. 

ISRAËL, avec impatience. 
Eh quoi! vous balancez? 

UN GONDOLIER. 

€ Gondolier, la mer t'appelle; 
« Pars et n'attends pas le jour. 

PIETRO. 

C'est un avis : silence! 

LE GONDOLIER. 

€ Adieu, Venise, la belle; 
€ Adieu, pays, mon amour 1 

ISRAËL. 

Un importun s'approche; évitons sa présence. 



/O MARINO FALIERO. 

LE GONDOLIER. 

« Quand le devoir l'ordonne, 

• Venise, on t'abandonne, 
t Mais c'est sans t'oublier. 

FALIERO. 

Que chacun à ma voix revienne au rendez-vous, 
Et sans nous éloigner, amis, séparons-nous. 

LE GONDOLIER» 

• Que Saint-Marc et la Madone 

• Soient en aide au gondolier 1 • 

(Les conjures sortent d'un côté : une gondole s'arrête 
sur le canal. Fernando et Sténo en descendent.) 

SCÈNE IV. 

FERNANDO, STÉNO. 

FERNANDO. Il tire son épée. 
L'instant est favorable et la place est déserte! 

STÉNO. 

Du sang-froid, Fernando, vous cherchez votre perte. 

FERNANDO. 

Défends-toi. 

STÉNO. 

Calmez-vous; je prévois votre sort. 

FERNANDO. 

Le tien 

STÉNO. 

Je dois... 

FERNANDO. 

Mourir ou me donner la mort. 
En garde! 

STÉNO, tirant son épée. 
Il le faut dcnc; mais c'est pour ma défense. 



ACTE 111, SCÈNE V. 71 

FERNANDO. 

Enfin ta calomnie aura sa récompense. 

[Ils combattent.) 

STÉNO. 

Vous êtes blessé. 

FERNAND(.\ 

Non. 

STÉNO. 

Votre sang coule. 

FERNANDO. 

Eh bien! 
Celui que j'ai perdu va se mêler au tien : 
Meurs, lâche! 

STÉNO. 

Vaine atteinte! et la mienne... 

FERNANDO. 

Ah! j'expire. 
[Il chancelle et tombe siw les degrés du piédestal de 

la statue.) 
La fortune est pour vous. 

STÉNO. 

Mais je dois la maudire, 
Et je veux... 

FERNANDO. 

Laissez-moi, non; j'aurai des secours. 
(Avec force.) 
On vient. Non : rien de vous ! Fuyez, sauvez vos jours. 
(Sténo s'éloigne, tandis que les conjurés accourent.) 

SCÈNE V. 

FERNANDO, FALIERO, ISRAËL, BERÏRAM 
PIETRO, STROZZI, Conjurés. 

ISRAËL. 

Uu lies deux est tombe. 



'ï5 MARIISO FALIERO. 

FALIERO. 

Jusqu'à nous parvenue, 
Celte voix... ah! courons! cette voix m'est connue. 
C'est Fernando, c'est lui ! 

FERNANDO. 

Le doge! 

FALIERO. 

désespoir! 
mon fils! qu'as-tu fait? mon fils! 

FERNANDO. 

Moi, vous revoir, 
Expirer à vos pieds!... Dieu juste! 

FALIERO. 

Je devine 
Par quel bras fut porté le coup qui t'assassine : 
Par eux, toujours par eux! Ils m'auront tout ravi. 
Du trépas de Sténo le tien sera suivi. 

FERNANDO. 

Il s'est conduit en brave. 

FALIERO. 

trop chère victime, 
Que de ce cœur brisé la chaleur te ranime! 
N'écarte pas la main qui veut te secourir... 
Mon fils! si près de toi, je t'ai laissé périr! 
Mon espoir! mon orgueil!... je n'ai pu le défendre. 
Au cercueil, avant moi, c'est lui qui va descendre, 
Et ma race avec lui ! 

FERNANDO. 

C'en est fait, je le sens... 
Ne me prodiguez plus des secours impuissants. 
Une sueur glacée inonde mon visage... 

FALIERO. 

Que fais-tu? 

FERNANDO, essayant de se soulever. 

Je voudrais... Donnez-m'en le coura.i^e, 
ODieu! 



ACTE TTT, SCÈNE 7. 73 

FALIERO. 

D'où naît l'horreur qui semble te troubler? 

FERNANDO. 

Je veux... c'est à genoux que je veux vous parler. 
Je ne puis... 

FALIERO, le serrant dans ses bras. 
Sur mon cœur! sur mon cœur! 

FERNANDO. 

Ahl mon père, 
Grâce, pardonnez-moi. 

FALIERO. 

Quoi ! ta juste colère? 
C'est celle d'un bon fils ! 

FERNANDO. 

Grâce ! Dieu vous entend : 
Désarmez le courroux de ce Dieu qui m'attend. 

FALIERO. 

Comment punirait-il ta désobéissance? 

L'arrêt qui doit t'absoudre est prononcé d'avance. 

Je te bénis. En paix de mon sein paternel 

Va déposer ton âme au sein de l'Éternel. 

Ne crains pas son courroux; fût-il inexorable, 

11 ne trouverait plus où frapper le coupable; 

Je t'ai couvert, mon fils, de pardons et de pleurs. 

FERNANDO. 

Mon père, embrassez-moi. ..Venise... et toi.. .jemeurs! 

ISRAËL, à Faliero, après un moment de silence. 
Balancez-vous encor? 

FALIERO, qui se relève en ramassant Vépée 
de Fernando. 
L'arme qui fut la sienne 
De sa main défaillante a passé dans la mienne. 
Juge donc si ce fer, témoin de son trépas. 
Au moment décisif doit reculer d'un pas. 
Vengeance!... Au pointdu jour!... Pour quitter sa demeure, 
Que chacun soit debout dès la quatrième heure. 



74 MARINO FALIERO. 

Au portail de Saint-Marc, par différents chemins, 
\ ous marcherez, le fer et le feu dans les mains, 
En criant : Trahison ! Sauvons la république ! 
Aux armes! Les Génois sont dans l'Adriatique! 
Le beffroi sur la tour s'ébranle à ce signal ; 
Les nobles, convoqués par cet appel fatal, 
Pour voler au conseil, en foule se répandent 
Dans la place, où déjà vos poignards les attendent. 
A l'œuvre! ils sont à nous! Courez, moissonnez-les! 
Qu'ils tombent par milliers sur le seuil du palais. 

[A Strozzi.) 
Toi, si quelqu'un d'entre eux échappait au carnage, 
Du pont de Rialto ferme-lui le passage; 

[A Bertram.) [A Pietro.) 

Toi, surprends l'arsenal; toi, veille sur le port; 
Israël, à Saint-Marc; moi, partout où la mort 
Demande un bras plus ferme et des coups plus terribles. 
Relevez de mon fils les restes insensibles : 
Mais, par ces tristes jours dont il était l'appui, 
Par ces pleurs menaçants, jurez-moi, jurez-lui 
Qu'au prochain rendez-vous où les attend son ombre, 
Pas un ne manquera, si grand que soit leur nombre; 
Qu'ils iront à sa suite unir en périssant 
Le dernier de leur race au dernier de mon sang. 
Par vos maux, par les miens, par votre délivrance, 
Jurez tous avec moi : Vengeance, amis! 

TOUS, excepté Bertram, en étendant leurs épées 
sur le cadavre de Fernando. 

Vengeance! 



ACTE QUATRIÈME 

SCÈNE I. 

Le palais du doge. 

ÉLÉNA, FALIERO. 

[Éléna est assise, le coude appuyé sur une table: 
elle dort.) 

FALIERO, qui entre par le fond. 

Qu'ils ramaient lentement dans ces canaux déserts ! 
Le vent du midi règne; il pèse sur les airs, 
Il m'oppresse, il m'accable... Expirer avant l'âge, 
Lui, que je vis hier s'élancer sur la plage, 
Franchir d'un pas léger le seuil de ce séjour I 
Il arrivait joyeux : aujourd'hui quel retour! 

[Apercevant la duchesse.) 
Eléna m'attendait dans ses habits de fête : 
Sa parure de bal couronne encor sa tête. 
Le deuil est là, près d'elle ; et le front sous des fleurs, 
Elle a fermé ses yeux sans prévoir de malheurs. 
Laissons-les du sommeil goûter en paix les charmes; 
Ils ne se rouvriraient que pour verser des larmes. 

ÉLÉNA , endormie. 
Hélas 1 

FALIERO. 

D'un rêve affreux son cœur est agité ; 
Moins affreux cependant que la réalité : 
Bientôt,., 



76 BIARINO FALIERO. 

ÉLÊNA , de même. 

Mort de douleur... en te trouvant... coupable. 

FALIERO. 

D'un soupçon qui l'outrage, ô suite inévitable! 
Jusque dans son repos, dont le charme est détruit, 
De mon funeste aveu le souvenir la suit. 
Chère Éléna! 

ÉLÉNA , s'éveillant. 
Qu'entends-je? où suis-je? qui m'appelle? 

FALIERO. 

Ton ami. 

ÉLÉNA. 

Vous ! c'est vous ! 

FALIERO. 

A mes désirs rebelle, 
Par tendresse, il est vrai, pourquoi m'attendre ainsi? 

ÉLÉNA. 

Que vous avez tardé ! 

FALIERO. 

Je l'ai dû. 

ÉLÉNA. 

Vous voici! 
C'est vous ! Dieu ! quels tourments m'a causés votreabsence? 
Je marchais, j'écoutais : dans mon impatience, 
Quand le bruit d'une rame éveillait mon espoir, 
J'allais sur ce balcon me pencher pour vous voir. 
La gondole en passant m'y laissait immobile; 
Tout, excepté mon cœur, redevenait tranquille. 
J'ai vu les astres fuir et la nuit s'avancer, 
Et des palais voisins les formes s'effacer, 
Et leurs feux, qui du ciel perçaient le voile sombre, 
Éteints jusqu'au dernier, disparaître dans l'ombre. 
Que l'attente et la nuit allongent les moments! 
Je ne pouvais bannir mes noirs pressentiments. 
Je tressaillais de crainte, et pourquoi? je l'ignore. 



ACTE ÏV, SCÈNE I. 77 

FALIERO. 

Ta trembles sur mon sein. 

ÉLÉNA. 

Quand donc viendra l'aurore? 
Oh ! qu'un rayon du jour serait doux pour mes yeux ! 
Funeste vision!... quelle nuit! quels adieux! 
Il ma semblé... J'ai cru... l'abîme était horrible. 
Et mes bras, que poussait une force invincible, 
Vous traînaient, vous plongeaient dans cet abîme ouvert 
Malgré moi, mais toujours, toujours!... Que j'ai souffert! 
J'entends encor ce cri qui du tombeau s'élève, 
Qui m'accuse... bonheur ! je vous vois, c'est un rêve i 

FALIERO. 

Ne crains plus. 

ÉLÉNA. 

Loin de moi quel soin vous appelait? 

FALIERO. 

Tu le sauras. 

ÉLÉNA. 

Si tard, dans l'ombre!... 

FALIERO. 

Il le fallait. 

ÉLÉNA. 

Pour vous accompagner, pas un ami? 

FALIERO. 

Personne. 

ÉLÉNA. 

Pas même Fernando? 

FALIERO. 

Lui, grand Dieu î 

ÉLÉNA. 

Je frissonne. 
Vous cachez dans vos mains votre front abattu. 
ciel! du sang! 

FALIERO. 

Déjà? 



IS MARINO FALIERO. 

ÉLÉNA. 

Le vôtre? 

FALIERO. 

Que dis-tu? 
Que n'est il vrai! 

ÉLÉNA. 

Parlez ! 

FALIERO. 

Un autre... 

ÉLÉNA. 

Osez m'instruire. 
Qui? j'aurai du courage, et vous pouvez tout dire ; 
Qui donc? 

FALIERO. 

Il n'est plus temps de le cacher son sort; 
Sous mes yeux Fernando... 

ÉLÉNA , 

Vous pleurez : il est mort ! 

FALIERO. 

Digne de ses aïeux, pour une juste cause; 
La tienne ! 

ÉLÉNA. 

C'est pour moi ! 

FALIERO. 

Près de nous il repose, 
Mais froid comme ce marbre, où, penché tristement, 
Je pleurais, j'embrassais son corps sans mouvement; 
Pleurs qu'il ne sentait plus, douce et cruelle étreinte 
Qui n'a pu ranimer une existence éteinte! 
Jai trouvé sur son cœur réchauffé par ma main 
Ce tissu malheureux qui le couvrait en vain : 
Quelque gage d'amour ! 

ÉLÉNA , qui reconnaît son écharpe. 

La force m'abandonne. 
Objet funeste, affreux ! 



ACTE IV, SCÈNE I. 79 

FALIERO. 

Ah ! qu'ai-je fait? pardonne. 
J'aurais dû l'épargner... 

ÉLÉNA. 

Non! c'est mcn châtiment. 
Ne m'accusait-il pas à son dernier moment? 
Lui qui mourait pour moi ! . . . Fernando ! . . . 

FALIERO. 

Je l'atteste 
Par son sang répandu, par celui qui me reste, 
Ceux qui causent nos maux gémiront à leur tour. 

ÉLÉNA. 

Nuit d'horreur î 

FALIERO. 

Que doit suivre un plus horrible jour. 

ÉLÉNA. 

Le deuil à son lever couvrira ces murailles. 

FALIERO. 

Ce jour se lèvera sur d'autres funérailles. 

ÉLÉNA. 

Quoi?... 

FALIERO. 

La mort est ici, mais elle en va sortir. 

ÉLÉNA. 

Quels projets formez-vous? 

FALIERO. 

Prête à les engloutir. 
Du sénat et des Dix la tombe est entr'ouverle. 

ÉLÉNA. 

Par vous? 

FALIERO. 

Pour te venger. 

ÉLÉNA. 

Vous conspirez? 

FALIERO. 

Leur perlo. 



80 biari.no faliero. 

ÉLÉNA. 

Vous! 

FALIERO. 

Des bras généreux qui s'unissent au mien 
Sont armés pour punir mes affronts et le tien. 

ÉLÉNA. 

Ciel! une trahison, et vous l'avez conçue^ 
Abjurez un dessein dont je prévois l'issue. 
N'immolez pas Venise à vos ressentiments : 
Venise, qui du doge a reçu les serments, 
Est votre épouse aussi, mais fidèle, mais pure, 
Mais digne encor de vous... 

FALIERO. 

Moins que toi. Leur injure 
Rend tes droits plus sacrés. 

ÉLÉNA. 

Eh bien ! si c'est pour moi 
Que vos jours en péril, que votre honneur... 

FALIERO. 

Tais- toi ! 
ÉLÉNA, à part. 

Qu'ail ais-je faire, ô ciel ! 

FALIERO. 

Tais-toi : quelqu'un s'avance. 

SCÈNE II. 

FALIERO, ÉLÉNA, VICENZO. 

VICENZO. 

Le seigneur Lioni demande avec instance 
Une prompte entrevue... 

FALIERO. 

A cette heure? 



ACTE IV, SCÈNE III. 8l 

VICENZO. 

A l'instant, 
Pour révéler au doge un secret important, 

FALIERO. 

Lioni ! 

VICENZO. 

Devant vous faut-il qu'on l'introduise? 
Il y va, m'a-t-il dit, du salut de Venise. 

FALIERO. 

Attendez: est-il seul? 

VICENZO. 

Les seigneurs de la nuit 
Entourent un captif que vers vous il conduit. 

FALIERO. 

L'a-t-on nommé? 

VICENZO. 

Bertram. 
FALIERO, bas. 

Bertram ! 
ÉLÉNA , bas au doge. 

Ce nom vous trouble, 

FALIERO. 

(A Éléna.) [A Vicenzo.) 
Moi ! Qu'ils viennent tous deux. 

SCÈNE III. 

ÉLÉNA, FALIERO. 

FALIERO , à Éléna. 

Sors! 

ÉLÉNA. 

Ma frayeur redouble. 
Ce Bertram!... 



82 UARINO FALIERO. 

FALIERO. 

Ne crains rien. 

ÉLÉNA. 

C'est un des conjures. 

FALIERO. 

Calme-toi. 

ÉLÉNA. 

Je ne puis. 

FALIERO. 

Mais vous me trahirez ! 
Sortez ! 

ÉLÉNA. 

Non, je suis calme. 

SCÈNE IV. 

FALIERO, ÉLÉNA, LIONI, BERTRAM. 

Lioxi , s' avançant vers le doge. 

Un complot nous menace, 
De ce noir attentat j'ai découvert la trace. 
Et je cours... 

[Il aperçoit Éléna.) 
Mais, pardon! 

FALIERO. 

Madame, laissez-nous. 

ÉLÉNA 

Affreuse incertitude ! 

SCÈNE V. 

FALIERO, LIONI, BERTRAM. 

FALIERO, froidement à Lioni. 

Eh bien, que savez- vous? 
J écoute. 

LIOM. 

J'étais seul, en proie à la tristesse 



ACTE IV, SCÈ.NE V. 83 

Qui suit parfois d'un bal le tumulte et l'ivresse, 
De je ne sais quel trouble agité sans raison. 
Un homme, c'était lui, client de ma maison, 
Que j'honorai longtemps d'une utile assistance, 
Et qui m'a dû tantôt quelque reconnaissance, 
Réclame la faveur de me voir en secret. 
Écarté par mes gens, il insiste : on l'admet, 
«i Devant Dieu, me dit-il, voulez-vous trouver grâce? 
« Ne sortez pas demain. » Je m'étonne; à voix basse. 
L'œil humide, il ajoute en me serrant la main: 
« Je suis quitte avec vous; ne sortez pas demain. » 
Et pourquoi?... Les regards inclinés vers la terre, 
Immobile, interdit, il s'obstine à se taire. 
J'épiais sa pâleur de cet œil pénétrant 
Dont je cherche un aveu sur le front d'un mourant; 
Je le presse ; il reprend d'une voix solennelle : 
« Si la cloche d'alarme à Saint-Marc vous appelle, 
« N'y courez pas; adieu! » Je le retiens alors : 
On l'entoure à ma voix, on l'arrête; je sors. 
Quatre rameurs choisis sautent dans ma gondole, 
Il y monte avec moi : je fais un signe, on vole, 
Et je l'amène ici, pour qu'au chef de l'État 
Un aveu sans détour dénonce l'attentat. 

FALIERO. 

Il n'a rien dit de plus? 

LIONI. 

Mais il doit tout vous dire. . 
Je ne suis pas le seul contre qui l'on conspire. 
Si j'en crois mes soupçons, Venise est en danger : 
Qu'il s'explique, il le faut. 

FALIERO. 

Je vais l'interroger. 
{Il s'assied entre Bertram et Lioni qui est appuyé sur 
le dos de son fauteuil.) 
[A Bertram.) 
Auprochez: votre nom? 



84 MARINO FALIERO. 

BERTRAM. 

Bertram. 
LiONi , bas au doge. 

On le révère ; 
On cite à Rialto sa piété sévère : 
Parlez-lui du ciel. 

FALIERO. 

[A Lioni.) 

Oui. Bertram, regardez-moi, 

BERTRABI. 

Seigneur... 

LIONI. 

Lève les yeux. 

FALIERO. 

N'ayez aucun effroi. 

LIONI. 

Si tu ne caches rien, ta grâce est assurée. 

FALIERO. 

Je sauverai vos jours, ma parole est sacrée; 
Vous savez à quel prix ? 

BERTRAM. 

Je le sais. 

FALIERO. 

Descendez 
Au fond de votre cœur, Bertram, et répondez, 
Quand vous aurez senti si votre conscience 
Vous fait ou non la loi de rompre le silence... 

LIONI. 

Quels sont les intérêts dont tu vas disposer! 

FALIERO. 

Et quels jours précieux vous pouvez exposer! 

BERTRAM. 

J'ai parlé; mon devoir m'ordonnait de le faire. 

LIONI. 

Achève. 



ACTE IV, SCÈNE V. 83 

FALIERO. 

Et maintenant il vous force à vous taire, 
Si je vous comprends bien ? 

BERTRAM. 

Il est vrai. 

LIOiM. 

L'Éternel 
Te défend de cacher un projet criminel. 

FALIERO. 

Ce projet, quel est-il ? 

BERTRAM. 

Je n'ai rien à répondre. 

LIONI. 

Mais ton premier aveu suffit pour te confondre. 

BERTRAM. 

Une voix m'avait dit : Sauve ton bienfaiteur. 

LIOxM. 

Je suis donc menacé? 

FALIERO. 

Lui seul? 

LIONI. 

Quel est l'auteur, 
Le chef de ce complot? 

FALIERO. 

Parlez. 

BERTRAM. 

Qu'il me pardonne, 
J'ai voulu vous sauver, mais sans trahir personne. 

LIONI. 

Serais- tu son complice? 

FALIERO. 

Ou seulement un bruit^ 
Quelque vague rapport vous aurait-il instruit? 

BERTRAM. 

Je ne mentirai pas. 



86 S5A.11N0 FALIERO. 

LIOM. 

Alors que dois-je craindre? 
Quel poignard me poursuit? où, quand doil-il m'alteindrcî. 
Comment? 

BERTRAM. 

De ce péril j'ai dû vous avertir; 
C'est à vous désormais de vous en garantir. 
Ma tâche est accomplie. 

LIONI. 

Et la nôtre commence ; 
Les douleurs vont bientôt... 

BERTRAM, faisant îin pas vers le doge. 
Quoi? vous... 

FAtlERO. 

Notre clémence 
Suspend encor l'emploi de ce dernier moyen. 

[Bas à L'ion'i.) 
Réduit au désespoir, il ne vous dirait rien. 

LIONI. 

[Bas au doge.) [A Bertram.) 

Il faiblit. Tu l'entends, nous vouions tout connaître. 

Songe que Dieu t' écoute. 

FALIERO. 

Et qu'il punit le traître. 

BERTRAM. 

Malheureux ! 

LIONI. 

Que tu peux mourir dans les tourments, 
Sans qu'on te donne un prêtre à tes derniers moments. 

BERTRAM. 

Dieu! qu'entends-je ? 

FALIERO. 

Oui, demain. 

LIONI. 

N'accordons pas une heure, 
Non, pas même un instant : qu'il s'explique ou qu'il meui 



ACTE IV, SCÈNE VI. 87 

BERTRAM. 

Je ne résiste plus. 

LIONI. 

Parle donc. 

BERTRAM. 

Eh bien!... 
FALIERO , se levant. 



Quoi? 



BERTRAM. 

Je vais tout dire. 

LIONI. 

Enfin! 

BERTRAM , aU (logC. 

A vous seul. 

FALIERO. 

{Faisant un signe à Lioni.) 
Je reviens. 



Suivez-moi. 



SCÈNE VI. 

LIOM. 

Il me sauve, et c'est moi qu'il redoute! 
Le doge l'épargnait; mais par bonté sans doute. 
Ses longs ménagements me semblaient superflus : 
Pour un patricien qu'aurait-il fait de plus? 
11 interrogeait mal; point d'.i: t! aucune étude! 
Mais a-t-il, comme nous, cette froide habitude 
De marcher droit au but, sans pitié, sans oourroux, 
Et, si la mort d'un seul importe au iDien de tous. 
De voir dans la torture, à nos yeux familière. 
Le chemin le plus court qui mène à la lumière? 
C'est étrange : Bertram frémit en l'abordant, 
Et ne veut à la fin que lui pour confident. 
*)n eût dit qu'en secret leurs veux d'inteUigence.,, 



88 MARINO FALIERO. 

Voilà de mes soupçons! J'ai tort : de l'indulgencel 
Par l'âge et les travaux le doge est affaibli... 
Mais au dernier moment d'où vient qu'il a pâli? 
Réfléchissons : j'arrive, et, contre mon attente, 
Il est debout; pourquoi? point d'affaire importante. 
Quel soin l'occupait donc? Mon aspect l'a troublé; 
Il s'est remis soudain, mais il avait tremblé. 
Il nourrit contre nous une implacable haine : 
S'il osait... Lui! jamais!... Chancelante, incertaine, 
La duchesse en partant semblait craindre mes yeux. 
Son effroi la ramène ; il faut l'observer mieux ; 
Je lirai dans son cœur. 

SCÈNE VII. 
LIONI, ÉLÉNA. 

LIONI. 

Votre Altesse, j'espère. 
D'une grave entrevue excuse le mystère. 

ÉLÉNA. 

Il ne m'appartient pas d'en sonder les secrets. 
Mais le doge est absent?... 

LIONI. 

Pour de grands intérêts, 
Puis-je sans trop d'orgueil penser qu'une soirée, 
Où d'hommages si vrais je vous vis entourée 
Vous a laissé, madame, un heureux souvenir? 

ÉLÉNA. 

{a part.) 
Charmant : j'y pense encor. Qui peut le retenir? 

{A Lioni.) 
Ce prisonnier sans doute occupe son Altesse? 

LIONI. 

Lui-même. Qu'avez-vous? 



ACTE IV, SCÈNE VII. 80 

ÉLÉNA. 

Rien. 

LIONI. 

Il vous intéresse? 

ÉLÉNA. 

.Moi!... mais c'est la pitié qui m'intéresse à lui : 
Jp plains un malheureux. Et son sort aujourd'hui?... 

LiONi, avec indifférence. 
Sera celui d*^ tous. 

ÉLÉNA, à part. 
Que dit-il? 
LIONI, à part. 

Elle tremble. 

ÉLÉNA. 

D'autres sont accusés? 

LiONi, froidement 

Tous périront ensemble. 
Il a fait tant d'aveux! 

ÉLÉNA, vivement. 

A vous, seigneur? 

LIONI. 

Du moins 
Au doge qui l'écoute. 

ÉLÉNA. 

Au doge, et sans témoins? 

LIONI. 

Sans témoins. 

ÉLÉNA, à part. 
bonheur I 

LIONI, à part. 

Ce mot l'a rassurée. 
{A Éléna.) 
Mais Votre Altesse, hier, s'est trop tôt retirée. 
Ce bal semblait lui plaire, et le doge pourtant 
Ne l'a de sa présence honoré qu'un instante 



90 MARINO FALIERO. 

ÉLÉNA. 

Ses Iravaux lui rendaient le repos nécessaire. 

LIONI. 

Il veille encor? 

ÉLÈNA, vivement. 

C'est moi, je dois être sincère, 
C'est moi qui , fatiguée ... • 

LIONI. 

Et voirs veillez aussi... 
Pour ne le pas quitter? 

ÉLÉNA. 

Seule, inquiète ici, 
.l'attendais... 

LIONI, vivement. 
Qu'il revînt? Une affaire soudaine 
L'a contraint de sortir? 

ÉLÉNA. 

Non; mais sans quelque peine 
Je ne pouvais penser que, chez lui de retour. 
Un travail assidu l'occupât jusqu'au jour; 
Et vous partagerez la crainte que m'inspire 
Un tel excès de zèle. 

LIONI. 

En effet. 

ÉLÉNA, à part. 

Je respira. 
LIONI, à part. 
J'uvais raison. 

ÉLÉNA. 

Il vient. 



ACTE IV, SCÈNE IX. 91 

SCÈNE VIII. 

ÉLÉNA, LIONI, FALIERO. 

FALïERO, qui prend Lioni à part. 
Le coupable a parlé. 

LIONI. 

Eh bien, seigneur? 

FALIERO. 

Plus tard le conseil assemblé 
Apprendra par mes soins tout ce qu'il doit apprendre- 
Sous le Pont des Soupirs Bertram vient de descendis 
Reposez-vous sur moi sans vous troubler de rien ; 
Je ferai mon devoir. 

LiONi, à part. 
Je vais faire le mien. 

SCÈNE IX. 
ÉLÉNA, FALIERO. 

FALIERO. 

La victoire me reste ! 

ÉLÉNA. 

A quoi tient votre vie! 

FALIERO, 

Qu'importe? elle est sauvée. 

ÉLÉNA. 

Un mot vous l'eût ravio. 

FALIERO. 

Du cachot de Bertram ce mot ne peut sortir : 
Renais à l'espérance. 

ÉLÉNA. 

Et comment la sentir? 
Mon cœur s'est épuisé dans celle angoisse affreuse, 



92 5IARI.N0 FALIERO. 

Plaignez-moi : je n'ai pas la force d'être heureuse. 

FALIERO. 

Une heure encor d'attente ! 

ÉLÉNA. 

Un siècle de douleurs, 
Quand je crains pour vos jours! 

FALIERO. 

Qu'ils tremblent pour les leurs! 
Adieu. 

ÉLÉXA. 

Vous persistez? 

FALIERO. 

Mourir, ou qu'ils succombent! 

ÉLÉNA. 

Vous mourrez ! . . . C'est sur vous que vos projetsretombent ! 
Ma terreur me le dit. C'est Dieu, mon cœur le sent, 
C'est Dieu qui m'a parlé, la mort, la voix du sang. 
C'est Fernando, c'est lui dont le sort vous menace, 
Qui du doigt au cercueil m'a montré votre place. 
Voulez-vous me laisser seule entre deux tombeaux? 
Grâce! J'ai tant pleuré! ne comblez pas mes maux. 
Cédez; vous n'irez pas ! non : grâce, il faut me croire. 
Grâce pour moi, pour vous, pour soixante ans de gloire ! 

FALIERO. 

Mais ma gloire, c'est toi : ton époux, ton soutien 
Perdra-t-il son honneur en mourant pour le tien''* 
Je ne venge que lui. 

ÉLÉNA. 

Que lui! 

FALIERO. 

Pour le défendre 
5Ia confiance en toi m'a fait tout entreprendre. 
Sur ton pieux respect, sur ta jeune raison 
Si je me reposais avec moins d'abandon; 
Pour lui faire un tourment de ma terreur jalouse, 
Avili par mon choix, si j'aimais une épouse 



ACTE IV, SCÈNE IX. 93 

Qui, chargée à regret du fardeau de mes ans, 
Pourrait à leurs dédains livrer mes cheveux blancs; 
Non, non, je n'irais pas, combattu par mes doutes, 
Affronter les périls que pour moi tu redoutes. 

ÉLÉNA. 

Grand Dieu! 

FALIERO. 

Je n'irais pas, follement irrité, 
Pour venger de son nom l'opprobre mérité, 
Pour elle, pour sa cause, et ses jours méprisables, 
Ternir un siècle entier de jours irréprochables. 
Non, courbé sous sa honte et cachant ma douleur, 
Je n'aurais accusé que moi de mon malheur. 

• ÉLÉNA. 

Qu'avez-vous dit! 

FALIERO. 

Mais toi, toi qu'ils ont soupçonnée, 
Digne appui du vieillard à qui tu t'es donnée, 
Modèle de vertu dans ce triste lien, 
Ange consolateur, mon orgueil, mon seul bien... 

ÉLÉNA. 

tourment! 

FALIERO. 

Tu verrais de ta vie exemplaire 
L'outrage impunément devenir le salaire! 
Ah! je cours..; 

ÉLÉNA. 

Arrêtez ! 

FALIERO. 

Ne te souviens-tu pas 
De l'heure où ton vieux père expira dans nos bras? 
A son dernier soupir il reçut ta promesse 
De m'aimer, d'embellir, d'honorer ma vieillesse : 
Tu l'as fait. 

ÉLÉNA. 

Cen est trop! 



04 MARINO FALIERO. 

FALIERO. 

Je promis à mon tour 
De veiller sur ton sort jusqu'à mon dernier jour. 
Ton père me l'ordonne. 

ÉLÉNA. 

Écartez cette ima^e. 

FALIERO. 

C'est lui.. 

ÉLÉNA. 

Je parlerais ! 

FALIERO. 

C'est lui qui m'encourage 
A remplir mon devoir, à tenir mon serment, 
A défendre sa fille. 

ÉLÉNA. 

A la punir. 

FALIERO. 

Comment? 

ÉLÉNA 

Vengez-vous; punissez. Le sang qu'il vous demande. 
C'est le mien. Punissez; votre honneur le commande; 
Alais n'immolez que moi, moi seule : cet honneur 
ï*ouT qui vous exposez repos, gloire, bonheur, 
Je l'ai perdu ! 

FALIERO. 

Qu'entends-je? où suis-je? que dit-elle? 
Qui, vous? 

ÉLÉNA. 

Fille parjure, épouse criminelle, 
Mon père au lit de mort, vos bienfaits et ma foi, 
Tout, oui, j'ai tout trahi. 

FALIERO. 

Point de pitié pour toil 
Mais il est un secret qu'il faut que tu déclares : 
Ton complice? 



ACTE IV, SCÈNE IX. 95 

ÉLÉNA. 

Il n'est plus. 

FALIERO. 

Éléna, tu t'égares. 
Comprends-tu bien les mots qui te sont échappés? 
Sais-tu que, s'il est vrai, tu vas mourir? 

ÉLÉNA. 

Frappez! , 
FALIERO , levant son poignard. 

Reçois ton châtiment!... Mais non! qu'allais- je faire? 
Tu tremblais pour ma vie, et ta frayeur m'éclaire. 
Non, non; en t'accusant tu voulais me sauver. 

[Le poignard tombe de ses mains.) 
A ce subhme aveu qui pouvait s'élever 
De cette trahison ne fut jamais capable. 
Dis que tu m'abusais, que tu n'es pas coupable, 
Parle, et dans mon dessein je ne persiste pas. 
J'y renonce, Éléna, parle... ou viens dans mes bras, 
Viens, et c'en est assez! 

ÉLÉNA. 

Hélas ! j'en suis indigne. 
J'ai mérité la mort : frappez, je m'y résigne. 
Ah! frappez! 

FALIERO. 

Et le fer de mes mains est tombé! 
A sa honte, à mes maux, je n'ai pas succombé! 
D'un tel excès d'amour redescendre pour elle 
Au mépris!... non, la haine eût été moins cruelle. 
Mais on vient; mon devoir m'impose un dernier soin : 
Le danger me ranime... Ah! j'en avais besoin. 
J'entends mes conjurés; ce sont eux; voici l'heure, 
Uedevenons moi-même : il faut agir. 



96 MARINO FALIERO. 



SCÈNE X. 

FALIERO, ÉLÉNA, VEREZZA, Seigneurs de 
LA Nuit, Gardes. 

VEREZZA. 

Demeure : 
Envoyé par les Dix, je t'arrête en leur rolTi, 
Doge, comme accusé de haute trahison. 

ÉLÉNA. 

Plus d'espoir 1 

FALIERO. 

M'arrêter, moi, ton prince I 

VEREZZA. 

Toi-même : 
Voici l'ordre émané de leur Conseil suprême. 
Obéis. 

[Quatre heures sonnent.) 

FALIERO. 

Je commande, et votre heure a sonné. 
Juge des factieux qui m'auraient condamné, 
J'attends que le beffroi les livre à ma justice. 
Écoute : il va donner le signal du supplice. 
Je brave ton sénat, tes maîtres, leurs bourreaux, 
Et l'ordre qu'à tes pieds ma main jette en lambeaux 

VEREZZA. 

Ton espérance est vaine. 

ÉLÉNA. 

Aucun bruit! 

FALIERO. 

Quel silence I 

VEREZZA. 

Tu n'as pas su des Dix tromper la vigilance; 
Les cachots ont parlé : ne nous résiste pas. 



ACTE V, SCÈNE I. 97 

FALIERO. 

C'en est donc fait ; marchons. 

ÉLÉNA. 

Je m'attache à vos pas. 
FALIERO, à voix basse. 
Vous !.. . et quels sont les droits de celle qui m'implore? 
Son titre? Que veut-elle? ai-je une épouse encore? 
Je ne vous connais pas; je ne veux plus vous voir. 
Contre un arrêt mortel, qu'il m'est doux de prévoir, 
Ma vie à son déclin sera peu défendue. 
Pour que la hberté vous soit enfin rendue, 
Éléna, je mourrai; c'est tout ce que je puis : 
Vous pardonner, jamais! 

(A Éléna, qui le suit, les mains jointes.) 
Non, restez. 

{A Verezza.) 

Je vous suis. 



ACTE CINQUIÈME 



Une salle voisine de celle où les Dix sont entrés pour 
délibérer. Autour de la salle, les portraits des 
doges; au fond, une galerie ouverte qui donne sur 
la place; à la porte, deux soldats en sentinelle. 

SCÈNE I. 

FALIERO, ISRAËL. 

ISRAËL. Il est assis. 
Un plan si bien conduit! ô fortune cruelle, 
Attendre ce moment pour nous être infidèle! 

II. G 



98 MARINO FALIERO. 

Quand je voyais crouler leur pouvoir chancelant, 
Quandnous touchons au but... Mais j'oublie en parlant 
Que mon prince est debout. 
FALIERO , à Israël, qui fait un cfjort pour se lever. 

Demeure : la souffrance 
Vient de briser ton corps sans lasser ta constance. 
Je voudrais par mes soins adoucir tes douleurs; 
Que puis-je? 

ISRAËL. 

Dans vos yeux je vois rouler des pleurs. 

FALIERO. 

Je pleure un brave. 

ISRAËL. 

Et moi, tandis qu'on délibère, 
Je fais des vœux pour vous, qui me traitez en frère. 

FALIERO. 

Comme autrefois. 

ISRAËL. 

Toujours le frère du soldat, 
Consolant le blessé qui survit au combat. 

FALIERO. 

Ces temps-là ne sont plus. 

ISRAËL. 

Mais alors quelle joie 
Quand nous fendions les mers pour saisir notre proie ! 

FALIERO. 

En maître sur les flots du golfe ensanglanté, 
Que mon Lion vainqueur voguait avec fierté! 
Tu t'en souviens? 

ISRAËL. 

jours d'éternelle mémoire! 
Que Venise était belle après une victoire ! 

FALIERO. 

Et nous ne mourrons pas sous notre pavillon ! 



4CTE V, SCÈNE I. Dî) 

ISRAËL. 

Misérable Bertram! parler dans sa prison, 
Nous trahir, comme un lâche, à l'aspect des tortures! 
Comptez donc sur la foi de ces âmes si pures, 
Sur leur sainte ferveur! Et tremblant, indigné, 
Le ienant seul à seul, vous l'avez épargné? 

FALIERO. 

!1 pleurait. 

ISRAËL. 

D'un seul coup j'aurais séché ses larmes. 

FALIERO. 

Peut-être. 

ISRAËL. 

Dans mes bras, si j'eusse été sans armes, 
J'aurais, en l'étouffant, voulu m'en délivrer : 
Mon général sait vaincre, et je sais conspirer. 

FALIERO. 

Pourquoi tous tes amis n'ont-ils pas ton courage? 

ISRAËL. 

Ils viennent de partir pour leur dernier voyage. 
Strozzi vend nos secrets qu'on lui paie à prix d'or; 
Il vivra. Mais Pietro, je crois le voir encor : 
L'œil fier, d'une main sûre et sans reprendre haleine, 
11 vide, en votre honneur, sa coupe trois fois pleinu, 
S'avance, et répétant son refrain familier : 
« Que saint Marc soit, dit-il, en aide au gondolier! » 
Il s'agenouille alors, il chante, et le fer tombe. 

FALIERO. 

Nous le suivrons tous deux. 

ISRAËL. 

Non : pour vous sur ma tombo 
Le soleil de Zara doit encor se lever. 

FALIERO. 

Qu'espères-tu? jamais. 

ISRAËL. 

Trop lâches pour braver 



100 MARI NO FALIERO. 

Le peuple furieux rassemblé' dans la place, 

De condamner leur père ils n'auront pas l'audace. 

Moi, pendant tout un jour qu'ont rempli ces débals, 

J'ai su me résigner. Que ferais-je ici-bas? 

Je n'ai point de famille et n'ai plus de patrie; 

Mais vous, votre Éléna, votre épouse chérie... 

FALIERO , avec douleur. 
Israël!... 

ISRAËL. 

Ah! pardon! ce nom doit vous troubler. 
Un marin tel que moi ne sait pas consoler; 
Son bon cœur qui l'entraîne a besoin d'indulgence. 

FALIERO, après lui avoir serré la main. 
Ils reviennent. 

ISRAËL, se relevant. 
Debout j'entendrai ma sentence. 

SCÈNE n. 

FALIERO, ISRAËL, BENETINDE, LÏONI, STÉNO, 
LES Dix, les Membres de la Junte, Gardes. 

BENETINDE. 

Le crime reconnu, les témoins écoutés. 
Tel est l'arrêt des Dix par la Junte assistés : 
Israël Bertuccio, sois puni du supplice 
Qu'on réserve au forfait dont tu fus le complice, 
ftleurs : c'est le châtiment contre loi prononcé. 
Sur le balcon de marbre où le doge est placé. 
Quand des jeux solennels il conlemple la fête, 
Le glaive de la loi fera rouler ta tête. 

ISRAËL. 

Est-il prêt? je le suis. 

LIONI. 

Tu n'as plus qu'un moment : 



ACTE V, SLÈ-NE II. iOl 

Un aveu peut encor changer ton châtiment. 
Que cherches-tu? 

ISRAËL. 

Ces mots ont droit de me confondre; 
Je cherchais si Bertram était là pour répondre. 

LIONI. 

Fidèle à son devoir, il a su le remplir. 

ISRAËL. 

Oui : comme délateur quand doit-on l'anoblir? 

BENETINDE. 

Ainsi tu ne veux pas nommer d'autres coupables? . 

ISRAËL, 

Et, si je dénonçais les traîtres véritables, 
Périraient-ils? 

BENETINDE. 

Ce soir. 

ISRAËL. 

Je vous dénonce tous. 
Finissons : vos bourreaux m'ont lassé moins que vous. 
[Il retombe assis.) 
BENETINDE, à Fal'iero. 
Le doge en sa faveur n'a-t-il plus rien à dire? 

FALIERO. 

Chef des Dix^ quel que soit l'arrêt que tu vas hre, 
J'en appelle. 

BENETINDE. 

A qui donc? 

FALFERO. 

A mon peuple ici-bas, 
Et dans le ciel à Dieu. 

BENETINDE. 

Que Dieu t'ouvre ses bras, 
C'est ton juge : après nous, tu n'en auras pas d'autre. 

FALIERO. 

Son tribunal un jour me vengera du vôtre; 



102 UARINO FALIERO. 

[Montrant Sténo.) 
Il le doit. Parmi vous, je vois un assassin. 

BENETINDE. 

En vertu de sa charge admis dans notre sein, 
A siéger malgré lui Sléno dut se résoudre. 

STÉNO. 

Doge , un seul vœu d ans l'urne est tombé pour t*absoudre 

FALIERO. 

Lisez, j'attends. 

BENETLNDE, d'une VOIX éniue, 

Puissé-je étouffer la pitié 
Que réveille en mon cœur une ancienne amitié 1 

[A Faliero.) 
« Toi, noble, ambassadeur, général de Venise, 
« Et gouverneur de Rtiode à tes armes soumise, 
« Duc de Vald-Marino, prince, chef du sénat, 
« Toi doge, convaincu d*avoir trahi l'Etat... 

[Passant la sentence à Lioni.) 
Achevez, je ne puis. 

LIONI. 

K Tu mourras comme traître. 
« Maudit sera le jour où tu fus notre maître. 
« Tes palais et tes fiefs grossiront le trésor; 
« Ton nom disparaîtra, rayé du livre d'or. 
« Tu mourras où ton front ceignit le diadème, 
a L'escalier des Géants, à ton heure suprême, 
« Verra le criminel, par ses pairs condamné, 
■i Périr où le héros fut par eux couronné, 

[Montrant les portraits des doges.) 
« Entre nos souverains, contre l'antique usage, 
u Tu ne revivras pas dans ta royale image. 
« A la place où ton peuple aurait dû te revoir, 
a Le tableau sera vide, et sur le voile noir, 
K Dont la main des bourreaux recouvre leurs victimes, 
« On y lira ces mots : Mis à mort pour ses crimes î « 



ACTE V, SCÈNE II. 103 

FALIERO. 

Bords sacrés, ciel natal, palais que j'élevai, 
Flots rougis de mon sang, où mon bras a sauvé 
Ces fiers patriciens qui, sans moi, dans les chaînes, 
Rameraient aujourd'hui sur les flottes dé Gênes, 
De ma voix qui s'éteint recueillez les accents. 
Si je fus criminel, sont-ils donc innocents? 
Je ne les maudis pas : Dieu lui seul peut maudire. 
Mais voici les destins que je dois leur prédire : 
Faites pour quelques-uns, les lois sont des fléaux; 
Point d'appuis dans un peuple où l'on n'a pointd égaux. 
Seuls héritiers par vous des libertés publiques, 
Vos fils succomberont sous vos lois despotiques. 
Esclaves éternels de tous les conquérants. 
Ces tyrans détrônés flatteront des tyrans. 
Leurs trésors passeront, et les vices du père 
Aux vices des enfants légueront la misère. 
Nobles déshonorés, un jour on les verra, 
Pour quelques pièces d'or qu'un juif leur jettera, 
Prostituer leur titre, et vendre les décombres 
De ces palais déserts où dormiront vos ombres. 
D'un peuple sans vigueur mère sans dignité, 
Stérile en citoyens dans sa fécondité. 
Lorsque Venise enfin, de débauche affaiblie, 
Ivre de sang royal, opprimée, avilie, 
Morte, n'offrira plus que deuil, que désespoir, 
Qu'opprobre aux étrangers, étonnés de la voir; 
En sondant ses cachots, en comptant ses victimes, 
lis diront : « Elle aussi , mise à mort pour ses crimes î » 

BENETLNDE. 

Par respect pour ton rang nous t'avons écouté, 
Et tant que tu vivras tu seras respecté. 
Tu nous braves eiicor : le peuple te rassure; 
Mais autour du palais vainement il murmure. 
N'attends rien que de nous : d'une part de tes biens 
Tu pourras disposer pour ta veuve et les tiens 



104 MARINO FALIERO. 

Ois-nous quels sont tes vœux, car ton heure est prochaino 
Parle. 

FALIERO. 

Laissez-moi seul. 

BEXETiNDE, montrant Israël. 

Qu'au supplice on l'entraîne! 
ISRAËL. Il s'avance et tombe à genoux devant 
le doge. 
Soldat, je veux mourir béni par cette main 
Qui de l'honneur jadis m'a montré le chemin. 

FALIERO. 

A revoir dans le ciel, mon vieux compagnon d'armes î 
jusqu'à ton dernier jour, toi, qui fus sans alarmes, 
Sois sans remords! 

[Il se lève.) 

Avant de subir ton arrêt, 
Embrasse ton ami... 

ISRAËL. 

Mon prince daignerait... 

FALIERO. 

Titre vainl entre nous il n'est plus de distance: 
Quand la mort est si près l'égalité commence. 

[Israël se jette dans les bras du doge.) 
BENETiNDE, aux soldats qui entourent Israël, 
Allez! 

[Aux membres de la junte.) 
Retirons-nous. 

SCÈNE III. 
FALIERO. 

Qui l'eût pensé jamais? 
J'expîre, abandonné par tous ceux que j'aimais: 
Lui seul ne me doit rien, il m'est resté fidèle. 



ACTE V, SCÈNE IV. i05 

Mais quoi ! de tant d'amis, qui me vantaient leur zèle, 
Dont j'ai par mes bienfaits mérité les adieux, 
Pas un qui devant moi ne dût baisser les yeux! 
Et même dans la tombe oiî je m'en vais descendre, 
Celui qui fut mon fils... Ne troublons pas sa cendre: 
Je l'ai béni ! . . . Des biens me sont laissés par eux ; 
Donnons-les. A qui donc? Pourquoi faire un heureux? 
Puis-je y trouver encore une douceur secrète? 
Je n'ai pas dans le monde un cœur qui me regrette. 

[Il s'assied près de la table et écrit.) 
Qu'importe? 

SCÈNE IV. 

ÉLÉNA, FALIERO. 

ÉLÉNA. 

J'ai voulu vous parler sans témoins; 
Enfin on l'a permis. Puis-je approcher? 

[Le doge ne tourne pas la tête, et reste immoh'iU 
sans lui répondre.) 

Du moins 
Répondez. 

[Le doge continue de garder le silence.) 

Par pitié, daignez me le défendre; 
J'entendrai votre voix. 

[Même silence du doge.) 

M'éloigner sans l'entendre , 
Il le faut donc! 
[Elle fait un pas pour sortir , revient, se traîne 
jusqu'auprès de Faliero, saisit une de ses mains, 
et la baise avec transport.) 

FALiËRO. Il se retourne, la prend dans ses bras, la 
couvre de baisers, et lui dit: 

Ma fille a tardé bien longtemps ! 



iOG 



MARINO FALIERO. 



ELEXA. 

ciel ! c'est mon arrêt qu'à vos genoux j*attendu. 
Celle que vous voyez sous sa faute abattue, 
Elle a causé vos maux; c'est elle qui vous tue, 
Et v.'/Uâ lui pardonnez! 

FALIERO, la relevant. 

Qui? moi ! je ne sais rien. 

ÉLÉNA. 

Quoi! vous oubliez tout! 

FALIERO. 

Non : car je me souvien 
Que tu m'as fait aimer une vie importune ; 
Tes soins l'ont prolongée, et, dans mon infortune 
Tu m'adoucis la mort, je le sens. 

EL EN A. 

Espérez ! 
Partout de vos vengeurs ces murs sont entourés. 

FALIERO. 

Ils ne feront pourtant que hâter mon supplice. 

EL EN A. 

On n'accomplira pas cet affreux sacrifice : 

Ils vont vous délivrer; entendez-vous leurs cris? 

FALIERO. 

.Te voudrais te laisser l'espoir que tu nourris ; 
Mais la nuit qui s'approche est pour moi la dernier, 
Ne repousse donc pas mon unique prière. 

ÉLÉNA. 

Ordonnez : quels devoirs voulez- vous m'imposer? 
Je m'y soumets. 

• FALIERO, lui remeftanf un papier. 

Tiens, prends î tune peux refuser' 
C'est le présent d'adieu d'un ami qui s'absento» 
Mais que tu reverras. 

ÉLÉNA. 

C'en est trop !... Innocenir 
l'aurais du l'accepter; coupable... 



ACTE V, SCÈNE IV. 107 

FALIERO. 

Que dis-tu? 
Si c'est un sacrifice, accepte par vertu: 
Supporter un bienfait peut avoir sa noblesse. 
Sois fière encor du nom qu'un condamné te laisse. 
Des monuments humains que sert de le bannir? 
De mes travaux passés l'éternel souvenir, 
Sur les mers, dans les vents, planera d'âge en âge; 
Et jamais nos neveux ne verront du rivage 
Les vaisseaux sarrasins blanchir à l'horizon, 
Sans parler de ma vie et murmurer mon nom. 
Sois fière de tous deux. 

ÉLÉiXA. 

Qu'avec vous je succombe : 
Jo n'ai plus d'autre espoir. 

FALIERO. 

Et demain sur ma tombe 
Qui donc, si tu n'es plus, jettera quelques fleurs? 
Car tu viendras, ma fille, y répandre des pleurs, 
N'est-ce pas? 

ÉLÉNA. 

Moi ! grand Dieu I 

FALIERO. 

Toi que j'ai tant aimée, 
Que j'aime! 

ÉLÉNA. 

Sans espoir, de remords consumée. 
Je vivrai, si je puis, je vivrai pour souffrir. 

FALIERO. 

Songe à ces malheureux qui viennent de périr; 
Veille sur leurs enfants dont je plains la misère. 

ÉLÉNA. 

Je prodiguerai l'or. 



108 MARINO FALiERO. 

FALIERO. 

Qu'ils te nomment leur mère; 
Fais-moi chérir encor par quelque infortuné. 

ÉLÉNA. 

Mais je pourrai mourir quand j'aurai tout donné?... 

FALIERO. 

Digne de ton époux ; et ton juge suprême, 

Indulgent comme lui, pardonnera de même. 

[La lueur et le passage des torches qu'on voit à tra- 
vers les vitraux du fond indiquent un mouvement 
dans la galerie. Verezza paraît, accompagné de 
deux ofjidés qui portent le manteau et la couronne 
du doge. Faliero leur fait signe qu'il va les suivre, 
et se place entre eux et Éléna, de manière qu'elle 
ne puisse les apercevoir.) 

J'ai besoin de courage, et j'en attends de toi. 

Épargne un cœur brisé. 

ÉLÉNA. 

C'est un devoir pour moi : 
Quand le moment viendra, je serai sans faiblesse. 

FALIERO. 

Eh bien!... il est venu. 

ÉLÉNA, avec désespoir. 

Déjà! 

FALIERO, la serrant contre son sein. 

Tiens ta promesse... 
Adieu ! 

ÉLÉNA. 

Jamais! jamais! Non, ne me quittez pas! 
Non, non! je veux... j'irai... j'expire dans vos bras. 

FALIERO. 

Elle ne m'entend plus : elle pâlit, chancelle. 
L'abandonner ainsi!... Grand Dieu ! veillez sur elle! 

[Il la place dans un fauteuil.) 
Cette mort passagère a suspendu tes maux: 
Adieu, mon Éléna! Froid comme les tombeaux, 



ACTE V, SCÈNE V. 109 

Mon cœur ne battra plus quand le tien va renaître; 

Mais il meurt en t'aimant. 

[Il lui donne un dernier baiser; on le couvre du man 
teau ducal ; il place la couronne sur sa têie, et 
suit Verezza. Le tumulte s'accroît ; on entend re- 
tentir avec force ces cris : Faliero ! Fallero ! Giâce! 
grâce!) 

SCÈNE V. 

ÉLÉNA, qui se ranime par degrés. 

Je l'obtiendrai peut-être... 
Votre grâce... oui... marchons... Ciel! par eux immolé, 
Il va périr... Mais non... les cris ont redoublé: 
Le peuple au coup mortel peut l'arracher encore. 
Dieu clément ! c'est leur père ! mon Dieu, je t'implore! 
Les portes vont s'ouvrir. Frappez tous; brisez-les! ... 
La foule a pénétré dans la cour du palais ; 
On les force à laisser leur vengeance imparfaite ! 
Il est sauvé, sauvé! courons... 
LiONi, suivi des Dix; il paraît dans la galerie du fond, 
un glaive d'une main et la couronne ducale de 
l'autre. 

Justice est faite! 
(Éléna tombe privée de sentiment.) 



FfK DE MÀRIIN'O FÂLIEBO. 



EXTRAIT 



CHRONIQUES ITALIENNES 



DE MARIN SANUTO. 



Le 11 septembre, l'an du Seigneur 1354, Marino Faliero Tùi 
élu doge de la république de Venise. Il était déjà chevalier, comte 
de Valdemarino dans les marches de Trévise, et possédait une 
grande fortune. L'élection achevée, on résolut dans le grand con- 
seil d'envoyer à Marino Faliero, alors ambassadeur près la cour 
du saint-père à Rome, une députation de douze membres... Le 
saint-père, lui-même, ayant établi sa résidence à Avignon... le 
jour où le doge messer Marino Faliero arriva à Venise, il s'éleva 
un brouillard épais qui obscurcit le ciel, et il fut obligé de débar- 
quer à la place Saint-Marc, entre les deux colonnes où l'on exécute 
les malfaiteurs ; circonstance qui parut à tous un présage funeste... 
Je ne dois pas omettre non plus ce que j'ai lu dans une chroniquj 
du temps... Lorsque messer Marino Faliero était podestat et capi- 
taine à Trévise, l'évêque se fit attendre un jour de procession. 
Furieux de ce retard, Marino Faliero frappa l'évêque à la joue, et 
le renversa presque par terre. C'est en punition de cette offense 
que le ciel aveugla sa raison, et lui inspira un dessein qui le con- 
duisit à la mort. 

Marino Faliero était à peine doge depuis neuf mois, que son 
ambition lui inspira le désir d'asservir Venise. Voici comment le 
rapporte une ancienne chronique : 

Quand arriva le jeudi auquel on a coutume de faire la course aux 
taureaux, cette course eut lieu comme d'habitude. Il était alors 
d'usage qu'après la course on se rendît dans le palais du duc, où 
l'on passait la soirée avec les dames. La danse se prolongeait jus- 
qu'au son de la première cloche; à la damse succédait une colla- 
tion, et le duc faisait les dépenses de la fête lorsqu'il était marié : 
après le repas chacun retournait chez soi. 

Il se trouva à cette soirée un certain ser Michel Sténo, jeune 
patricien épris d'une des filles de la duchesse. Il était au milieu 
des danv^s, quand par hasard il commit une inconveuau^e ; le duc 



CIIRO.MQUES ITALIENNES. IH 

donna ordre aussitôt de le faire sortir. Ser Michel ne put endurer 
patiemment un aussi cruel affront. Quand la fête fut terminée, et 
que tout le monde fut sorti, guidé par son aveugle colère, il entra 
dans la salle d'audience, s'approcha du siège sur lequel s'asseyait 
le doge, et écrivit ces mots : Marino Faliero, mari de la plus 
belle des femmes : un autre en jouit, et il ne la garde pas 
moins. Le lendemain, cette insulte devint publique. On cria au 
scandale, et le sénat indigné ordonna qu'il fût informé sur-le- 
champ. On promit des sommes considérables à celui qui révélerait 
le coupable, et enfin on parvint à découvrir que c'était Michel 
Sténo : le conseil des Quarante commanda de l'arrêter. Amené 
devant les juges, il avoua qu'il avait écrit ces mots dans son dépit 
d'être chassé de la fête en présence de sa maîtresse. Le conseil en 
délibéra ; et prenant en considération sa jeunesse, son amour, son 
égarement, il le condamna à deux mois de prison, et le bannit 
pour un an de Venise. Cette sentence, trop douce au gré de la co- 
lère du doge, ralluma toute sa fureur ; il crut que le conseil n'avait 
point agi comme l'exigeait le respect dû à sa dignité et à son 
rang. Michel Sténo, selon lui, méritait la mort, ou au moins un 
bannissement perpétuel. 

Cet événement décida du sort de Marino Faliero, qui était des- 
tiné à avoir la tête tranchée. Il ne faut plus qu'une cause fortuite 
pour réaliser ce qui est prédit et inévitable. Quelque temps après 
cette décision du sénat, un gentilhomme de la maison de Barbaro, 
d'un naturel violent et emporté, alla à l'arsenal demander certaines 
choses au maître des galères. L'amiral de l'arsenal était présent. 
En en entendant la demande, il répondit : Non, cela n'est pas pos- 
sible... Une querelle violente s'engagea entre le gentilhomme et 
l'amiral, le gentilhomme le frappa du poing dans l'oeil. Par mal- 
heur il portait une bague au doigt, qui blessa son adversaire. L'a- 
miral ensanglanté courut au palais du doge pour se plaindre et 
demander justice. — Que voulez- vous que je fasse? répondit le 
duc. Rappelez-vous l'inscription qu'on a gravée sur ma chaise, et 
la manière dont on a puni Michel Sténo, et jugez par là du respect 
que le conseil des Quarante a pour notre personne. — Seigneur, lui 
répondit alors l'amiral, si vous désirez devenir prince et vous dé- 
livrer de tous ces vils gentilshommes, je me sens assez de courage 
pour exécuter ce projet : prêtez-moi votre secours, et dans peu de 
temps vous serez maître de Venise, et vous pourrez vous venger. 
— Comment et par quels moyens? lui répondit le duc. C'est ainsi 
que la conversation s'engagea sur ce sujet. 

Le duc appela son neveu, ser Bertuccio Faliero, qui habitait 
avec lui dans le palais, et lui fit part du complot ; ils envoyèrent 
aussi chercher Philippe Calendaro, marin d'une grande réputation, 
et Bertuccio Israëllo, homme très-adroit et rusé. Après une courte 
délibération, ils convinrent de s'associer plusieurs personnes ; les 



112 EXTRAIT 

conjurés se réunirent ainsi pendant plusieurs nuits dans le palai: 
du doge. Les personnes qui furent initiées successivement dans le 
secret étaient Niccolo Fagiudo, Giovanni da Corfu, Stefano Fa- 
giano , riccolo dalle Beude, Niccolo Bloudo, et Stefano Trevisano. 
On convint que seize ou dix-sept chefs stationneraient dans ks 
différents quartiers de la ville, mais que leur troupe ne devait pas 
connaître leur destination; le jour marqué, ils devaient exciter çà 
et là quelque tumulte, pour que le doge eût un prétexte de faire 
sonner la cloche de Saint-Marc, car cette cloche ne peut jamais 
sonner que par son ordre; aussitôt les différents chefs et leur 
bande devaient se diriger sur Saint-Marc, par les rues qui débou- 
chent sur la place, et, au moment où les nobles et les principaux 
habitants seraient arrivés pour connaître la cause de ce tumulte, 
les conspirateurs les auraient taillés en pièces, pour proclamer en- 
suite Marino Faliero seigneur de Venise. Ce plan arrêté, on en 
fixa l'exécution au mercredi 15 avril 1335; et le complot fut 
conduit avec tant de mystère, que personne n'en eut le plus léger 
soupçon. 

Mais le ciel qui veille sur cette glorieuse cité, et qui, satisfait de 
la piété et de la droiture de ses habitants, leur a toujours prêté 
son secours, se servit d'un nommé Beltramo, de Bergame, pour 
découvrir la conspiration de la manière suivante. Ce Beltramo, qui 
était au service de Niccolo Lioni de Santo Stefano, connaissait en 
partie ce qui devait avoir lieu : il alla chez Niccolo Lîoni, et lui 
raconta tout ce qu'il avait appris. Ser Niccolo, en l'entendant, resta 
comme mort d'étonnement et de terreur. Beltramo, lui ayant tout 
révélé, le conjura de garder le secret, ajoutant que, s'il lui avait 
fait cet aveu, c'était afin qu'il ne sortît pas de chez lui le jour dé- 
signé, et pour lui sauver la vie. Beltramo allait se retirer, mais 
ser Niccolo ordonna à ses gens de le saisir et de le garder soi- 
gneusement. Il courut aussitôt chez messer Giovanni Gradenigo 
Nasoni, qui depuis fut nommé doge, et qui habitait aussi à Santo 
Stefano, et lui raconta tout ce qu'il venait d'apprendre. Cette révé- 
lation lui parut de la plus haute importance, et elle l'était en effet. 
Us allèrent ensemble chez ser Marco Cornaro, qui habitait à San 
Felice, et, après lui avoir tout appris, ils retournèrent tous trois 
chez Niccolo Lioni pour interroger Beltramo. Après l'avoir ques- 
tionné et avoir appris de lui tout ce qu'il savait, ils le laissèrent 
enfermé; puis ils se rendirent dans la sacristie de San Salvatore, 
et envoyèrent leurs gens convoquer les conseillers, les avogadori, 
les chefs du conseil des Dix et ceux du grand conseil. 

Lorsque tous furent réunis, on leur fit part de ce qu'on venait 
d'apprendre. A ce récit, ils restèrent tous glacés d'étonnement et 
d'horreur; on résolut d'envoyer chercher Beltramo; ils l'exami- 
nèrent, et se convainquirent de la vérité de ce qu'il disait. Aussitôt, 
malgré le trouble qui agitait l'assemblée, on arrêta les mesures à 



DES CHRONIQUES ITALIENNES. H 3 

prendre; on envoya chercher les chefs des Quarante, les ofBcierg 
de nuit (signori di notte), les capi di sestiere, et les cinque dclla 
pace, avec ordre de joindre à leurs gens quelques hommes coura- 
geux et éprouvés, qui devaient aller chez les chefs de la conspira- 
tion et s'assurer de leurs personnes. On s'assura aussi du chef de 
l'arsenal pour prévenir toute entreprise de la part des conspira- 
teurs. A l'entrée de la nuit, l'assemblée se réunit dans le palais ; 
elle en fit fermer toutes les portes, et envoya ordre au gardien de 
la tour d'empêcher qu'on ne sonnât la cloche. Tout fut exécuté 
ponctuellement. Déjà l'on s'était emparé de la personne des conspi- 
rateurs, et ils avaient été conduits au palais. Le conseil des Dix, 
voyant que le doge était du nombre, résolut de s'associer vingt 
citoyens des plus recommandables pour délibérer sur le parti qu'il 
fallait adopter, sans toutefois leur donner voix délibérative. 

Les conseillers appelés furent : ser Giovanni Mocenigo, du 
f estiero de San Marco ; ser Almoro Veniero de Santa Marina, du 
sestiero du Castello; ser Tommaso Viadro, du sestiero de Cana- 
regio; ser Giovanni Sanudo, du sestiero de Santa Croce ; ser 
Pietro Trevisano, du sestiero de SanPaolo; ser Pantaleone Barbo 
il Grando, du sestiero d'Ossoduro : les avogadori de la république 
furent Zufredo Morosini et ser Orio Pasqualigo; ces personnes 
n'eurent pas voix délibérative. Ceux du conseil des Dix furent ser 
Giovanni Marcello, ser Tommaso Sanudo et ser Micheletto Dol- 
fmo, chefs de ce conseil ; ser Luca da Legge et ser Pietro da Mosto, 
inquisiteurs du conseil; ser Marco Polani, ser Marino Veniero, ser 
Lando Lombardo, et ser Nicoletto Trevisano de Sant'Angelo. 

Dans la même nuit, et une heure avant que le jour eût paru, 
l'assemblée nomma une junte composée de vingt nobles de Venise, 
choisis parmi les plus sages, les plus âgés et les plus considérés. 
Ils furent appelés à donner leur avis, mais ils n'eurent pas voix 
délibérative. Ou en exclut toutes les personnes de la famille de 
Faliero ; Niccolo Faliero et un autre Niccolo Faliero de San Tom- 
maso furent chassés du conseil comme parents du doge. Cette réso- 
lution de créer une junte fut généralement approuvée; elle se 
composa des personnes suivantes : ser Marco Giustiniani, procu- 
ratore; ser Andréa Erizzo, procuratore; ser Liosmando Giusti- 
niani, procuratore; ser Andréa Contarini, ser Simone Dandolo, ser 
Niccolo Volpe, ser Giovanni Loredano, ser Marco Diedo, ser Gio- 
vanni Gradenigo, ser Andréa Cornaro, cavalière; ser Marco So- 
ranzo, ser Rinieri daMosto, ser Gazano Marcello, ser Marino Moro- 
sini, ser Stefano Belegno, ser Niccolo Lioni, ser Filippo Orio, ser 
Marco Trevisano, ser Jacopo Bragadino, ser Giovanni Foscarini. 

Ces vingt personnes furent appelées dans le conseil des Dix. 
Alors on envoya chercher le doge Marino Faliero ; il était dans ce. 
moment dans son palais avec des personnes de la plus haute dis- 
tinction, qai toutes ignoraient ce qui se passait. 



ii4 



EXTRAIT 



En môme temps Bertuccio Israëllo, l'un des chefs de la conspU 
ration, et qui était chargé de guider les conjurés dans Santa Croce, 
fut arrêté, chargé de fers et conduit devant le conseil. Zanello dcl 
Brin, Nicoletto di Rosa, Nicolelto Alberto, et le guardiaga, furent 
pris également, ainsi que plusieurs marins et plusieurs citoyens dL^ 
divers rangs : on les interrogea, et dès lors l'existence du complot 
ne fut plus douteuse. 

Le 16 avril, le conseil des Dix rendit un jugement qui condamna 
Filippo Calendaro et Bertuccio Israëllo à être pendus aux piliers 
du balcon du palais, ce même balcon du haut duquel les doges ont 
coutume d'assister aux courses de taureaux ; et ils furent exécutés 
tvec un bâillon dans la bouche. 

Le lendemain, on condamna les personnes suivantes : Niccolo 
Zuccuolo, Nicoletto Blondo, Nicolelto Doro, Marco Giuda, Jaco- 
mello Dagolino; Nicoletto Fedele, le fils de Filippo Calendaro; 
Marco Torello, dit Israëllo; Stefano Trevisano, le changeur de 
Santa Margherita, et Antonio dalle Bende; ils furent tous pris à 
Chiozza, car ils avaient tenté de s'échapper. Eu exécution de la 
sentence du conseil des Dix, ils furent pendus les jours suivants, 
les uns seuls, les autres deux par deux, aux colonnes du palais, 
en commençant au pilier rouge, et ainsi de suite tout le long du 
canal. Les autres prisonniers furent acquittés par ce motif que, 
quoiqu'ils eussent été compris dans la conspiration, cependant ils 
n'y avaient pas pris part. Plusieurs des chefs leur avaient dit qu'il 
s'agissait du service de l'État, et de s'assurer de quelques crimi- 
nels, sans leur rien apprendre de plus. Nicoletto Alberto, le guar- 
diaga, et Bartolommeo Ciricolo et son fils, ainsi que plusieurs autres 
qui n'étaient pas coupables, furent acquittés. 

Le vendredi 16 avril, le conseil des Dix rendit un jugement qui 
condamna le doge Marino Faliero à avoir la tète tranchée, et or- 
donna que l'exécution aurait lieu sur le palier de l'escalier de 
pierre où les doges prêtent leur serment en entrant en charge. Le 
lendemain, les portes du palais étant fermées, le doge fut exécuté 
environ yersle midi. Son bonnet de doge lui fut ôté lorsqu'il arriva 
au palais de l'escalier; l'exécution achevée, on dit qu'un membre 
du conseil des Dix s'avança vers les colonnes extérieures du palais 
qui donnent sur la place Saint-Marc, et qu'il montra au peuple 
l'épée toute sanglante, en prononçant ces mots à haute voix : t Le 
traître a subi son jugement. > Aussitôt les portes s'ouvrirent, et le 
peuple se précipita dans le palais pour voir les restes de l'infor- 
tuné Marino. 

Il est à remarquer que le conseiller ser Giovanni Sanudo n'as- 
sista pas à ce jugement, mais qu'il était retenu chez lui par mala- 
die; ainsi il n'y eut que quatorze votants, savoir, cinq conseillers 
et les neuf membres du conseil des Dix. Toutes les terres et tous 
les châteaux du doge, ainsi que ceux d€8 conjurés, furent confis- 



DES CHRONIQUES ITALIENNES. 113 

qucs au profit de la république Le conseil des Dix accorda seule- 
ment au doge, à titre de grâce, la permission de disposer de deux 
raille ducats. On décida en outre que tous les conseillers et les 
avogadori, les membres du conseil des Dix, et ceux de la junte qui 
avaient concouru à la condamnation du doge et des autres conjurés, 
auraient le privilège de porter jour et nuit des armes dans Venise 
et depuis Grado jusqu'à Cavazere, et d'avoir deux valets pareille- 
ment armés, pourvu que les -^jalets habitassent dans leur maison; 
ceux qui n'avaient pas deux valets à leur service pouvaient trans- 
férer ce privilège à leurs fils ou à leurs frères, mais à deux d'entre 
eux seulement. La même permission fut aussi accordée aux quatre 
notaires de la chancellerie ou cour suprême, qui reçurent les dé- 
positions; ces notaires étaient Amedio, Nicoletto di Lorino, Steffa- 
uello et Pietro de Compostelli, secrétaires des signori di notte. 

Après l'exécution des conjurés et du doge, la république jouit 
d'une paix profonde. Une ancienne chronique rapporte que le corps 
du doge fut placé dans une barque avec huit torches allumées, et 
conduit à son tombeau, dans l'église de San Giovamii Paolo, où il 
fut enseveli. Cette tombe est maintenant placée au milieu de la 
petite église de Santa Maria délia Face, qu'a fait bâtir l'évêquc 
Gabriel de Bergame : c'est un cercueil de pierre sur lequel sont 
gravés ces mots : Hic jacet Dominus Marinus Faletro dux. 
Son portrait ne se trouve pas dans la salle du grand conseil ; mais 
à la place qu'il devait occuper, on lit cette inscription : Hic est 
locus Slarini Faletro, decapitati pro criminibus. On croit que 
sa maison fut donnée à l'église de Sant' Apostolo : c'est ce grand 
bâtiment qui s'élève près du pont; mais cette opinion est mal fon- 
dée, à moins que ses descendants ne l'aient rachetée depuis, car 
cette maison appartient toujours à la famille Faliero. Je ne puis 
m'empêcher de rapporter ici que plusieurs voulaient graver à la 
place destinée au portrait du doge l'inscription suivante : Mari- 
nus Faletro dux; lemerilas me cepit, pœnas lui, decapilahit 
pro criminibus. On avait aussi composé ce distique pour inscrire 
■ur sa tombe : 

Dux Venétum jacet hic, patriam qui prodere tentant 
Sceplra, decus, censnm perdidit, atque caput. 



EXTRAIT 

DB 

L'HISTOIRE DE VENISE 

PAR M. LE COMTE DARU. 



Ou donna pour successeur à Dandolo Mario Falier, de l'une dei 
plus jjiciennes maisons de Venise, qui avait déjà donné deux doges 
à la république, Vital Falier en 1082, et Ordelafe, mort en com- 
battant les Hongrois, en 1117. Après avoir occupé les principales 
dignités de la république, Marin Falier, déjà presque octogénaire, 
se trouvait en ambassade à Rome lorsqu'il apprit son élection. Le 
changement qui venait de s'opérer dans l'organisation du conseil 
ne portait aucune nouvelle atteinte à l'autorité personnelle du doge, 
déjà fort restreinte par les règlements antérieurs. 

L'élévation de Falier sur le trône ducal paraissait terminer glo» 
rieusement une longue carrière. Venise ne devait pas s'att<udre 
à voir son prince à la tête d'une conjuration. 

Nées ordinairement d'une ambition trompée, les conjurations 
sont dirigées contre les dépositaires du pouvoir par ceux qui s'en 
voient exclus. Elles sont préparées par de longues haines, concer- 
tées entre des hommes qui ont des intérêts communs. On n'y 
trouve guère ni vieillards, parce qu'ils sont circonspects et timides, 
ni jeunes gens , parce qu'ils sont peu capables de dissimulation. 

Celle que j'ai à raconter s'écarte de tous ces caractères. Elle 
fut entreprise par un homme qui, parvenu à la première dignité de 
■a patrie et à l'âge de quatre-vingts ans, n'avait rien à regretter 
dans le passé, rien à attendre de l'avenir; et ce vieillard était un 
doge ému par un sujet frivole, s' alliant, pour exterminer la no- 
blesse, à des inconnus, au premier mécontent que le hasard lui 
avait présenté. 

Un autre doge, trente ans auparavant, s'était fait un point 
d'honneur d'arracher au peuple le peu de pouvoir qui lui restait. 
Celui-ci conspira avec des hommes de la dernière classe contre les 
citoyens éminents; mais sans intérêt, sans plan, sans moyens: 
tant la passion est aveugle, imprévoyante dans ses entreprises. 

Les négociations qui suivirent le désastre de la flotte de PisauJ 



DE l'histoire de VENISE. 117 

avaient rempli les premiers moments de l'administration du nou- 
veau doge, et il avait eu du moins la consolation de signer la trêve 
qui rendait le repos à sa patrie. 

Il donnait un bal le jeudi gras à l'occasion d'une solennité : un 
jeune patricien, nommé Michel Sténo, membre de la quarantie 
criminelle, s'y permit, auprès d'une des dames qui accompagnaient 
la dogaresse, quelques légèretés que la gaieté du bal et le mystère 
du masque rendaient peut-être excusables. Le doge, soit qu'il fût 
jaloux plus qu'il n'est permis de l'être à un vieillard, soit qu'il fût 
offensé de cet oubli du respect dû à sa cour, ordonna qu'on fît 
sortir l'insolent qui lui avait manqué. Falier était d'un caractère 
naturellement violent. 

Le jeune homme, en se retirant, le cœur ulcéré de cet affront, 
passa par la salle du conseil et écrivit sur le siège du doge ceç 
mots injurieux pour la dogaresse et pour son époux : Marin Fa- 
lier a une belle femme, mais elle n'est pas pour lui. 

Le lendemain, cette affiche fut un grand sujet de scandale. On 
informa contre l'auteur, et on eut peu de peine à le découvrir. 
Sténo, arrêté, avoua sa faute avec une ingénuité qui ne désarma 
point le prince, ni surtout l'époux offensé. Falier s'oublia jusqu'à 
manifester un ressentiment qui ne convenait ni à sa gravité, ni à 
la supériorité de son rang ni à son âge. 

Il ne demandait rien moins que de voir renvoyer cette affaire au 
conseil des Dix, comme un crime d'État; mais on jugea autrement 
de son importance; on eut égard à l'âge du coupable, aux circon- 
stances qui atténuaient sa faute, et on le condamna à deux mois de 
prison que devait suivre un an d'exil. 

Une satisfaction si ménagée parut au doge une nouvelle injure. 
Il éclata en plaintes qui furent inutiles. Malheureusement le jour 
même il vit venir à son audience le chef des patrons de l'arsenal, 
qui, furieux, le visage ensanglanté, venait demander justice d'un 
patricien qui s'était oublié jusqu'à le frapper, t Comment veux-tu 

• que je te fasse justice? lui répondit le doge, je ne puis pas l'ob- 

• tenir pour moi-même. — Ah! dit le patron dans sa colère, il 

• ne tiendrait qu'à nous de punir ces insolents, d Le doge , loin 
de réprimander le plébéien qui se permettait une telle menace, le 
questionna à l'écart, lui témoigna de l'intérêt , de la bienveillance 
même, enfin l'encouragea à tel point, que cet homme, attroupant 
quelques-uns de ses matelots , se montra dans les rues avec des 
armes , annonçant hautement la résolution de se venger du noble 
qui l'avait offensé. 

Celui-ci se tint renfermé chez lui et écrivit aa doge pour ré- 
clamer la sûreté qui lui était due. Le patron fut mandé devant la 
seigneurie; le prince le réprimanda sévèrement, le menaça de le 
faire pendre, s'il s'avisait d'attrouper la multitude , ou de se per- 
mettre des invectives contre un patricien , et le renvoya en lui 



ns 



EXTRAIT 



ordonnant, s'il avait quelques plaintes à former, de les porter 
devant les tribunaux. 

La nuit étant venue, un émissaire alla trouver cet homme qui 
se nommait Israël Bertuccio , l'amena au palais et l'introduisit 
mystérieusement dans un cabinet où était le prince avec sou neveu 
Bertuce Falier. 

Là, l'irascible vieillard écouta avec complaisance tous les empor- 
tements et tous les projets de vengeance du patron , lui demanda 
ce qu'il pensait des dispositions des hommes de sa classe, quelle était 
son influence sur eux, combien il pourrait en ameuter, quels étaient 
ceux dont on espérait se servir le plus utilement. Bertuccio indi- 
qua un sculpteur, d'autres disent un ouvrier de l'arsenal, nommé 
Philippe Calendaro; on le fit venir à l'instant même, ce qui prouve 
à quel excès d'imprudence la colère peut entraîner. Un doge de 
quatre-vingts ans passa une partie de la nuit en conférence avec 
deux hommes du peuple, qu'il ne connaissait pas la veille, discutant 
les moyens d'exterminer la noblesse vénitienne. 

Il était difficile qu'on soupçonnât un pareil complot : les confé- 
rences pouvaient se multiplier sans être remarquées ; cependant il 
n'y en eut pas un grand nombre ; car les conjurés se jugèrent, au 
bout de quelques jours, en état de mettre à exécution cette grande 
entreprise. 11 fut convenu qu'on choisirait seize chefs , parmi les 
populaires les plus accrédités; qu'on les engagerait à prêter main- 
forte, pour un coup de main d'où dépendait le salut de la républi- 
que ; qu'ils se distribueraient les différents quartiers de la ville, 
et que chacun s'assurerait de soixante hommes intrépides et bien 
armés. Ainsi c'était un millier d'hommes qui devait renverser le 
gouvernement d'une ville si puissîmte ; cela prouve qu'il n'y avait 
pas alors de forces militaires dans Venise. On arrêta que le signal 
serait donné au point du jour par la cloche de Saint-Marc : à ce 
signal les conjurés devaient se réunir, en criant que la flotte gé- 
noise arrivait à la vue deTenise, courir vers la place du palais, 
et massacrer tous les nobles à mesure qu'ils arriveraient au con- 
seil. Quand tous les préparatifs furent terminés , on arrêta que 
l'exécution aurait lieu le 15 d'avril. 

La plupart de ceux qu'on avait engagés dans cette affaire igno- 
raient quel en était l'objet, le plan, le chef, et quelle devait en 
être l'issue. On avait été forcé d'initier plus avant ceux qui devaient 
diriger les autres. Un Bergamasque, nommé Bertrand , pelletier 
de sa profession, voulut préserver un noble, à qui il était dévoué, 
du sort réservé à tous ses pareils. Il alla trouver, le 14 avril au 
soir, le patricien >'icolas Lioni, et le conjura de ne pas sortir de 
chez lui le lendemain, quelque chose qui pût arriver. Ce gentil- 
homme, averti par cette espèce de révélation d'un danger qui 
devait menacer beaucoup d'autres personnes, pressa le conjuré de 
questions , et n'en obtint que des réponses mystérieuses , «(ron** 



DE l'histoire de VENISE. 119 

pagnées de la prière de garder le plus profond silence. Alors Lion! 
se détermina à se rendre maître de Bertrand jusqu'à ce que celui-ci 
eût dit tout son secret; il le fit retenir, et lui déclara que la liberté 
ne lui serait rendue qu'après qu'il aurait pleinement expliqué le 
motif du conseil qu'il avait donné. 

Le conjuré, qu'une bonne intention avait conduit auprès du pa- 
tricien, sentit qu'il en avait déjà trop dit, et qu'il ne lui restait 
plus qu'à se faire un mérite d'une révélation entière. Il ne savait 
probablement pas tout, mais ce qu'il révéla suffit pour faire voir à 
Lioni qu'il n'y avait pas un moment à perdre. 

Celui-ci courut chez le doge pour lui communiquer sa découverte 
et ses craintes. Falier feignit d'abord de l'étonnemeut; puis il vou™ 
lut paraître avoir déjà connaissance de cette conspiration, et la 
juger peu digne de l'importance qu'on y attachait. Ces contradic- 
tions étonnèrent Lioni ; il alla consulter un autre patricien, Jean 
Gradenigo ; tous deux se transportèrent ensuite chez Marc Cor- 
naro; et enfin ils vinrent ensemble interroger Bertrand, qui était 
toujours retenu dans la maison de Lioni. 

Bertrand ne pouvait dire jusqu'où s'étendaient les liaisons et les 
projets des conjurés; mais il ne pouvait ignorer que le patron 
Bertuccio et Philippe Calendaro y avaient une part considérable, 
puisque c'était par eux qu'il avait été entraîné dans le complot. 

Les trois patriciens que je viens de nommer convoquèrent aus- 
sitôt, non dans le palais ducal, mais au couvent de Saint-Sauveur, 
les conseillers de la seigneurie, les membres du conseil des Dix, 
les avogadors, les chefs de la quarantie criminelle, les seigneurs 
de nuit, les chefs des six quartiers d» la ville, et les cinq juges de 
paix. 

Cette assemblée envoya sur-le-champ arrêter Bertuccio et Calen- 
daro. Ils furent appliqués l'un et l'autre à la torture. A mesure qu'ils 
nommaient quelque complice, on donnait des ordres pour s'assurer 
de sa personne. Lorsqu'ils révélèrent que la cloche de Saint-Marc 
devait donner le signal, on envoya une garde dans le clocher pour 
empêcher de sonner. Il était naturel que les coupables cherchas- 
sent à atténuer leur faute en nommant leur chef : on apprit avec 
étonnement que le doge était à la tête de la conjuration. 

Cette nuit même Bertuccio et Calendaro furent pendus devant 
les fenêtres du palais ; des gardes furent placés à toutes les issues 
de l'appartement du doge. Huit des conjurés, qui s'étaient échappés 
vers Chiozza , furent, arrêtés et exécutés après leur interroga- 
toire. 

La journée du 1 b fut employée à l'instruction du procès du doge. 
Le conseil des Dix, dont une pareille cause relevait si haut l'im- 
portance, demanda que vingt patriciens lui fussent adjoints pour 
le jugement d'un aussi grand coupable. Cette assemblée, qu'on 
nomma la Glunta, fit comparaître le doge, qui, revêtu des marque» 



120 EXAMEN CRITIQUE 

de Ka dignité, vin t, ians la nuit du 1 5 au 1 6 avril, subir son inte^ 
rogatoire et sa confrontation. Il avoua tout. 

Le 16, on procéda à son jugement ; toutes les voix se réunirent 
pour son supplice. 

Le 17, à la pointe du jour, les portes du palais furent fermées; 
on amena Marin Falier au haut de l'escalier des Géants, où les 
doges reçoivent la couronne ; on lui ôta le bonnet ducal en pré- 
sence du conseil des Dix. Un moment après, le chef de ce conseil 
parut sur le grand balcon du palais, tenant à la main une épée 
sanglante, et s'écria : * Justice a été faite du traître, i Les portes 
furent ouvertes, et le peuple, en se précipitant dans le palais, 
trouva la tête du prince roulant sur les degrés. 

Dans la salle du grand conseil, où sont tous les portraits des 
doges, • un cadre voilé d'un crêpe fut mis à l'endroit que devait 
occuper celui-ci, avec cette inscription : Place de Marin Falier, 
décapilé. 

Pendant quelque temps on continua les recherches contre ceux 
qui avaient trempé dans la conjuration. Il y en eut plus de quatre 
cents de condamnés à la mort, à la prison ou à l'exil. Le pelletier 
Bertrand réclamait la récompense qu'il croyait due à sa révélation ; 
il eut l'inâolence de demander un palais et ur comté que Marin Fa- 
lier possédait, une pension de douze cents ducats, et enfin l'entrée 
du grand conseil, c'est-à-dire le patriciat pour lui et sa postérité. 

De tout cela on ne lui accorda qu'une pension de mille ducats ré- 
versible à ses enfants, et il en témoigna si haut son mécontente- 
ment qu'on fut obligé de l'exiler à son tour ; mais telle était l'idée 
qu'on avait de cette nature de services, et telle était la politique 
du gouvernement pour les encourager, que le conseil fui sur le 
point d'admettre ce dénonciateur au nombre des patriciens. 



EXAxMEN CRITIQUE 

DE 

MARIÎS^O FALIERO, 



On coimaît la destinée singulière de cette tragédie. Composée 
pour le Théâtre-Franc lis, où elle avait été reçue par acclamation, 
quelques plaintes s'élevèrent sur la distribution des rôles. Fatigué 
des contrariétés qui pouvaient ajourner indéfiniment la représcn- 



DE MARINO FALIERO, 121 

talion, M. Casimir Delavigne retira son ouvrage ; et, en jetant un 
coup d'œil de regret sur le beau rôle d'Éléua, qu'il avait couflé à 
mademoiselle Mars, il se demanda où il porterait son Faliero. Le 
théâtre de la Porte-Saint-Martin fut choisi. 

Ainsi un théâtre du boulevard fut accidentellement érigé ea 
lecond Théâtre-Français ! 

Le sujet de Marino Faliero est connu. Déjà mis en scène, mais 
sans aucun succès, au Théâtre-Français, déjà mélodramatisé, dans 
ia rigoureuse acception du mot, à ce même théâtre de la Porte- 
Saint-Martin, il nous est devenu plus familier encore par VHisloire 
de Venise de M. Daru, et par la tragédie de lord Byron. Le sujet 
est simple ; je veux dire que, tout extraordinaire, tout effrayante 
qu'en soit la catastrophe, il est chargé de très-peu d'incidents. Le 
chef d'une république, le doge de Venise, âgé, ou, pour parler 
comme Voltaire, chargé de quatre-vingts ans, conspire le boule- 
versement de l'État et l'égorgement de tout le patriciat vénitien. 11 
associe à ses desseins ce qu'il y a de plus vil et de plus méprisable 
dans la ville qu'il gouverne. Son motif est aussi puéril que les 
suites doivent en être sanglantes. Un jeune noble s'est permis de 
tracer sur le fauteuil du doge quelques lignes injurieuses à la vertu 
de sa jeune et innocente épouse. Un arrêt des Quarante condamne 
le coupable à deux mois de prison et à une année d'exil, faible 
réparation d'un outrage qui, aux yeux du doge, ne pouvait être 
expié que par le sang. De là sa colère, de là le projet d'une ven- 
geance aussi atroce qu'extravagante. Le complot est découvert de 
la même manière que le fut depuis à Londres la conspiration des 
poudres. L'un des conjurés prévient un sénateur, dont il était le 
client et l'obligé, de ne pas se rendre le lendemain au palais de 
Saint-Marc, quand même il entendrait sonner la cloche d'alarme. 
Cette indication met sur la voie, et bientôt, à l'aide des recherches 
et des tortures, la conjuration est à jour. Le doge est arrêté ; on lui 
fait son procès ; il est décapité sur le lieu même où il avait revêtu 
les insignes de la souveraineté ; et sur la muraille où devait figurer 
un jour son image entre celles des doges ses prédécesseurs, et des 
dû^es qui lui succéderaient, il fut ordonné qu'il serait étendu un 
•^oile noir, sur lequel on lirait cette inscription : Hic est locus 
■^iarini Faletro, decapilati pro criminibus : « C'est ici la place 
ue Marino Faletro (ou Faliero), décapité pour ses crimes. » 

Voici, si je ne me trompe, ce qui rend un pareil sujci fort diffi- 
cile à transporter sur la scène. Règle générale, il n'est rien de plus 
froid qu'une conspiration politique. Autant elle intéresse dans 
l'histoire, autant elle paraît froide au théâtre, qui ne vit que de 
passions tumultueuses, d'émotions violentes, et en quelque sorte 
individuelles, et où chaque spectateur aime à trouver, de préfé- 
rence à tout, la corde qui répond à ses sympathies particulièros. 
Une conspiration est un fait en dehors de la vie commune. Il est 



f22 EXAMEN CRITIQUE 

utile, pour les hommes d'État, de savoir comment s'y prennent lei 
conspirateurs; il est bon de rappeler aux chefs des nations qu'il 
n'est point d'intérêts, si faibles en apparence, que la politique ne 
leur ordonne de ménager; et il est bon qu'ils fassent entrer dans 
la sphère de leurs calculs et de leurs prévoyances, que la position 
la plus élevée, ainsi que la situation la plus vile de la société, peul 
devenir, suivant les circonstances, le siège ou le foyer d'une con- 
juration formidable. Mais ce n'est point au parterre ou dans les 
loges que les hommes d'État ont à faire ces sortes d'études, c'est 
dans leur cabinet, et sous les yeux de Tacite, de Machiavel et de 
Montesquieu. Pour le public du théâtre, il lui faut quelque chose 
de plus chaud, de plus entraînant, de plus animé. Il va là pour 
sentir, et non pour raisonner. 

"Voyez le Faliero de lord Byron. Certes, ce n'est point le feu 
poétique qui manque d'ordinaire à ce poëte célèbre ; mais, dans 
son triste drame, lord Byron s'est traîné à la remorque des anna- 
listes italiens. Les détails de sa tragédie sont attachants, mais à 
l'exception de son Angiolina, la femme du doge, qu'il a embellie 
de tous les attraits de la jeunesse et de la vertu, ses personnages 
ne sont ni plus vivement colorés, ni plus expressifs que ceux de 
l'histoire. Cette Angiolina même, dont le nom semble emprunté de 
«es qualités angéliques, serait divine dans une élégie; dans un 
drame, sa perfection est un défaut. Par son âge et par la pureté 
de son âme, elle contraste avec le caractère fougueux d'un époux 
octogénaire ; mais ce contraste, il faut le dire, n'a rien de saillant, 
de vigoureux, de pittoresque. On plaint Angiolina, mais on est 
faiblement ému. L'événement a justifié l'arrêt prononcé d'avance 
par la critique. Après la mort de lord Byron, et contre sa défense 
expresse, son Faliero fut joué sur un des théâtres de Londres, et 
la représentation n'en put être achevée. John Bull veut être remuo 
fortement. Il demande des tragédies à l'eau forte, et il brisa, sans 
scrupule, la bouteille d'eau de roses qu'on avait essayé de lui 
servir. 

Cette leçon n'a pas été perdue pour M. Casimir Delavigne. 
Maître absolu du caractère de la femme du doge, sur laquelle l'his- 
toire n'a pas cru devoir s'expliquer, il a pris le contre-pied de lord 
Byron, et il a eu de quoi s'en applaudir. Son Éléna, nom poétique- 
ment plus commode que celui d' Angiolina, est devenue, sous sa 
plume énergique et brillante, mie épouse coupable et adultère. De 
cette simple transmutation, le poëte français a tiré un effet prodi- 
gieux et l'élément le plus incontestable du succès dont sa tragédie 
• été couronnée. Il a supposé qu'un neveu du doge, Fernando Fa- 
liero, l'unique héritier du nom de cette famille illustre, était l'au- 
teur du déshonneur de son oncle, et par là se trouve expliquée la 
part qu'il prend au ressentiment du doge contre l'inscription ou- 
^fageanîe dont celui-ci a à se plaindre. Il lui est impossible de 



DE MARINO FALIERO. 123 

pardonner à Sténo une attaque d'autant plus offensante, que la con- 
science de Fernando lui en reproche la justice et la véritp. Il 
cherche Sténo, il le rencontre, il se bat, est vaincu, et expire entre 
les bras du doge, dont cette mort porte au plus haut degré l'irri- 
tation et la fureur. Le malheureux vieillard voit expirer, sous le 
fer d'un patricien insolent, le dernier rejeton de sa famille. Toute 
sa postérité est ensevelie dans la tombe de Fernando. Que lui 
reste-t-il à craindre? qu'a-t-il désormais à ménager? Quelques 
jours de plus à ajouter à ceux c^e la nature lui a ménagés, peu- 
vent-ils entrer dans la balance avec les intérêts de sa vengeance? 
C'est ici un artifice de poëte, auquel on ne peut donner trop d'é- 
loges; car l'essentiel et le difficile tout ensemble était de satis- 
faire le spectateur sur les causes qui précipitèrent le doge dans 
l'abîme de l'infamie et du malheur. Ajoutons que nous devons des 
beautés d'un autre genre à la faute d'Éléna. Nous la voyons, acca- 
blée du poids des remords, se relever par un aveu déchirant de 
l'humiliation où son crime l'a plongée. Cet aveu produit aussi, 
dans l'âme du vieillard, des mouvements sublimes de générosité 
et de grandeur d'âme. Nous trouvons là ce qui constitue la tragé- 
die, la pitié et la terreur ; et en pardonnant à Éléna, comme son 
mari luiapardonné, nous sommes obligés de nous écrier : O felix 
culpa ! ô faute heureuse ! sans laquelle peut-être la tragédie de 
M. Casimir Delavigne n'eût pas été plus fortunée que celle de lord 
Bvron- 



LOUIS XI 

TRAGÉDIE EN CINQ ACTES, 

*EPRÉse>tÉe SDtt LE THEiTIlE -FBiXÇAIS, LE ïl FEVRIEB l"?lî 

.. tm *^ 

PERSONNAGES. 



LOUIS XI. 

LE DAUPHIN. 

LE DUC DE NEMOURS. 

COMMINE. 

COITIER, médecin du roi. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

OLIVIER LE DAIM. 

TRISTAN, grand prévôt. 

MARIE, fille de Comminc. 

LE COMTE DE LUDE. 

LE CARDINAL D'ALBY. 

LE COMTE DE DREUX. 

LE DUC DE CRAON. 

MARCEL, paysan. 

MARTHE , sa femme. 

CRAWFORD. 

Clergé. — Châtelaines. — Chevaliers. — 
Dedx Écossais. — Un marchand. — Un héract. 
— Un officier dk la chambre — Un officier 
do chateac. 



( Il y a quatre ou cinq jours que passant devani 

■ la maison d'un de mes compag:nons, je le voulus visiter: et après 

• avoir faict quelques tours dans sa sale , je demande de voir 
t son èstude. Soudain que nous y sommes entrés, je trouve sur 

• son pulpitre un vieux livre ouvert. Je m'enquiers de luy de quoi 

■ il traitoit, il me respond que c'estoit l'histoire du Roy Louys 
c onzième, que l'on appelloit la mesdisante. Je la luy demande 
c d'emprunt, comme celle que je cherchois , il y avoit longtemps, 

■ ?ans la pouvoir recouvrer. Il me la preste. Hé ! vrayemecV [dy-je 



LOUIS XI. 123 

i alors) je suis amplement satisfaict de la Visitation que j'ay faicte 
« de vous. Ainsi fusse-je promptement payé de tous ceux qui me 

• doivent. J'emporte le livre en ma maison, je le lis et digère avec 
■ telle diligence que je fais les autres. En un mot, je trouve que 
« c'estoit une histoire, en forme de papier journal, faicte d'une main 
« peu industrieuse, mais diligente et non partiale, qui n'oublioit 
t rien de tout ce qui estoit remarquable de son temps. Tellement 
t qu'il me sembla qu'il n'y avoit que les mesdisans qui la puis- 
« sent appeler mesdisante. Appelez-vous mesdisance en un histo- 
€ riograpne , quand il vous estale sur son papier la vérité toute 

• niie? Nul n'est blessé que par soy-mesme. Le premier scandale 
« provient de celuy qui faict le mal, et non de celuy qui le ra- 
« conte. 

« Je trouve en ce Roy uu esprit prompt , remuant et versati\ 

• fin et feint en ses entreprises, léger à faire des fautes, qu'il ré- 
« paroit tout à loisir au poix de l'or, prince qui savoit par belles 
€ promesses donner la muse à ses ennemis, et rompre tout d'une 
t suite , et leurs cholères , et leurs desseins : impatient de repos, 

• ambitieux le possible , qui se joiiait de la justice selon que ses 
« opinions luy commandoyent, et qui pour parvenir à son but 

• n'espargnoit rien ny du sang , ny de la bourse de ses sujets; et 

• ores qu'il fit contenance d'estre plein'^de religion et de piété, si 
« en usoit-il tantost selon la commodité de ses affaires , tantost 
« par une superstition admirable ; estimant luy estre toutes choses 
« permises, quand il [s'estoit acquitté de quelque pellerinage. 
(I Brief plein de volontés absoliies, par le moyen desquelles, sans 
« cognoissance de cause, il appoiutoit et desappoiutoit tels officiers 
« qu'il luy plaisoit : et sur ce mesme moule se formoit quelquefois 
a des fadaises et sottises dont il ne vouloit estre dédit. 

« A manière que se trouvant tous ces mélanges de bien et nul 
« en un sujet, ce n'est point sans occasion que ce roy ayt esté ex- 
« tollé par quelques-uns , et par les autres vitupéré. Voylà ce que 
e j'ay pu recueillir en brief de toutes ses actions. 

« Je voy au bout de tout cela un jugement de Dieu , qui courut 
« miraculeusement dessus luy , car tout ainsi que cinq ou six ans 
« auparavant son advènement à la couronne, il avoit affligé le Roy 
« son père, et qu'il se bannit de la présence de luy, ayant choisi 
« pour sa retraite le duc de Bourgogne , qui estoit en mauvais 

• mesnage avec nous, aussi sur son vieil âge fut-il affligé, non par 
1 son fils, ains par soy-mesmes, en la personne de son fils, qui 
« n'estoit encores capable pour sa grande jeunesse de rien at- 

• tester contre l'Estat de son père. Tellement que pour le rendre 

• moins habile aux affaires, il ne voulut qu'en son bas âge il fust 
ï institué aux nobles exercices de l'esprit, et encores le confina au 
« chasteaud'Amboise, i'esloignant en ce qui luy estoit possible de 

• la vue de sa cour. Davantage ayant excessivement affligé sou 



d26 LOUIS XI. 

« peuple en tailles, aydes et subsides extraordinaires, et tenu Ie« 

• princes et seigneurs en grandes craintes de leurs yies, ainsi que 

■ l'oiseau sur la branche. (Car nul ne se pouvoit dire asssuré, ayant 

■ affaire avec un prince infiniment diversifié.) 

• Aussi, sur le déclin de son âge, commença-t-il à se desfier de 

• tous ses principaux sujets, et n'y avoit rien qui l'affligeast tant 

« que la crainte de la mort; faisant es recommandations de TE- • 

t glise plus prier pour la conservation de sa vie que de son âme. 

• C'est la plus belle philosophie que je rapporte de son histoire. 
« Je dirois volontiers que les historiographes se donnent la loy de 
« faire le procès aux princes : mais il faut que je passe plus outre 
« et ajoute, que les princes se le font à eux-mesmes. Dieu les mar- 
t telle de mille tintoins qui sont autant de bourreaux en leurs con- 
t sciences. Ce roy qui avait faict mourir tant de gens, ainsi que sa 
« passion luy en dictoit les mémoires, par l'entremise de Tristan 

■ l'Hermite, luy-mesme estoit son triste prévost, mourant d'une 

■ iufinité de morts le jour avant que de pouvoir mourir, estant 

• entré en une générale desfiance de tout le monde. Ceste-cy est 
« une belle leçon que je souhaite estre emprainte aux cœurs des 
« Roys, à fin de leur enseigner de mettre frain et modestie en leurs 
1 actions. Commines fera son profit de la vie de ce roy pour mon- 
« trer avec quelle dextérité il sut avoir le dessus de ses ennemis; 

■ et de moy toute l'utilité que j'en veux rapporter sera, pour faire 
c entendre comme Dieu sçait avoir le dessus des roys quand il 
c veut les chastier. Adieu. • 

Lkttrr d'Estikhhb Pasqoier 

A M. DE TiARD , SEIGXEOa DE BlSST. 



ACTE PREMIER 



l'ne camparjnc; le château du Plessis au fond sur le 
côté; quelques cabanes éparscs. Il fait nuit, 

SCÈNE I. 

TRISTAN, RICHARD, gardes, 

TRISTAN, à Richard, 
Ton nom? 



ACTE I, SCÈNE II. 127 

RICHARD. 

Richard le pâtre. 

TRISTAN. 

Arrête; et ta demeure? 
RICHARD, montrant sa cabane. 
J'en sors. 

TRISTAN. 

Le roi défend de sortir à cette heure. 

RICHARD. 

J'allais, pour assister un malade aux abois. 
Chercher le desservant de Saint-Martin-des-Bois. 

TRISTAN. 

Rentre, ou les tiens verront avant la nuit prochaine 
La justice du roi suspendue à ce chêne. 

RICHARD. 

Mon fils... 

TRISTAN. 

Rentre! 

RICHARD. 

Il se meurt. 

TRISTAN. 

Tu résistes, je croi! 
Obéis, ou Tristan... 

RICHARD, avec terreur, en regagnant sa cabane. 
Dieu conserve le roi 1 



SCÈNE II. 

TRISTAN, GARDES. 
UNE VOIX DE l'intérieur. 

Qui vive? 

TRISTAN. 

Grand prévôt! 



128 LOUIS XI. 

LA MÊME VOIX. 

Garde à vous, sentinelle! 
Et vous, archers, à moi ! 

UN OFFICIER, qui sort du château à la iêle 
de plusieurs soldats. 

Le mot d'ordre? 
TRISTAN, à voix bosse. 

Fidèle! 
l'officier, de même. 
France! 

{Ils entrent dans le château.) 

SCÈNE m. 

COMMINE. Il tient un rouleau de parchemin. 
(Il s'assied au pied d'un chêne. Le jour commence.) 
Reposons-nous sous cet ombrage épais ; 
Ce travail a besoin de mystère et de paix. 
Calme heureux! aucun bruit ne frappe mon oreille, 
Hors le chant des oiseaux que la lumière éveille, 
Et le cri vigilant du soldat écossais 
Qui défend ces créneaux et garde un roi français. 
Je suis seul, relisons : du jour qui vient de naître 
Cette heure m'appartient; le reste est à mon maître. 

[Il ouvre le manuscrit.) 
Mémoires de Commineî.".. Ah! si les mains du roi 
Déroulaient cet écrit, qui doit vivre après moi, 
Où chacun de ses jours, recueilli pour l'histoire, 
Laisse un tribut durable et de honte et de gloire, 
Tremblant, on le verrait, par le titre arrêté, 
Pâlir devant son règne à ses yeux présenté. 
De vices, de vertus quel étrange assemblage ! 
(Il lit; le médecin Coitier passe au fond de la scène, 

le regarde et entre dans la cabane de Richard.) 
[Interrompant sa lecture.) 
Là, auel effroi honteux! là, quel brillant courage- 



ACTE I, SCÈNE IV. 129 

Que de clémence alors, plus tard que de bourreaux! 
H umble etfier, doux au peuple et dur auxgrands vassaux, 
Crédule et défiant, généreux et barbare, 
Autant il fut prodigue, autant il fut avare. 

[n passe à la fin du manuscrit.) 
Aujourd'hui quel tableau ! Je tremble en décrivant 
Ce château du Plessis, tombeau d'un roi vivant, 
Comme si je craignais qu'un véhn infidèle 
Ne trahît les secrets que ma main lui révèle. 
Captif sous les barreaux dont il charge ces tours, 
Il dispute à la mort un reste de vieux jours; 
Usé par ses terreurs, il se détruit lui-même, 
S'obstine à porter seul un pesant diadème, 
S'en accable, et jaloux de son jeune héritier, 
Ne vivant qu'à demi, règne encor tout entier. 
Oui, le voilà : c'est lui. 

(Il reste absorbé dans sa lecture \ 

SCÈNE IV. 

COMMINE, COITIER. 

coiTiER, sortant d'une cabane, à Richard et 
à quelques paysans. 

Rentrez, prenez courage; 
Des fleurs que je prescris composez son breuvage : 
l'ar vos mains exprimés, leurs sucs adoucissants 
Rafraîchiront sa plaie et calmeront ses sens. 

COMMINE, sans voir Coitier. 
Effrayé du portrait, je le vois en silence 
Chercher un châtiment pour tant de ressemblance. 
COITIER, lui frappant sur l'épaule. 

Ah! seigneur d'Argenlon, salut! 

COMMINE. 

Oui m'a parié? 



i30 I.Oi:iS XI. 

Vous! pardon!... je rêvais. 

COITIER. 

Et je vous ai troublé? 

COMMINE. 

D'un règne à son déclin l'avenir est sinistre. 

COITIER. 

Sans doute, un roi qui meurt fait rêver un ministre 

COMMINE. 

Mais vous, maître Coitier, dont les doctes secrets 
Ont des maux de ce roi ralenti les progrès, 
Cette heure à son lever chaque jour vous rappelle •, 
Qui peut d'un tel devoir détourner votre zèle? 

COITIER. 

Le roi! toujours le roi! Qu'il attende. 

COMMINE. 

Du moins, 
Autant qu'à ses sujets vous lui devez vos soins. 

COITIER. 

A qui souffre par lui je dois plus qu'à lui-même. 

COMMINE. 

Vous l'accusez toujours. 

COITIER. 

Vous le flattez. 

COMMINE. 

Je l'aime. 
Qui vous irrite? 

COITIER. 

Un crime : hier, sur ces remparts, 
Un pâtre, que je quitte, arrêta ses regards; 
Des archers du Plessis l'adresse meurtrière 
Faillit, en se jouant, lui ravir la lumière. 

COMMINE. 

Qu'il se plaigne : le roi deviendra son appui. 

COITIER. 

Qu'il se taise : Tristan pourrait penser à lui. 



ACTE I, SCÈNE IV 131 

COMMINE. 

Sur ce vil instrument jetez votre colère. 

COITIER. 

J'impute au souverain les excès qu'il tolère. 

COMMINE. 

La crainte est son excuse. 

COITIER. 

Il craint un assassin, 
Et la mort qu'il veut fuir, il la porte en son sein. 
La terreur qu'il répand sur son cœur se rejette; 
Il tourne contre lui sa justice inquiète; 
Lui-même est le bourreau de ses nuits, de ses jours; 
Lui, dont l'ordre inhumain... Ah! malheureux Nemours 

COMMINE. 

Nemours était coupable. 

COITIER. 

Et je le crois victime. 
Je rends à sa mémoire un culte légitime. 
Moi, serviteur obscur, nourri dans sa maison, 
Je l'ai vu cultiver ma précoce raison. 
Ses dons m'ont soutenu dans une étude ingrate. 
Quand Montpellier m'admit sur lesbancsd'Hippocrato 
L'hermine des docteurs, conquise lentement, 
Para ma pauvreté d'un stérile ornement. 
Je crus Nemours : j'osai, séduit par ses paroles, 
Secouer, pour la cour, la poudre des écoles. 
Ma rudesse étonna : ma brusque liberté 
Heurta ce vieux respect par la foule adopté. 
On me vit singulier et l'on me crut habile. 
La stupeur à mes pieds mit cette cour servile. 
Quand j'osai gouverner, sans prendre un front plus doux. 
La santé de celui qui vous gouvernait tous. 
Nemours fit ma fortune; et moi, moi, son ouvrage, 
Je n'ai pu de son roi fléchir l'aveugle rage ! 
Brillant de force alors, Louis, plein d'avenir, 
Méprisa cette voix qui devait l'en punir, 



132^ LOUIS XI. 

Frappa'mon bienfaiteur, et jeta sa famille 
Dans la nuit des cachots creusés sous la Bastille. 
Un de ses fils, un seul, voit la clarté des cieux ; 
J'ai soustrait avec vous ce dépôt précieux, 
Je vous l'ai confié ; soit pitié, soit justice, 
De ce pieux larcin Commine fut complice, 
Oui, vous! 

COMillNE. 

Coitier ! 

COITIER. 

Vous-même ! 

COMillNE. 

Au nom du ciel, plus bas ! 

COITIER. 

Eh bien! plaignez Nemours et ne l'accablez pas. 
Mon cœur saigne, je souffre, et ne puis me contraindre 
Lorsque seul avec moi, je vous surprends à feindre, 
Et que sur un ami vos yeux n'osent verser 
Quelques pleurs généreux qu'on pourrait dénoncer. 

COMMINE. 

Peu jaloux d'étaler une douleur stérile. 
Je tais la vérité qui nuit sans être utile; 
Notre intérêt commun exige cet effort. 

COITIER. 

Vous la tairez toujours, à moins qu'après la morf, 
Affranchi des terreurs qu'un trône vous inspire, 
Vos mânes du tombeau ne sortent pour la dire. 

COMMINE. 

Peut-être... Mais, Coitier, quand de mon dévoùment 
Un gage trop certain vous parle à tout moment, 
Qu'importe si des cours un long apprentissage 
Fait mentir à dessein mes yeux et mon visage? 
A Nemours, comme vous, uni par l'amitié, 
N'ai-je montré pour lui qu'une oisive pitié? 
Sos fils ne craignaient plus : leur père était sans vie, 
La ven£;eance du roi vous semblait assouvie : 



ACTE I, SCENE IV. 133 

Quelle voix dissipa votre commune erreur? 
La mienne; de leur sort j'avais prévu l'horreur. 
Un seul voulut nous croire, et préparant sa fuite, 
A des amis zélés j'en remis la conduite. 
Quel refuge assuré s'ouvrit devant ses pas? 
C'est ma famille encor qui lui tendit les bras. 
Le duc Charle, à Péronne, instruit avec prudence, 
Reçut de ses malheurs l'entière confidence. 
Le vit, et l'accueillit comme un hôte fatal 
Dont il pourrait un jour s'armer contre un rival. 
Si la fortune alors lui devint moins sévère, 
Plus j'ai fait pour le fils, plus j'ai blâmé le père. 
Courageux sans danger, vous régnez sur le roi; 
Mais un sort différent m'impose une autre loi, 
Et quand, près de Louis, le devoir nous rassemble, 
Il tremble devant vous, et devant lui je tremble. 

COITIER. 

Et c'est par crainte encor que, forcé d'accepter. 
D'un fief des Armagnacs on vous vit hériter : 
Apanage sanglant que leur bourreau vous donne, 
Et dont les échafauds ont doté la couronne. 

COMMINE. 

Ma fille, en épousant Nemours que j'ai sauvé, 
Lui rendra ce dépôt sous mon nom conservé.. 
Elle était dans l'exil sa compagne chérie : 
Ils s'aimaient, je le sus; et rappelant Marie, 
J'approuvai qu'un hymen, aujourd'hui dangereux. 
Les unît par mes mains dans des temps plus heureux. 

COITIER. 

Quand il ne sera plus? 

COMMINE. 

Eh! qui donc? 
'.i 
Lui! 

COMMINE. 

Silence I 



134 LOUIS XI. 

Eh bien! m*accusez-vous d'un excès d'indulgence? 
Blâmez-vous cet hymen? 

COITIER. 

J'admire, en y songeant, 
Le pohtique adroit dans le père indulgent. 
Qui sait? des Armagnacs la grandeur peut renaître: 
Admis dans les secrets de votre premier maître, 
Nemours est cher au duc, adoré du soldat; 
Ce gendre tout-puissant ne sera point ingrat, 
Et, si votre fortune essuyait quelque orage, 
Vous prépare en Bourgogne un port dans le naufrage. 

COMMLNE. 

C'est chercher, je l'avoue, un but trop généreux 
Au soin tout paternel qui m'a touché pour eux. 
A la cour sous ces traits que n'allez-vous me peindre? 

COITIER. 

Vous n'eussiez point parlé si vous pouviez le craindre. 
Mes amis les plus chers sont par moi peu flattés, 
Mais je garde pour eux ces dures vérités. 

C0M3IINE. 

Épargnez-les du moins à Louis qui succombe. 

COITIER. 

Quand les entendrait-il? serait-ce dans la tombe? 

COMMINE. 

Vous, son persécuteur, devenez son soutien. 

COITIER. 

Il serait mon tyran, si je n'étais le sien. 

Vrai Dieu ! ne l'est-il pas? sait-on ce qu'on m'envie? 

Du médecin d'un roi sait-on quelle est la vie? 

Cet esclave absolu, qui parle en souverain, 

Ment lorsqu'il se dit libre, et porte un joug d'airain. 

Je ne m'appartiens pas; un autre me possède: 

Absent, il me maudit, et présent, il m'obsède; 

Il me laisse à regret la santé qu'il n'a pas ; 

S'il reste, il faut rester; s'il part, suivre ses pas. 

Sous un plus dur fardeau baissant ma tête altière 



ACTE I, SCÈNE IV. i33 

Que les obscurs varlets courbés sous sa litière. 
Confiné près de lui dans ce triste séjour, 
Quand je vois sa raison décroître avec le jour, 
Quand de ce triple pont, qui le rassure à pein^, 
J entends crier la herse et retomber la chaîne, 
C'est moi qu'il fait asseoir au pied du lit royal 
Où l'insomnie ardente irrite encor son mal ; 
Moi, que d'un faux aveu sa voix flatteuse abuse 
S'il craint qu'en sommeillant un rêve ne l'accuse; 
Moi, que dans ses fureurs il chasse avec dédain; 
Moi, que dans ses tourments il rappelle soudain; 
Toujours moi, dont le nom s'échappe de sa bouche, 
Lorsqu'un remords vengeur vient secouer sa couche. 
Mais s'il charge mes jours du poids de ses ennuis, 
Du cri de ses douleurs s'il fatigue mes nuits, 
Quand ce spectre imposteur, maître de sa souffrance, 
De la vie en mourant affecte l'apparence, 
Je raille sans pitié ses efforts superflus 
Pour jouer à mes yeux la force qu'il n'a plus. 
Misérable par lui, je le fais misérable; 
Je lui rends en terreur l'ennui dont il m'accable ; 
Et pour souffrir tous deux nous, vivrons réunis, 
L'un de l'autre tyrans, l'un par l'autre punis. 
Toujours prêts à briser le nœud qui nous rassemble, 
Et toujours condamnés au malheur d'être ensemble, 
Jusqu'à ce que la mort qui rompra nos liens, 
Lui reprenant mes jours dont il a fait les siens, 
Se lève entre nous deux, nous désunisse et vienne 
S'emparer de sa vie et me rendre la mienne. 

COMMLXE. 

On s'avance vers nous : veillez sur vos discours! 

COITIER. 

Craignez-vous votre fille? 



136 LOUIS XI, 



SCÈNE V. 
COMMINE, COITIER, MARIE. 

COMMINE. 

Ah ! viens, approche, accours, 
Tu ne nous troubles point. 

MARIE. 

Je VOUS revois, mon père I 
(A Coitier.) 
Salut, maître; du roi que faut-il qu'on espère? 

COITIER. 

Son âme le soutient; sa sombre activité 

Nous tourmente des maux dont il est tourmenté. 

MARIE. 

Croyez-vous que sur eux votre savoir l'emporte? 

COITIER. 

Que peut notre savoir où la nature est morte? 
Il s'agite, il se plaint, il accuse mon art, 
Commine, vous... 

MARIE. 

Lui-même a permis mon départ. 

COMMINE. 

Il n'a pu résister à ton ardente envie 

De voir l'homme de Dieu dont il attend la vie; 

Puis il s'est plaint de toi. 

COITIER. 

Voilà les souverains. 

COMMINE. 

Ton enjoùment naïf amuse ses chagrins, 

Et le corps souffre moins quand l'esprit est tranquille. 

Il est seul dans la tour oîi sa terreur l'exile; 

La dame de Beaujeu n'est plus auprès de lui. 



ACTE I, SCÈNE V. 137 

COITIER. 

Elle eût mieux supporté le poids de son ennui, 
Si Louis d'Orléans, chevalier plus fidèle, 
Eût voulu l'alléger en s' enchaînant près d'elle. 

C05IMINE. 

Que dites-vous, Coitier? 

COITIER. 

Mais ce qu'on dit partout, 



Commine. 

Je l'isiiore. 



COMJIINE. 



COITIER. 



Ah 1 vous ignorez tout. 



[A Marie.) 
Eh bien! vous l'avez vu, ce pieux solitaire! 
François de Paule arrive; et chaque monastère, 
Chaque hameau voisin, qui le fête à son tour, 
Fait résonner pour lui les clochers d'alentour. 
A grand'peine arraché de sa retraite obscure, 
Lui seul peut rétablir, du moins Rome l'assure, 
La royale santé que nous, pauvres humains, 
Nous voyons par lambeaux s'échapper de nos mains. 
Qu'il fasse mieux que nous, ce médecin de l'âme , 
C'est mon maître, et pour tel ma bouche le proclame, 
S'il ranime un fantôme, et si de ce vieux corps 
Son art miraculeux raffermit les ressorts. 

MARIE. 

Osez-vous en douter? Le bruit de ses merveilles 
Est-il comme un vain son perdu pour vos oreilles? 
Un vieillard, qu'à Fondi le saint avait touché, 
Vit refleurir les chairs de son bras desséché. 
Il rencontra dans Rome une femme insensée. 
Et chassa le démon qui troublait sa pensée. 
Il veut, et pour l'aveugle un nouveau jour a lui ; 
Le muet lui répond, l'infirme court vers lui ; 



138 LOUIS XI. 

El s'il parle aux tombeaux, ils s'ouvrent pour nous rendre 
Les morts qu'il ressuscite en soufflant sur leur cendre. 

COITIER. 

Je vous crois. 

Marie. 

Et pourtant que de simplicité! 
Le saint n'empruntait pas sa douce majesté 
Au sceptre pastoral dont la magnificence 
Des princes du conclave atteste la puissance, 
A la mitre éclatante, aux ornements pieux 
Que le nonce de Rome étale à tous les yeux. 
Point de robe à longs plis dont la pourpre chrétienne 
Réclame le secours d'un bras qui la soutienne. 
Pauvre, et pour crosse d'or un rameau dans les mains, 
Pour robe un lin grossier traînant sur les chemins, 
C'est lui, plus humble encor qu'au fond de sa retraite. 

COITIER. 

Et que disait tout bas cet humble anachorète, 
En voyant la litière où le faste des cours 
Prodiguait sa mollesse au vieux prélat de Tours, 
Et ce cheval de prix, dont l'amble doux et sage 
Pour monseigneur de Vienne abrégeait le voyage? 

MARIE. 

Tous les deux descendus marchaient à ses côtés; 
Le dauphin le guidait vers ces murs redoutés. 
Puis venaient en chantant les pasteurs des villages; 
Les seigneurs suzerains, appuyés sur leurs pages, 
Les rênes dans les mains, devançaient leurs coursiers. 
3'ai vu les écussons de nos preux chevaliers, 
J'ai vu les voiles blancs des jeunes châtelaines 
Confondre leurs couleurs sur les monts, dans les plaines. 
La croix étincelait aux rayons d'un ciel pur; 
Des bannières du roi, l'or, le lis et l'azur. 
Que paraient de nos bois les dépouilles fleuries. 
Courbaient autour du saint leurs nobles armoiries. 
Des enfants devant lui faisaient fumer l'encens ; 



ACTE I, SCÈNE V. 139 

Le peuple s'inclinait sous ses bras bénissants. 
Ainsi des murs d'Amboise au pied de ces tourelles 
Il traînait sur ses pas la foule des fidèles. 
Longtemps j'ai contemplé cet imposant tableau... 
Et quand le chemin tourne au penchant du coteau, 
Reprenant avec Berthe un sentier qui Tabrége, 
J'ai sur mon palefroi devancé le cortège. 

COMMINE. 

Viens donc, viens faire au roi ce récit qu'il attend, 

MARIE, à Commine. 
Un mot, mon père ! 

COITIER. 

Adieu ; j'y cours en vous quittant. 

COMMINE. 

C'est prendre trop de soin. 

COITIER. 

Le maître s'inquiète; 
Il est là, sur le seuil de la porte secrète, 
Qui s'ouvre dans sa tour pour lui seul et pour moi, 
Et depuis trop longtemps se souvient qu'il est roi. 

COMMINE. 

Il apprendra de vous ce qu'il eût su par elle. 

COITlER. 

J'entends... Si quelquesdonsrécompensaientmonzèle, 
Votre fille aurait part, Commine, à ses bontés. 

COMMINE. 

Je ne réclame rien. 

COITIER. 

Non, mais vous acceptez? 
\^Lui serrant la main.) 
Adieu donc ! 



140 LOUIS XI. 

SCÈNE VI. 
COMMINE, MARIE. 

MARIE. 

Que je hais sa raillerie amère! 

COMMINE. 

Il faut souffrir de lui ce que le roi tolère. 
Dans sa soif de connaître il crut pénétrer tout: 
Le doute, en l'irritant, l'a conduit au dégoût; 
Nous mesurons autrui sur ce peu que nous sommes, 
Et le dégoût de soi mène au mépris des hommes. 
Mais quel fut ton motif pour craindre un indiscret? 
Nous voilà seuls, réponds et dis-moi ton secret. 

MARIE. 

Ma joie à vos regards d'avance le révèle; 
Devinez!... 

COMMINE. 

Quelle est donc cette heureuse nouvelle? 

MARIE. 

Heureuse pour vous-même 1 

COMMINE. 

Et plus encor pour toi. 

MARIE. 

L'envoyé de Bourgogne attendu par le roi... 
De son nombreux cortège il remplit le village, 
c,?s armes, son héraut, son brillant équipage, 
J'ai tout vu. 

COMMINE. 

Quel est-il? 

SIARIE. 

Le comte de Réthel. 
Berthe, dont je le tiens, l'a su du damoisei 



ACTE I, SCÈNE VI, ^"^^ 

Çui portait la bannière où, vassal de la France, 
Sous la fleur de nos rois le lion d'or s'élance. 

C03LMINE. 

Le comte de Rétbelî Cette antique maison 
N'avait plus d'héritier qui soutînt son grand nom; 
A Péronne, du moins, je n'en vis point paraître, 
Et je suis étonné de ne le pas connaître. 

MARIE. 

Il a laissé, dit-on, sous les murs de Nanci , 
Le duc, ses chevaliers, son camp... 

COMMINE. 

Nemours aussi, 
N'est-ce pas, chère enfant? 

MARIE. 

Une lettre, j'espère, 
Sur le sort d'un proscrit va rassurer mon père. 

COMMINE. 

Et quelques mots pour toi te diront que Nemours 
Regrette son pays bien moins que ses amours. 

MARIE. 

Le croyez-vous? qui sait? dans l'absence on oublie. 

COMMINE. 

Oui, quand on est heureux ; mais sa mélancolie 
De te garder sa foi lui laissera l'honneur ; 
Il n'a qu'un souvenir pour rêver le bonheur, 
C'est le tien. 

MARIE. 

J'aime plus que je ne suis aimée. 
Sans guérir de son cœur la plaie envenimée. 
Que de fois j'essayai, dans un doux entretien, 
De lui rendre son père en lui parlant du mien! 
Il souriait alors, mais avec amertume. 
Contre un chagrin cuisant, dont l'ardeur le consumc; 
Dans ma pitié naïve il cherchait un appui. 
Et m'aimait de l'amour que je montrais pour lui. 
Toujours morne, il fuyait au fond des basiliques 



142 LOUIS XI. 

La cour, ses vains plaisirs et ses jeux héroïques: 
Vengeance! disait-il, dans la sombre ferveur 
Qui fixait son regard sur la croix du Sauveur. 
Variait-on de Louis : à ce nom, qu'il abhorre, 
Il rêvait la vengeance, et, plus terrible encore, 
La main sur son poignard, il menaçait tout bas 
Celui... 

COMMI.NE. 

Par tes discours tu le calmais? 

M.\RIE. 

Hélas! 
Tremblante, je pleurais, et lui, trouvait des charmes 
A me nommer sa sœur, en essuyant mes larmes. 

COMMINE. 

Ah! qu'il laisse à la mort le soin de le venger ! 
Sous un règne nouveau son destin peut changer. 

MARIE. 

Oui, je n'en doute pas, pour peu que je l'en prie, 
Monseigneur le dauphin... 

COMMINE. 

Écoute-moi, Marie: 
Le dauphin, je le sais, ne se plaît qu'avec toi, 
11 s'attache à tes pas ; trop peut-être. 

MARIE. 

Pourquoi? 
Un enfant! 

COMMINE. 

Cet enfant sera le roi de France. 

MARIE. 

Faut-il donc l'éviter, quand dans son ignorance, 
La rougeur sur le front et les pleurs dans les yeux, 
Il vient me demander le nom de ses aïeux? 

COMMIXE. 

Les leçons d'une femme ont un danger qu'on aime; 
Un si noble disciple est dangereux lui-même; 
Tvn amour te défend, mais crains ta vanité: 



ACTE I, SCÈNE VII. 143 

Sois plus prudente. Agnès, la dame de Beauté, 
En donnant à son roi des leçons de courage, 
Crut n'aimer que la gloire, et quel fut son partage? 
Un brillant déshonneur suivit ses jours heureux. 
Quand ses mains enlaçaient des chiffres amoureux, 
Que de pleurs sont tombés sur ces trames légères, 
D'un fortuné lien images mensongères! 
Un bras puissant contre elle arma la trahison: 
Agnès, l'aimable Agnès, mourut par le poison. 

MARIE. 

crime! quel est donc celui qu'on en soupçonne? 
Qui doit-on accuser? 

COMMINE. 

Qui?... personne, personne. 
Rentrons : viens consoler le captif du Plessis ; 
Il sent moins ses douleurs quand tu les adoucis. 

MARIE. 

Entendez-vous ces chants dans la forêt voisine? 
Le cortège s'avance et descend la colline. 

COMMINE. 

Viens, rentrons. 

[Ils sortent.) 

SCÈNE VII. 

FRANÇOIS DE PAULE, LE DAUPHIN, NEMOURS, 
RICHARD, MARCEL, DIDIER, MARTHE, clergé, 

CHATELAINES, CHEVALIERS, PEUPLE. 

PAYSANS qui chantent un cantique. 

Des affligés divin recours, 
Notre-Dame de délivrance, 
Louis réclame vos secours ; 
Vierge, prêtez voire assistance 

Aux lis de France ! 
Dieu, qui récompensez la foi, 

Sauvez le roi 1 



144 LOUIS XI 

FRANÇOIS DE PAULE, à Nemours, qui s'est approché 
de lui. 
Oui, mon fils, je veux vous écouter. 
[Au dauphin.) 
Prince, de ce devoir laissez-moi m'acquitter : 
Mes soins, comme au monarque, appartiennent encore 
Au plus humble de ceux dont la voix les implore. 

LE DAUPHIN. 

Faites se-lon vos voeux, mon père, demeurez: 
Nous devançons vos pas, et quand vous nous joindrez, 
Louis viendra lui-même, au seuil de cette enceinte, 
Courber son front royal sous la majesté sainte. 

Aux chevaliers.) 
Suivez-moi. 

SCÈNE VlU. 

LES PRÉCÉDENTS , cxcepté LE DAUPHIN et sa suite. 

[Les paysans sont aux pieds de saint François 
de Paule.) 

UNE PAYSANNE. 

De ma sœur apaisez les tourments, 
Mon père ! 

MARCEL. 

Laissez-moi toucher vos vêtements 

DIDIER. 

La santé ! 

MARTHE. 

De longs jours! 

RICHARD. 

Entrez dans ma chaumière, 
Homme de Dieu, mon fils re verra la lumière. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

C'est Dieu seul, mes enfants, qu'on implore à genoux j 
Moi, je ne suis qu'un homme et mortel comme vous. 



ACTE I, SCÈNE IX. 145 

Regardez, j'ai besoin qu'un appui me soulage : 
Infirme comme vous, je cède au poids de l'âge; 
Il a courbé mon corps et blanchi mes cheveux. 
Voyant ce que je suis, jugez ce que je peux. 
Homme, je compatis à la souffrance humaine; 
Vieillard, je plains les maux que la vieillesse amène. 
Le remède contre eux est de savoir souffrir; 
Je peux prier pour vous, Dieu seul peut vous guérir. 
Ne vous aveuglez point par trop de confiance ; 
Consoler et bénir est toute ma science. 

RICHARD , à Marcel. 
Si j'étais comte ou duc, il eût guéri mon fils. 

MARCEL. 

Il l'eût ressuscité. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Laissez-moi, mes amis; 
Plus tard j'irai mêler mes prières aux vôtres. 

MARCEL, à Richard. 
Il guérira le roi. 

RICHARD. 

Dès demain. 

MARCEL. 

Mais nous autres, 
Valons-nous un miracle? 

[Les paysans s'éloignent.) 

SCÈNE IX. 

FRANÇOIS DE PAULE , NEMOURS. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Approchez. 

NEMOURS. 

Dans ce lieu 
Nul ne peut m*écouter? 

II. » 



146 LOUIS II. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Hors moi, mon fils, et Dieu. 

NEMOURS. 

Le Dieu, qui nous exauce, est avec vous , mon père. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Comme avec tous les cœurs dont le zèle est sincère. 

NEMOURS. 

Eh bien ! priez pour moi. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Je le dois. 

NEMOURS. 

Aujourd'hui 
Que je repose en paix si Dieu m'appelle à lui 1 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Qui? vous, mon fils? 

NEMOURS. 

Priez ! 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Pour vos jours? 

NEMOURS. 

Pour mon âme 

FRANÇOIS DE PAULE. 

J'ai tant vécu ! la tombe avant vous me réclame. 

NEMOURS. 

Peut-être. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

D'un combat redoutez-vous le sort? 

NEMOURS. 

Chaque pas dans la vie est un pas vers la mort. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Jeune, on la croit si loin. 

NEMOURS. 

Elle frappe à tout âge. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Mais au vôtre on espère. 



ACTE I, SCÈNE IX, 147 

NEMOURS. 

On ose davantage, 
On doit plus craindre aussi. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Que voulez-vous tenter? 

NEMOURS. 

Ce que par le martyre il faut exécuter. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Un vieillard peut donner un avis salutaire: 
Parlez. 

NEMOURS. 

Je ne le puis. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Qui VOUS force à vous taire? 

NEMOURS. 

Celui qui m'envoya m'en impose la loi. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Qui donc? 

NEMOURS. 

C'est un secret entre son ombre et moi. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Vous allez accomplir quelques projets funestes? 

NEMOURS. 

J'obéis. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

A quel ordre ? 

NEMOURS. 

Aux vengeances célestes. 
Quand le sang crie... 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Eh bien? 

NEMOURS. 

Ne veut-il pas du sang? 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Laissez Dieu le verser • -^'^t-il pas tout-puissant? 



iAS LOUIS XI. 

NEMOURS. 

D'un forfait impuni peut-il rester complice? 
S'il attendait toujours, où serait sa justice? 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Pour attendre et punir il a l'éternité ; 
S'il n'était patient où serait sa bonté? 

NEMOURS. 

Un prêtre, confident d'un prince de la terre, 
Dans le lieu d'où je viens a connu ce mystère. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Un prêtre ! 

NEMOURS. 

Et quand l'hostie a passé dans mon sein. 
Lui-même a dit tout bas : Accomplis ton dessein. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Il est donc juste? 

NEMOURS , qui s'agenouille. 

Oui, juste, et le ciel l'autorise; 
Consacrez par vos vœux ma pieuse entreprise. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

L'Éternel, ô mon fils ! te voit à mes genoux ; 
Que son esprit t'éclaire et descende entre nous ! 

NEMOURS. 

Maudissez l'assassin, pour qu'il me l'abandonne. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Serviteur de celui qui meurt et qui pardonne, 
Je ne sais pas maudire. 

NEMOURS. 

Alors bénissez-moi. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

J'y consens, sois béni ; mais que puis-je pour toil 
Si ton cœur veut le mal, à ton heure dernière 
De quoi te serviront mes vœux et ma prière? 
Et si tu fais le bien, tes œuvres parleront ; 
Mieux que moi, dans les cieux elles te béniront. 
Adieu! 



' ACTE II, SCÈNE I. i49 

NEMOURS , se relevant. 
Qu'il soit ainsi; je m'y soumets d'avance. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Vous reverrai-je encor? 

NEMOURS. 

C'est ma seule espérance. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Dans ce lieu même? 

NEMOURS. 

Ailleurs. 

FRANÇOIS DE PAULE.,. 

Près du roi. 

NEMOURS. 

Devant Dieu. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Mais j'irai vous attendre. 

NEMOURS. 

Ou me rejoindre. Adieu. 



ACTE DEUXIÈME 

SCÈNE I. 
La salle du trône au Plessis-lès-Toiirs. 

MARIE. 

(Elle est près d'une table, et arrange des fleurs qu'elle 
prend dans une corbeille.) 

D'abord les buis sacrés, puis les feuilles de chêne ; 
Là,cesrosesdeschamps;bien:qu'unnœudlesenchaîne. 



150 LOUIS XI. 

Plaçons entre des lis et des épis nouveaux 
Ce lierre qui plus sombre. . . il croît sur les tombeaux ; 
Un malade y verrait quelque funèbre image : 
Non; près du lis royal, la fleur d'heureux présage, 
Celle qui ne meurt pas !.. . 



SCÈNE II. 

MARIE, LE DAUPHIN. 

LE DAUPHIN , après s'être approché doucement. 
* Comme on flatte les rois ! 

5IARIE , se retournant. 
Monseigneur m'écoutait? 

LE DAUPHIN. 

Enfin, je vous revois ! 
MARIE, qui veut se retirer» 
Pardon!... 

LE DAUPHIN. 

Vous me quittez? 

»L\RIE. 

Un soin pieux m'appelle ; 
Nolre-Dame-des-Bois m'attend dans sa chapelle. 
Je lui porte une off'rande; on la fête aujourd'hui, 
Et le roi va lui-même implorer son appui. 

LE DAUPHIN. 

Voyez comme en ses vœux son âme est incertaine' 

Il devait ce matin fatiguer dans la plaine 

Ces lévriers nouveaux qu'il nourrit de sa main; 

Il voudra se distraire en essayant demain 

Cet alezan doré que l'Angleterre envoie, 

Ce faucon sans rival quand il fond sur sa proie, 

Ou récréer ses yeux d'une chasse aux flambeau.x 

Contre l'oiseau des nuits caché sous ces créneaux. 

Pour tromper ses dégoûts, hélas! peine inutile! 



ACTE II, SCÈNE II. 151 

Je ïe plains : le bonheur me paraît si facile! 
Il est partout pour moi : dans mes rêves, la nuit, 
Dans le son qui m'éveille et le jour qui me luit. 
Dans l'aspect de ces champs, dans l'air que je respire, 
Marie, et dans vos yeux, quand je vous vois sourire. 

MARIE. 

Tout plaît à dix-sept ans, monseigneur, et plus tard 
L'avenir, qui vous charme, épouvante un vieillard. 
Mais un beau jour, des fleurs, les danses du village, 
Vont égayer pour lui ce saint pèlerinage. 
Il faut que je me hâte. 

LE DAUPHIN. 

Achevons à nous deux. 

MARIE. 

Seule, j'irai plus vile. 

LE DAUPHIN. 

Arrêtez, je le veux. 
MARIE , en souriant. 
Le rji dit : Nous voulons. 

LE DAUPHIN. 

Eh bien ! je vous en prie, 
Restez. 

MARIE. 

Pour un moment. 

LE DAUPHIN. 

J'ai du chagrin, Marie. 

MARIE. 

Vous! se peut-il? 

LE DAUPHIN. 

Sans doute, et j'ai droit d'en avoir; 
Mon amour pour mon père est sur lui sans pouvoir. 
Lorsqu'à son grand lever j'attends avec tristesse 
Une douce parole, un regard de tendresse. 
Vers moi, pour me parler, fait-il jamais un pas? 
Me voit-il seulement? Il ne m'aime donc pas? 



452 LOUIS XI. 

MARIE. 

Quel penser! 

LE DAUPHIN c 

Je le crains ; pourquoi, depuis l'enfance, 
Me laisser loin de lui languir dans l'ignorance? 
Ce noir château d'Amboise, où j'étais confiné, 
M'a vu grandir, Marie, aux jeux abandonné. 
Sans qu'on m'ait rien appris, sans que jamais l'histoire 
Fît palpiter mon cœur à des récits de gloire. 
Que sais-je? à peine lire, et chacun en sourit. 
Mais comment à l'étude occuper mon esprit? 
Je n'avais sous les yeux que le Rosier des guerres. 

MARIE. 

Le roi l'a fait pour vous. 

LE DAUPHIN. 

Des maximes sévères, 
De beaux préceptes, oui; mais... 

MARIE. 

Quoi? 

LE DAUPHIN. 

C'est ennuyeux. 
MARIE, effrayée. 
Un ouvrage du roi ! 

LE DAUPHIN. 

Près de lui, dans ces lieux. 
Je ne suis pas plus libre; et dès que je m'éveille. 
D'un regard inquiet je vois qu'on me surveille. 
Me craint-on? qu'ai-je fait? pourquoi me confier 
Aux soins avilissants de ce maître Olivier ? 

MARIE. 

Depuis qu'il est ministre, on l'appelle messire. 

LE DAUPHIN. 

U me laisse ignorer ce qu'il devrait me dire : 
Mon oncle d'Orléans ne lui ressemble pas. 

MARIE. 

C'est un nom qu'à la cour on prononce tout bas. 



ACTE II, SCÈNE II. 153 

LE DAUPHIN. 

Des leçons de tous deux voyez la différence : 
Olivier dit toujours que le roi, c'est la France; 
Et lui : Mon beau neveu, me disait-il ici, 
La France c'est le roi, mais c'est le peuple aussi. 
Je crois qu'il a raison. 

MARIE. 

C'est mon avis. 

LE DAUPHIN. 

Je l'aime, 
Mais moins que vous, amie ! 

MARIE. 

Il vous chérit lui-même 

LE DAUPHIN. 

Le jour de son départ, il m'a fait un présent; 

(// tire un livre de son sein.) 
Regardez. 

MARIE. 

Juste ciel! c'est un livre... 

LE DAUPHIN. 

Amusant; 
Qui parle de combats, de faits d'armes. 

MARIE. 

Je tremble! 
Si le roi le savait ! 

LE DAUPHIN. 

Voulez-vous lire ensemble? 

MARIE. 

Kon, non. 

LE DAUPHIN. 

Pourquoi ? 

MARIE. 

J'ai peur. 

LE DAUPHIN. 

Nous sommes sans témoins. 

9. 



454 LOUIS XI. 

MARIE, s'en allant. 
Non. 

LE DAUPHIN. 

Je lirai donc seul? 
MARIE, revenant et regardant par-dessus l'épaule 
du dauphin. 

Voyons le titre au moins. 

LE DAUPniN. 

Curieuse! 

MARIE. 

Lisez. 

LE DAUPHIN. 

Il faudra me reprendre 
Si je dis mal. 

MARIE. 

D'accord. 

LE DAUPHIN. 

Ah ! qu'il est doux d'apprendre! 
Je le sens près de vous. 

MARIE, allant s'asseoir près de la table. 
Commençons. 
LE DAUPHIN , posant le livre sur les genoux de 
Marie. 

M'y voici. 

MARIE. 

Levez-vous, monseigneur. 

LE DAUPHIN. 

Je suis bien. 
MARIE, le relevant. 

Mieux ainsi. 
LE DAUPHIN, lisant tandis que Marie tient le 
doigt sur la page. 
« La Chronique de France écrite en l'an de grâce... r. 

MARIE. 

Eu l'an de srrâce... eh bien? 



ACTE If, SàÉÎNC 11. 155 

LE DAUPHIN. 

Des chiffres, je les passe. 
MARIE, en riant. 
Et pour cause. 

LE DAUPHIN. 

Méchante ! 

[Il lit.) 
« Ou récit des tournois, 
« Prouesses et hauts faits des comtes de Dunois, 
« Lahire... 

MARIE. 

Après? 

LE DAUPHIN. 

« Lahire, et... 

MARIE. 

Courage ! 

LE DAUPHIN. 

« Et... 

MARIE. 

« Xaintrailles. 

LE DAUPHIN. 

C'est un nom difficile. 

MARIE. 

Un beau nom. 
LE DAUPHIN, lisant. 

« Des batailles, 
« Où l'on vit comme quoi la fille d'un berger 
« Sauva ledit royaume et chassa l'étranger. » 

MARIE. 

Sous votre aïeul. 

LE DAUPHIN. 

C'est Jeanne 1 

MARIE. 

On vous a parlé d'elle! 

LE DAUPHIN. 

Et puis d'une autre encor. 



i56 LOUIS XI. 

BIÂRIE. 

Qui donc? 

LE DAUPHIN. 

Elle était belle, 

Oh! belle, comme vous. 

MARIE. 

Reprenons. 

LE DAUPHIN. 

Du feu roi, 
Qui l'aimait d'amour tendre, elle reçut la foi. 

MARIE. 

Qui vous a dit cela? 

LE DAUPHIN. 

Tout le monde et personne : 
On raconte, j'écoute; et sans qu'on le soupçonne, 
Je répète à part moi chaque mot que j 'entend; 
Mais dès qu'on parle d'elle, inquiet, palpitant. 
Un trouble qui m'étonne à ce doux nom m'agite : 
Je sens mon front rougir, et mon cœur bat plus vite. 
Je sais que pour lui plaire il défit les Anglais, 
Qu'il lui donna des fiefs, des joyaux, des palais: 
Car un roi peut donner tout ce que bon lui semble, 
Tout, son cœur, sa couronne et son royaume ensemble. 
Moi, pauvre enfant de France , à qui rien n'est permis, 
Sans pouvoir dans le monde et presque sans amis, 
Qui ne possède rien, ni joyaux, ni couronne. 
Je n'ai que cette bague, eh bien ! je vous la donne. 

MARIE. 

Que faites-vous? 

LE DAUPHIN. 

Prenez. 

MARIE. 

Monseigneur ! 

LE DAUPHIN. 

La voilà. 



ACTE II, SCÈNE II. 157 

Elle a peu de valeur : n'importe, acceptez-la ; 
Et si je règne un jour... 

MARIE, avec effroi. 
Paix! 

LE DAUPHIN. 

Montrez-moi ce 2;a2;e: 
Ma parole royale, ici, je vous l'engage; 
Ma foi de chevalier, je vous l'engage encor, 
Qu'il n'est titre si noble ou si riche trésor, 
Ni faveur, ni merci, ni grâce en ma puissance, 
Qui vous soient refusés par ma reconnaissance. 

MARIE. 

Votre Altesse le jure : en lui rendant ce don, 
Même d'un exilé j'obtiendrai le pardon? 

LE DAUPHIN, vivement. 
Quel est-il? 

SURIE. 

Un Français qui pleure sa patrie. 

LE DAUPHIN. 

Vous l'aimez? 

MARIE. 

Pourquoi non? 

LE DAUPHIN. 

Vous l'aimez, vous, Marie ! 
Rendez-moi cet anneau. 

MARIE. 

J'obéis, monseigneur. 

LE DAUPHIN. 

Non : trahir un serment, c'est forfaire à l'honneur. 
Le mal que je ressens, je ne puis le comprendre; 
Mais ce qu'on a donné ne saurait se reprendre. 
Gardez : de mon bonheur advienne que pourra ; 
Le dauphin a promis; le roi s'en souviendra. 

MARIE. 

On vient. 



158 LOUIS XI. 

SCÈNE m. 

MARIE, LE DAUPHLN, COMMINE 

CO>niINE. 

Sa Majesté fail chercher Votre Altesse. 

LE DAUPHIN. 

Elle a parlé de moi! comment? avec tendresse? 
Dites, mon bonCommine, est-ce un juge en courroux. 
Un père qui m'attend ? 

COMMINE. 

Prince, rassurez-vous. 
Précédé des hérauts de Bourgogne et de Flandre, 
L'envoyé du duc Charte au Plessis doit se rendre : 
Jaloux de l'honorer, le roi veut aujourd'hui 
Qu'il soit par Votre Altesse amené devant lui. 

LE DAUPHIN. 

Surpris,j'ai, malgré moi, tremblé comme un coupable. 
Grand Dieu! que pour son fils un père est redoutable! 
Quand j'aborde le mien, immobile, sans voix, 
Je me soutiens à peine; et lorsque je le vois 
Fixer sur mon visage, en serrant la paupière, 
Ses yeux demi-fermés, d'où jaillit la lumière, 
Pour dompter mon effroi tout mon amour est vain: 
Je l'aime, et je frissonne en lui baisant la main. 

COMMINE. 

Cher prince ! 

LE DAUPHIN. 

Mais je cours... 

[Revenant prendre son livresur la table.) 
ciel ! quelle imprudence ! 

COMMINE. 

Qu'avez-vous donc? 



ACTE II, SCÎINE IV 159 

LE DAUPHIN. 

Marie est dans ma confidence: 
[A Maj'ie.) 
J'ai mon ministre aussi. Vous ne direz rien! 

MARIE. 

Non. 

LE DAUPHIN. 

C'est un secret d"État, messire d'Argenton. 
Adieu I 

[Il sort.) 

SCÈNE IV. 

COMiMLNE, MARIE. 

COMMINE. 

Laissez-moi seul. 

MARIE. 

Pourquoi ce front sévère? 

COMMINE, 

Vous oubliez trop tôt ce que dit votre père. 
Souvenez-vous du moins que Louis veut plus tard 
Vous revoir au Plessis avant votre départ. 

MARIE, d'un ah' caressant. 
Pas un mot d'amitié, quoi! pas même un sourire? 
Plus de courroux!... pardon. 

J'ai tort. 

MARIE. 

Je me retire. 
Et quant à monseigneur, je saurai l'éviter: 
Oui, je vous le promets, dussé-je l'irriter. 

COMMINE, vivement. 
L'irriter! non pas, non : tout pousser à l'extrême, 
C'est nuire à vous, ma fille, et peut-être... à moi-même; 
Quand le présent finit, ménageons l'avenir: 



4f)0 LOUIS XI. 

Du roi qu'on a vu prince on peut tout obtenir. 
Oubli! c'est le grand mot d'un règne qui commence, 
Et pour un exilé j'ai besoin de clémence. 
Pensez-y quelquefois. 

MARIE. 

Ah! j'y pense toujours, 
Et je porte à mon doigt la grâce de Nemours. 



SCÈNE V. 
COMiMINE. 

Le comte de Réthel devant moi va paraître: 
Achetons son secours; j'en ai l'ordre : mon maître 
A, d'un seul trait de plume au bas d'un parchemin, 
Conquis plus de duchés que le glaive à la main. 
Aussi, bien convaincu du néant de la gloire, 
Il sait qu'un bon traité vaut mieux qu'une victoire. 
L'or est un grand ministre : il agira pour nous. 

UN OFFICIER DU CHATEAU. 

Le comte de Réthel ! 

SCÈNE VI. 

COMMINE, NEMOURS. 

C05IMINE. 

Dieu! qu'ai-je vu? c'est vous, 
Vous, Nemours ! 

NEMOURS. 

Voilà donc le tombeau qu'il habite ! 
C'est ici ! 

COMMINE. 

Cachez mieux l'horreur qui vous agite; 
Ici l'écho dénonce et les murs ont des veux. 



ACTE II, SCÈNE VI. 161 

NEMOURS. 

Digne séjour d'un roi! .l'ai vu, près de ces lieux, 
Des œuvres de Tristan la trace encor sanglante : 
L'eau du Cher, où flottait sa justice eff'rayante; 
Ces pièges qui des tours défendent les abords ; 
Ces rameaux qui pliaient sous les restes des morts. 

COMMINE. 

Et vous avez franchi le seuil de cet asile ! 

NEMOURS. 

Je l'ai fait. 

COMMINE. 

Malheureux! 

NEMOURS. 

Qui, moi? je suis tranquille: 
Hormis vous et Coitier, nul ne sait mon secret. 
Commine, de vous deux quel sera l'indiscret? 

COMMINE. 

Aucun. 

NEMOURS. 

Comment le roi peut-il donc reconnaître 
Celui qu'en sa présence il n'a fait comparaître 
Qu'une fois, que le jour où, conduits par la main, 
Mes deux frères et moi... Des enfants '....l'inhumain! .. 
Sous leur père expirant ! . . . 

COMMINE. 

Calmez-vous ; 

NEMOURS. 

Je frissonne. 
Vouslui pardonnerez, grand Dieu 1 comme il pardonne. 

COMMINE. 

Pourquoi chercher celui qui vous fut si fatal? 

NEMOURS. 

Pour lui» parler en maître au nom de son vassal. 

COMMINE. 

Tout autre eût pu le faire. 



162 LOUIS XI. 

NEMOURS. 

Il eût séduit tout autre. 

COMMINE. 

11 est mon souverain, Nemours j il fut le vôtre. 

NE5I0URS. 

Oui, quand j'ai tantpleuré.MonDieu'.qu'aurais-jefait' 
Au deuil d'un faible enfant des pleurs ont satisfait: 
Je suis consolé. 

COMMlNE. 

Vous! 

NEMOURS. 

Je vais le voir en face j 
Je vais le voir mourant. 

COMMINE. 

Mais ferme. 

NEMOURS. 

La menace 
Pour en troubler la paix dans son cœur descendra : 
Je le connais. 

COMMINE. 

Tremblez! 

NEMOURS. 

C'est lui qui tremblera. 

C05IMINE. 

Peut-être. 

NEiiouRS, avec emportement. 
Il tremblera. N'eùt-il que ce supplice, 
Je veux que devant moi son front royal pâlisse. 

[Avec douleur.) 
Il m'a vu pâlir, lui! 

COMMINE. 

De braver votre roi, 
Charle, en vous choisissant, vous a-t-il fait la loi? 

NEMOURS. 

Charle, en me choisissant, a cru venir lui-même: 
C'est lui qui vient dicter sa volonté suprême; 



ACTE 11^ SCÈNE VI. 1G3 

C'est lui, mais survivant à toute sa maison; 

C'est lui, mais sans parents, sans patrie et sans nom ; 

C'est "lui, mais orphelin par le meurtre! 

COMMINE. 

De grâce, 
Écoutez la raison qui vous parle à voix basse. 
Tout l'or d'un ennemi ne vous eût pas tenté: 
J'approuve vos refus; mais, par vous accepté, 
Le don d'un vieil ami, d'un sauveur, et d'un père, 
Ne peut-il désarmer votre juste colère? 
Marie... 

NEMOURS. 

Ah! ce doux nom fait tressaillir mon cœur. 
Elle, mon dernier bien, ma compagne, ma sœur! 
Pour embellir mes jours le ciel l'avait formée. 
Mais c'est un rêve; heureux, que je l'aurais aimée! 

COMMINE. 

Heureux, vous pouvez 1 être ; après tant de combats, 
D'un effroi mutuel affranchir deux États, 
Rapprocher deux rivaux divisés par la haine. 
Qu'un intérêt commun l'un vers l'autre ramène. 
Non, ce n'est point trahir le plus saint des serments ; 
C'est immoler à Dieu vos longs ressentiments; 
C'est remplir un devoir. Cette union chérie, 
Qui vous rend à la fois biens, dignités, patrie. 
Avec votre devoir peut fee concilier. 
Cédez : le roi pardonne, et va tout oublier. 

NEMOURS. 

Oublier ! lui ! qu'entends-je? Oublier ! quoi? soncrim.e, 
Ce supplice inconnu, l'échafaud, la victime? 
Quoi ! trois fils à genoux sous l'instrument mortel. 
Vêtus de blanc tous trois comme au pied de l'autel? 
On nous avait parés pour cette horrible fête. 
Soudain le bruit des pas retentit sur ma tête : 
Tous mes membres alors se prirent à trembler; 
Je l'entendis passer, s'arrêter, puis parler. 



16i LOUIS XI. 

Il murmura tout bas ses oraisons dernières ; 
Puis, prononçant mon nom et ceux de mes deux frères : 
a Pauvres enfants 1 » dit-il, après qu'il eut prié;- 
Puis... plus rien. moment d'éternelle pitié! 
Tendant vers lui mes mains, pour l'embrasser sans doute 
Je crus sentir des pleurs y tomber goutte à goutte ; 
Les siens... Non, non : ses yeux, éteints dans les douleurs, 
Ses yeux n'en versaient plus, ce n'étaient pas des pleurs!,.. 

COMiONE. 

Nemours ! 

NEMOURS. 

C'était du sang, du sang, celui d'un père! 
Oublier! il le peut, ce roi dont la colère 
A pu voir sur mon front jusqu'au dernier moment 
Le sang dont je suis né s'épuiser lentement: 
Moi ! jamais. C'est folie, ou Dieu le veut, Commine; 
Mais soit folie enfin, soit volonté divine, 
Je touche de mes mains, je vois ce qui n'est pas. 
Rien ne se meut dans l'omlDre, et moi, j'entendsses pas. 
Je me soulève encor vers sa mourante image; 
Une rosée affreuse inonde mon visage. 
Le jour m'éclaire en vain : sur ce vêtement blanc, 
Sur mon sein, sur mes bras, du sang ! partout du sang ! 
Dieu le veut, Dieu le veut : non, ce n'est pas folie; 
Dieu ne peut oublier, et défend que j'oublie; 
Dieu me dit qu'à venger mon père assassiné 
Ce baptême de sang m'avait prédestiné. 
Ahl mon père! mon père! 

COMMINE. 

On vient : de la prudence ! 
Le dauphin vous attend ; fuyez. 

NEMOURS, 5e remettant par degrés. 

En leur présence 
Vous verrez qu'au besoin je suis maître de moi. 



ACTE II, SCÈNE VII. 165 

COMMINE, tandis que Nemours sort par une porte 
latérale. 
Si je parle, il est mort; si je me tais... 



Le roi ! 

SCÈNE VII. 

LOUIS, COINLMINE, COITIER, OLIVIER LE DALM , 
LE COMTE DE DREUX, bourgeois, chevaliers. 

LOUIS, au comte de Dreux. 
Ne vous y jouez pas, comte; par la croix sainte! 
Qu'il me revienne encore un murmure, une plainte, 
Je mets la main sur vous, et, mon doute éclairci, 
Je vous envoie à Dieu pour obtenir merci. 
Le salut de votre âme est le point nécessaire: 
Dieu la prenne en pitié! le corps, c'est mon affaire; 
J'y pourvoirai. 

LE COMTE DE DREUX. 

Du moins je demande humblement 
Que Votre Majesté m'écoute un seul moment. 

LOUIS. 

Ah! mon peuple est à vous! et, roi sans diadème. 
Vous exigez de lui plus que le roi lui-même! 
Mais monpeuple, c'est moi jmaisledernierd'entreeux. 
C'est moi; maisje suis tout; maisquand j'ai dit: Je veux, 
On ne peut rien vouloir passé ce que j'ordonne, 
Et qui touche à mon peuple attente à ma personne. 
Vous l'avez fait. 

LE COMTE DE DREUX. 

Croyez... 

LOUIS. 

Ne me dites pas non. 
Enrichi des impôts qu'on perçoit en mon nom, 



106 LOUIS XI. 

Pour cinq cents écus d'or vous en levez deux millo 
Sur d'honnêtes bourgeois, et de ma bonne ville. 

[En les montrant.) 
Gens que j'estime fort, pensant bien, payant bien. 
Regardez ce feu roi que vous comptez pour rien; 
Est-il mort ou vivant? Regardez-moi donc! 
LE COMTE DE DREUX, en tremblant. 

Sire... 

LOUIS. 

Je ne suis pas si mal qu'on se plaît à le dire : 
Quelque feu brille encor dans mon œil en courroux ; 
Je vis, et le malade est moins pâle que vous. 
Quoique vieux, je suis homme à lasser votre attente. 
Beau sire ; et, moi régnant, le bon plaisir vous tente : 
Qui s'en passe l'envie affronte un tel danger 
Que le cœur doit faillir seulement d'y songer, 
A moi de droit divin, à moi par héritage, 
Il n'appartient qu'à moi de fait et sans partage. 
Pour y porter la main, c'est un mets trop royal: 
A de plus grands que vous il fut jadis fatal. 
J'ai réduit au devoir les vassaux indociles. 
Olivier, tu m'as vu dans ces temps difficiles? 

OLIVIER. 

Oui, sire, et tel encor je vous vois aujourd'hui. 

LOUIS. 

Plus nombreux, ils levaient le front plus haut que lui. 
La moisson fut sanglante et de noble origine; 
Mais j'ai fauché l'épi si près de la racine. 
Chaque fois qu'un d'entre eux contre moi s'est dres>>^ 
Qu'on cherche en vain la place où la faux a passé. 
Elle abattit Nemours : trop rigoureux peut-être, 
Je le fus pour l'exemple et je puis encor l'être. 
Avez-vous des enfants? 

LE COMTE DE DREUX, baS à Coiticr. 

De 2:ràce... 



ACTE II SCÈNE VII. 167 

COITIER. 

Eh I chassez-nous, 
Chassez-moi le premier, sire, ou ménagez-vous : 
La colère fait mal. 

LOUIS. 

Il est vrai, je m'emporte; 
Je le peux : je suis bien, très-bien ; j'ai la voix forte 
L'aspect de ce saint homme a ranimé mon sang. 

COITIER. 

N'ayez donc foi qu'en lui ; mais cet œil menaçant, 

Et de tous ces éclats l'inutile bravade 

Ne vont pas mieux, je pense, au chrétien qu'au malade. 

LOUIS. 

Coitier ! 

COITIER. 

N'espérez pas m'imposer par ce ton ; 
Vous avez tort. 

LOUIS, avec plus de violence. 
Coitier ! 

COITIER. 

Oui, tort, et j'ai raison; 
Tenez, le mal est fait, vous changez de visage. 

LOUIS. 

Comment, tu crois? 

COITIER. 

Sans doute. 
LOUIS, avec douceur . 

Eh bien ! je me ménage. 

COITIER. 

Non pas; souffrez, mourez, si c'est votre désir. 

LOUIS. 

Allons!... 

COITIER. 

Dites : Je veux; tranchez du bon plaisir. 



468f LOUIS XI. 

LOUIS. 

La paix! 

COITIER. 

Vous êtes roi: pourquoi donc vous contraindre? 
Mais après, jour deDieu! ne venez pas vous plaindre. 

LOUIS, à Coitier, en lui prenant la main. 

La paix ! 

[Au comte , froidement.) 

Pour VOUS, rendez ce que vous avez pris: 
Rachetez sous trois jours votre tête à ce prix; 
Autrement, convaincu que vous n'y tenez guère, 
Je la ferai tomber, et cela sans colère. 

[A Coitier.) 
La colère fait mal. 

LE COMTE DE DREUX. 

Je me soumets. 
LOUIS, aux bourgeois. 

Eh bien 
De mon peuple opprimé suis-je un ferme soutien.^ 
Sur ce qu'on vous rendra, récompensez le zèle 
De messire Olivier, mon serviteur fidèle : 
Cinq cents écus pour lui qui m'a tout dénoncé ! 

OLIVIER, avec humilité. 
Sire! 

LOUIS. 

N'en veux-tu pas? 

OLIVIER. 

Votre arrêt prononcé, 
Que justice ait son cours. 

LOUIS, à Coitier. 

Et si ton roi t*en presse, 
N'accepteras-tu rien, toi qui grondes sans cesse? 

COITIER , avec un reste d'humeur. 
Je n'en ai guère envie, à moins d'être assuré 
Que mon malade enfin se gouverne à mon gré. 



ACTE II, SCÈNE VIII. 163 

LOUIS, à Coitier. 

D'accord. 

(Aux bourgeois.) 

Deux mille écus ne sont pas une affaire. 
Et c'est pour des sujets une bonne œuvre à faire. 
Vous les lui compterez, n'est-ce pas, mes enfants? 
11 veille jour et nuit sur moi, qui vous défends. 
Qui vous rends votre bien, qui vous venge et vous aime. 
Quelque vingt ans encor je compte agir de même. 
Je me sens rajeunir, qu'on le sache à Paris ; 
En portant ma santé, dites que je guéris. 
Et que vers les Rameaux, vienne un jour favorable. 
Chez un de mes bourgeois j'irai m'asseoir à table. 
Le ciel vous soit en aide ! 

[Au comte qui se retire avec eux.) 
Un mot 1 

(A Coitier.) 
Je n'en dis qu'un. 
[Au comte.) 
Pareil jeu coûta cher au seigneur de Melun. 
Il était comte aussi ; partant, prenez-y garde : 
Votre salaire est prêt, et Tristan vous regarde. 
Même orgueil, même sort. J'ai dit, retirez-vous. 

[Aux chevaliers et aux courtisans.) 
Ce que j'ai dit pour un, je le ferais pour tous. 

SCÈNE VIII. 
LOUIS, COMMINE, COITIER, OLIVIER LE DAIM , 

CHEVALIERS ET COURTISANS. 
OLIVIER. 

Sire, les envoyés des cantons helvétiques... 

LOUIS 

Qu'ils parlent! 



47G LOUIS XI. 

OLIVIER. 

Sans VOUS voir? 

LOUIS. 

Je hais les républiques. 

COMMINE. 

Leurs droits sont reconnus par Votre Majesté, 
Et libres... 

LOUIS. 

Je le sais : liberté ! liberté! 
Vieux mot qui sonne mal, que je suis las d'entendre; 
Il veut dire révolte à qui le sait comprendre. 
Libres! des paysans, des chasseurs de chamois ! 
Leur pays ne vaut pas mes revenus d'un mois. 

COMMINE. 

Ils n'en savent pas moins le défendre avec gloire, 
Et le duc de Bourgogne... 

LOTTIS. 

On devait, à les croire, 
Pour ménager leur temps, m'éveiller ce matin. 
Montagnards sans respect ! et sur leur front hautain, 
Brûlé des vents du nord, dans leurs glaciers stériles, 
UnoLantél... 

OLIVIER. 

Mon Dieu 1 sire, les plus débiles 
Sont celles qui souvent tiennent le plus longtemps: 
Sans m'en porter moins bien, jemeursdepuisvingtans. 

LOUIS. 

Pauvre Olivier! mais va, reçois-les; fais en sorte 
Que ces pâtres armés n'assiègent plus ma porte. 
Libres ! soit ; mais ailleurs. Qu'ils partent, je le veux. 
Contre mon beau cousin prendre parti pour eux? 
Moi ! j'en suis incapable, et je prétends le dire 
Au comte de Rhétel, pour peu qu'il le désire. 

{Bas à Olivier.) 
Traite avec eux. 



ACTE II, SCtNE VllI. 171 

OLIVIER, de même. 
Comment? 

LOUIS. 

A ton gré ; mais sois prompt. 
Donne ce qu'il faudra, promets ce qu'ils voudront, 

OLIVIER. 

Il suffit. 

LOUIS, haut. 

Des égards, et fais-leur bon visage; 
Qu'un splendide banquet les dispose au voyage. 
Mes Écossais et toi, chargez-vous de ce soin. 

[A voix basse.) 
Aven nos vins de France on peut les mener loin: 
Des Suisses, c'est tout dire, 

(.1 Coitier.) 
Où vas-lu ? 

COlTIER. 

Do la fcte 
Jo veux prendre ma part. 

LOUIS. 

Va donc leur tenir tête; 
Pilais, de par tous les saints! Coitier, veille sur toi. 

COITIER. 

Répondez-moi de vous, je vous réponds de moi. 

LOUIS, pendant que Coitier s'éloigne. 
Indulgents pour leurs goûts, sans pitié pour les nôtres 
Voilà les médecins. 

COITIER, revenant. 

Oui, sire, eux et bien d'autres, 
Dont Votre Majesté cependant fait grand cas, 
(Jui prêchent l'abstinence et ne l'observent pus. 

LOUIS. 

Va, railleur î 



472 LOUIS XI. 

SCÈNE IX. 

LES PRÉCÉDENTS , cxcepté COITIER et OLIVIER LE 
DAIM. MARIE entre vers le milieu de la scène. 

LOUIS, s'approchant de Commine. 
Eh bien donc, ce comte? 

COMMINE, 

Incorruptible. 

LOUIS. 

Erreur! 

COMMINE. 

J'affirme... 

LOUIS. 

Eh non ! 

C0SI3I1NE. 

Sire... 

LOUIS. 

C'est impossible 

COMMINE. 

Il repoussait vos dons. 

LOUIS. 

Refus intéressés. 

COMMINE. 

Pour qu'il les acceptât, que faire? 

LOUIS. 

Offrir assez. 
Je traiterai moi-même, et serai plus habile, 
iju'il vienne. 

COMMINE. 

Croyez-moi, le voir est inutile. 
Ne le recevez pas, sire. 



ACTE II, SCÈNE X. i73 

LOUIS. 

J'aurais grand tort : 
Vrai Dieu! mon bon parent me croirait déjà mort. 
Allez chercher le comte. 



SCÈNE X. 
LES PRÉCÉDENTS, excepté COMMINE. 

LOUIS. 

Ah! te voilà, Marie! 
As-tu fafit dans les champs une moisson fleurie? 

MARIE. 

J'en puis prendre à témoin les buissons d*alentour; 
S'il y reste une fleur!... 

LOUIS. 

J'attendais ton retour; 
Parle-moi du saint homme : a-t-il en ta présence 
De quelque moribond ranimé l'existence? 
Quel miracle as-tu vu? 

MARIE. 

Pas un, sire. 

LOUIS. 

On m'a dit 
Qu'il voulait pour moi seul réserver son crédit. 
En fait de guérisons, qu'il n'en demande qu'une, 
La mienne ; Dieu ni roi ne veut qu'on l'importune. 
Mais va, ma belle enfant, offrir un nouveau don 
A la Vierge des Bois dont tu portes le nom ; 
Je te joindrai bientôt dans son humble chapelle. 

MARIE. 

Je pars, sire. 

LOUIS, lui donnant une chaîne d'or. 
Ah ! tiens, prends ; c'est mon présent. 



174 LOUIS XI. 

MARIE. 



Pour elle? 



* LOUIS. 

Pour toi. 

MARIE 

Grand merci ! 

Nemours entre avec le Dauphin, Commine, Toison- 

d'Or et sa suite.) 

MARIE, apercevant Nemours. 

Ciel! 

LOUIS, qui l'observe. 

Qu'a-t-elledonc? 

{A Marie.) 
Sortez. 
Sur vos gardes, Tristan; messieurs, à mes côtés. 
(n va s'asseoir.) 

SCÈNE XI. 

LOUIS, LE DAUPHIN, NEMOURS, COMMINE, 

TOISON-D'OR, CHEVALIERS FRANÇAIS ET BOUR- 
GUIGNONS. 

NEMOURS, sur le devant de la scène. 

Je sens mon corps trembler d'une horreur convulsive ; 

C'est lui, c'est lui, mon père! etDieu souffre qu'il vive! 

LOUIS, après avoir parcouru les lettres de créance 

que le héraut lui présente à genoux. 

Largesse à Toison-d'Orî... Interdit devant nous, 
Vous paraissez troublé, comte, rassurez-vous. 

NEMOURS. 

On pâlit de colère aussi bien que de crainte; 
Et tels sont les griefs dont je viens porter plainte, 
Sire, que sur mon front, où vous voyez l'etfroi, 
La fureur qui m'agite a passé malgré moi. 



ACTE 11, SCÈNE XI. 173 

LOUIS. 

Ces griefs, quels sont-ils? 

KE1I0UR3. 

Vous allez ies connaître : 
Pourtrès-puissantseigneurleducCharles, mon maître, 
Premier pair du royaume, et prince souverain... 

LOUIS. 

Je connais les États dont je suis suzerain; 
Comte, passons aux faits. 

NEMOURS. 

Avons donc, roi de France, 
Son frère par le sang, comme par l'alliance, 
Moi, venu par son ordre et parlant en son nom. 
J'expose ici, les faits pour en avoir raison. 
Je me plains qu'au mépris de la foi mutuelle. 
Vous avez des cantons embrassé la querelle. 
Prêtant aide et secours à leurs déloyautés. 
Vous les protégez, sire; et quand ces révoltés 
Nous jettent fièrement le gage des batailles, 
Vous recevez leurs chefs, présents dans ces murailles. 

LOUIS, vivement. 
Je ne les ai pas vus, et ne les verrai pas. 
Poursuivez. 

NEMOURS. 

Je me plains que Chabanne et Brancas, 
Comme à la paix jurée, à l'honneur infidèles, 
Ont la lance à la main surpris nos citadelles, 
Et malgré les serments que Louis de Valois, 
Que le roi très-chrélien a prêtés sur la croix, 
Ont, en lâches qu'ils sont, par force et félonie, 
Fait prévaloir des droits qu'un traité lui dénie. 

LOUIS. 

S'ils l'ont fait, que le tort leur en soit imputé; 
Ils ont agi tous deux contre ma volonté. 

NEMOURS. 

J'en demande une preuvo. 



176 LOUIS XI. 



LOUIS. 

Et vous l'aurez. 

NEMOURS. 



Mais décisive. 



Mais prompte, 



LOUIS. 



Enfin? 



NEMOURS. 

Leur châtiment. 

LOUIS. 

Vous, comte! 
Quels que soient vos pouvoirs, c'est par trop exiger ; 
Car je dois les entendre avant de les juger. 

NEMOURS, avec emportement. 
Eh! sire, dans vos mains la hache toujours prête 
A frappé pour bien moins une plus noble tête. 

LOUIS, se levant. 
Laquelle? 

NEMOURS. 

Dieu le sait; quand il vous jugera. 
Dieu, qui condamne aussi, vous la présentera. 

LOUIS. 

La vôtre est dans mes mains. 

NEMOURS. 

Et VOUS la prendrez, sire; 
Mais écoutez d'abord ce qui me reste à dire. 

COMJUNE. 

Comte!... 

LOUIS, qui se rassied. 
Le Téméraire est bien représenté : 
Jamais ce nom par lui ne fut mieux mérité ; 
messieurs 1 

[A Nemours.) 
Mais achevez. 

NEilOURS. 

Je l'ose, 



ACTE II, SCÈNE XI. 177 

Quoi qu'il puisse advenir pour mes jours ou ma cause. 
Soyez donc attentif, vous, leur maître après Dieu ; 
Vous, féaux chevaliers; vous, seigneurs de haut lieu, 
Dont jamais l'écusson, terni par une injure, 
Lui vînt-elle du roi, n'en garda la souillure. 
Charles, sur les griefs dont cet écrit fait foi, 
Attend et veut justice, ou déclare par moi 
Qu'au nom du bien public et de la France entière, 
Des lions de Bourgogne il reprend la bannière. 
Pour tout duché, comté, fief ou droit féodal, 
Qu'il tient de la couronne à titre de vassal ; 
De l'hommage envers vous lui-même il se relève. 
Et sa foi qu'il renie, il la rompt par le glaive. 
Il s'érige en vengeur du présent, du passé. 
Du sang des nobles pairs traîtreusement versé : 
Devant Dieu contre vous et vos arrêts injustes 
Se fait le champion de leurs ombres augustes. 
Les évoque à son aide; et comme chevalier. 
Comme pair, comme prince, en combat singulier, 
Au jugement du ciel pour ses droits se confie : 

{Jetant son gant.) 
Sur quoi, voici son gage, et ce gant vous défie! 
Qui le relève? 

LE DAUPHIN, qui s'élance et le ramasse. 
Moi, pour Valois et les Hs! 

TOUS LES CHEVALIERS. 

Moi, moi, sire! 

LOUIS, qui s'est levé. 

Vous tous ! lui le premier, mon fils ! 
Mon fils, si jeune encore, et son bras les devance! 
Bien, Charles!. ..Pâque-Dieu! c'est unenfantde France! 

LE DAUPHIN, attendri. 
Mon père î... 

LOUIS , froidement. 

Assez! assez! 



178 Lours XI. 

[au héraut.) 
Prends ce gant, Toison-d'Or : 
[Montrant le Dauph'm.) 
Froissé par cette main, il est plus noble encor. 

(.4 Nemours.) 
Vous à qui je le rends, bénissez ma clémence : 
Si je ne pardonnais un acte de démence. 
Quand ce gage en tombant m'insultait aujourd'hui, 
Votre tête à mes pieds fut tombée avec lui. 
J'estime la valeur, et j'excuse l'audace. 

[Aux chevaliers.) 
Que nul de vous, messieurs, ne soit juste à ma place ! 
C'est le roi qu'on outrage, et je laisse à juger 
Si je me venge en roi de qui m'ose outrager. 

[A Nemours.) 
Je garde cet écrit; nous le lirons ensemble, 
Comte ; cejourpermetqu'un lieusaintnousrassemblc; 
Nous nous y reverrons en amis, en chrétiens, 
Et j'oublierai vos torts pour m'occuper des miens. 

NEMOURS, en sortant. 

J'ai fait mon devoir, sire, et j'aurai le courage, 

Fût-ce au prix de mes jours, d'achever mon ouvrage. 

LOUIS, qui/ail s'ujne à tout le monde de se retirer 

et à Tristan d'attendre au fond. 

Commine, demeurez I 

SCÈNE XU. 

LOUIS, COMMINE, TRISTAN, au fond. 

COMMINE. 

Que ne m'avez-vous cru, 
Sire! devant vos yeux il n'aurait point paru. 

LOUIS. 

Je ne hais pas les gens que la colère enllamme : 



ACTE II, SCÈNE XIÎ, d 79 

On sait mieux et plus tôt tout ce qu'ils ont dans l'àme. 
Il faut rassurer Charle en signant ce traité; 
J'entrevois qu'il se perd par sa témérité. 
Son digne lieutenant, Campo-Basso, qu'il aimo, 
Se vendrait au besoin et le vendrait lui-mêmo ; 
Pour trahir à propos il n'a pas son égal. 
L'orgueil de mon cousin doit le mener à mal; 
Et si, comme à Morat, le ciel veut qu'il l'expie, 
L'arrêter en chemin serait une œuvre impie. 

{Après une pause.) 
Mais mon fils... 

COMMINE. 

Que d'espoir dans sa jeune valeur! 
Digne appui de son père, avec quelle chaleur 
Il s'armait pour venger une cause si belle î 

LOUIS. 

Il serait dangereux s'il devenait rebelle. 

COMMINE. 

Quoi, sire... 

LOUIS. 

Je m'entends; et, par moi-même enfin, 
Je sais contre son roi ce que peut un dauphin. 
Mais, dites-moi, ce comte, il connaît votre fille? 

COMMINE, étonné. 
Lui? 

LOUIS, Vivement. 
Répondez. 

COMMINE, avec embarras. 

J'ai su qu'admis dans ma famille... 
J'étais en France. 

LOUIS. 

Après? 

COMMINE. 

J'ai su confusément 
Qu'il la vit. 



480 LOUIS XI. 

LOUIS. 

Qu'il l'aima? parlez-moi franchement. 

COMMI.NE. 

Le comte à sa beauté ne fut pas insensible. 

LOUIS. 

Il l'aime, et vous croyez qu'il est incorruptible!... 
Renfermez-vous chez moi ; sur ma table en partant 
J'ai préparé pour vous un travail important. 

COMMINE. 

Ne vous suivrai-je pas? 

LOUIS. 

Non : montrez-moi du zèle, 
Mais ici même ; allez ! 

[Pendant que Commine s'éloigne^) 
J'en saurai plus par elle. 



SCENE XIII. 
LOUIS, TRISTAN. 

LOUIS. 

TRISTAN. 



Viens \ 



Me voici ! 

LOUIS. 

Plus près. 

TRISTAN. 

Là, sire? 

LOUIS. 

Encore un pas 

TRISTAN. 

J'écouterai des yeux, vous pouvez parler bas. 

LOUIS. 

Eh bien! de ce vassal j'ai pardonné l'outrage. 



ACTE II, SCÈNE XIII. 181 

TRISTAN. 

Vous l'avez dit. 

LOUIS. 

C'est vrai. 

TRISTAN. 

J'en conclus que c'est sage. 

LOUIS. 

Je traite avec lui. 

TRISTAN. 

Vous 1 

LOUIS. 

Ce mot te surprend? 

TRISTAN. 

Non : 
Quoi que fasse mon maître, il a toujours raison. 

LOUIS. 

Pourtant, à mon cousin si l'avenir réserve 
Un revers décisif... que le ciel l'en préserve! 

TRISTAN. 

Moi, le vœu que je fais, c'est qu'il n'y manque rier.. 

LOUIS. 

Tu n'es pas bon, Tristan : ton vœu n'est pas chrétien. 
Mais, si Dieu l'accomplit, tout change alors. 

TRISTAN. 

Sans doute. 

LOUis. 

Laisser aux mains du comte un traité qui me coûte, 
Est-ce prudent? 

TRISTAN. 

Tous deux sont à votre merci.- 

LOUIS. 

Respect au droit des gens ! Non pas ; non, rien ici. 

TRISTAN. 

Comment anéantir un acte qu'il emporte? 

LOUIS. 

[e lui donne au départ une brillante escorte. 



!82 LOUIS XI. 

TRISTAN. 

Pour lui faire honneur? 

LOUIS. 

Oui, moi, son hôte el seigneur, 
Comme tu dis, Tristan, je veux lui faire honneur. 

TRISTAN'. 

Qui doit la commander? 

LOUIS. 

Toi, jusqu'à la frontière. 

TRISTAN. 

Ah! moi 

LOUIS. 

Compose-la. 

TRISTAN. 

Comment? 

LOUIS 

A ta manière. 

TRISTAN. 

D'hommes que je connais? 

LOUIS. 

D'accord. 

TRISTAN. 

Intelligents'? 

LOUIS. 

D'hommes à toi. 

TRISTAN. 

Nombreux ? 

LOUIS. 

Plus nombreux que ses gens : 
Pour lui faire honneur. 

TRISTAN. 

Certe. 

LOUIS. 

Et qui sait?... Mais écoute: 



ACTE II, SCÈNE XIll. 183 

C'est l'Angélus? 

TRISTAN. 

Oui, sire. 
(Louis retire son chapeau pour faire une prière, et 
Tristan l'imite.) 

LOUIS , se rapprochant de Tristan après avoir 
prié. 

Et qui sait? sur la route... 
11 est fier. 

TRISTAN. 

Arrogant. 

LOUIS. 

Dans un bois écarté, 
Par les siens ou par lui tu peux être insulté. 

TRISTAN. 

Je le suis. 

LOUIS. 

Défends-toi. 

TRISTAN. 

Comptez sur moi. 

LOUIS. 

J'y compte. 
Tu reprends le traité. 

TRISTAN 

C'est fait. 

LOUIS. 

Bien! 

TRISTAN. 

Mais le comte?... 

LOUIS. 

Tu ne me comprends pas. 

TRISTAN. 

11 faut donc... 



•184 LOUIS XI. 

LOUIS. 

Tu souris; 
Adieu, compère, adieu, tu comprends. 

TRISTAN. 

J'ai compris. 



ACTE TROISIEME 



SCÈNE I. 

Une forêt: la chapelle de Notre-Dame-des-Bo'is, dont 
le portail rustique s'avance, élevé de quelques de- 
grés; de l'autre, un banc au pied d'un arbre. 

AU lever du rideau, le tableau animé d'une fête de 
village : on danse en rond sur le devant de la 
scène. 

^ÎARCEL, RICHARD, DIDIER, MARTHE, 

PAYSANS, SOLDATS, MARCHANDS. 

MARCEL, chantant. 

Quel plaisir!... Jusqu'à demain 

Sautons au bruit du tambourin; 

Pour étourdir le chagrin, 

Fillettes, 

Musettes, 

Répétez mon refrain ! 

A la gaîté ce beau jour nous convie : 

L'esprit libre et le cœur content, 
Demandons tous bonheur et longue vie 

Pour le roi que nous aimons tant... 

MARTHE, qui s'approche de Marcel. 
Va-t-il mieux? 



ACTE III, SCÈNE I. 185 

MARCEL. 

Je le crois , mais qui le sait? personne. 

JIARTHE. 

Qu'un roi traîne longtemps, Marcel ', 

MARCEL. 

La place est bonne; 
On y tient tant qu'on peut. 

RICHARD. 

La santé vaut de l'or: 
Et la sienne, dit-on, coûte cher au trésor. 

DIDIER. 

Témoin les collecteurs dont nous sommes la proie. 

MARCEL. 

Oui ; des impôts sur tout, même sur notre joie! 
J'aime à me divertir; mais doit-on m'y forcer? 

MARTHE. 

Quand on danse pour soi, c'est plaisir de danser; 
Mais pour autrui ! 

DIDIER. 

Par ordre! 

RICHARD. 

Et quand la peur vous glace, 
La corvée est moins rude. 

MARCEL. 

On peut venir : en plaçai 

Quel plaisir!... Jusqu'à demain 

Sautons au bruit du tambourin; 

Pour étourdir le chagrin, 

Fillettes, 

Musettes, 

Répétez mon refrain ! 

Lorsqu'à bien rire ici Ton nous incite, 

Que nos seigneurs sont indulgents ! 
Chantons en chœur ce bon Tristan l'Ermite, 

Qui fait danser les pauvres gens. 

DIDIER, à Marcel, 
Voici des Écossais ! 



18C LOUIS XI. 

UN MARCHAND. 

Mon bon seigneur, de grâce, 
Payez. 

MARCEL. 

Sur quelque objet un d'eux a fait main basse. 
PREMIER ÉCOSSAIS, flw marchand. 
Non, de par saint Dunstan ! 

LE ilARCHAND. 

Le quart 1 
l'écossais. 

Pas un denier. 
Si je payais un juif, que dirait Taumônier? 
Hors d'ici, mécréant! 

DEUXIÈME ÉCOSSAIS, à Marthe. 
Un mot, la belle fille ! 

MARCEL. 

Mais, c'est ma femme î 

l' ÉCOSSAIS. 

Eh bien, je suis de la famille, 
Et je l'embrasserai. 

MARCEL, étant son chapeau. 

C'est grand honneur pour moi. 

DEUXIÈME ÉCOSSAIS. 

Tu dois sur sa beauté la dîme aux gens du roi ; 
Je la prends : dès demain, nous te rendrons visite. 
[Ils s'éloignent.) 

MARCEL. 

Puissent-ils m'épargner leur présence maudite! 

BiARTHE, s'essuyant la joue. 
Rien n'est sacré pour eux. 

DIDIER. 

Ils nous font plus de mal 
Que le vent, que la grêle et le gibier royal. 

RICHARD. 

Travaillez donc ! rentrez vos récoltes nouvelles, 
Pour que, fondant sur vous de leurs nids d'hirondelle?, 



ACTE III, SCÈNE II. 187 

ris viennent, par volée, apporter la terreur, 
La honte et la disette où s'abat leur fureur. 

MARTHE. 

Ils ont du pauvre Hubert séduit la fiancée. 

RICHARD. 

De mon unique enfant la vie est menacée. 

DIDIER. 

Quand les verrons-nous donc mourir jusqu'au dernier, 
Eux, et quelqu'un encor'? 

MARCEL. 

Chut! messire Olivier I 
En place : le voici ! 

Quel plaisir !... Jusqu'à demain 

Sautons au bruit du tambourin! 

Pour étourdir le chagrin, 

Fillettes, 

Musettes, 

Répétez mon refrain I 

SCÈNE II. 

LES PRÉCÉDENTS, OLIVIER. 
OLIVIER. 

Bien! mes amis, courage î 
C'est signe de bonheur quand on chante au village. 

MARCEL. 

Vous voyez, monseigneur, si nous sommes joyeux. 

OLIVIER. 

Je venais ici même en juger par mes yeux. 
J'aime le peuple, moi. 

JIARCEL. 

Grand merci! 

OLIVIER. 

Je l'estime. 



188 LOUIS XI. 

3IARCEL, bas à Marthe. 
Il en était. 

MAUTFIE. 

Tais- toi. 

OLIVIER. 

Que la fête s'anime : 
Allons! riez, dansez! le roi le veut ainsi; 
Il fait de vos plaisirs son unique souci. 

MARTHE. 

Au frais, sous la feuillée, on s'est mis en cadence; 
Nous n'avions garde au moins de manquer à la danse, 
Vu que le grand prévôt nous a fait avertir 
D'avoir, midi sonnant, à nous bien divertir. 

RICHARD. 

Et sous peine sévère ' 

8IARCEL. 

Il n'admet pas d'excuse, 
Le bon seigneur Tristan, quand il veut qu'on s'amuse. 
Aussi vous concevez qu'on est venu gaîment, 
Et nous nous amusons de premier mouvement. 

OLIVIER. 

C'est bien fait. 

MARTHE. 

De tout cœur. 

OLIVIER. 

Je vous en félicite. 
Il se peut que le roi de ce beau jour profite. 

DIDIER. 

Le roi ! 

OLIVIER. 

Qu'il vienne ici. 

MARCEL. 

Parmi nous? 

OLIVIER. 

Oui, vraiment 
Qu'as-tu donc? 



ACTE III, SCÈNE II. 189 

MARCEL. 

C'est la joie et... le saisissement. 
Le roi ! 

OLIVIER. 

Que direz-vous à cet excellent maître? 
Vous allez lui parler, mais sans le reconnaître. 

MARCEL. 

Je ne l'ai jamais vu qu'à travers les barreaux, 
Un soir que nous dansions là-bas, sous les créneaux. 
Quand je dis> je l'ai vu, j'explique mal la chose: 
J'ai voulu regarder; mais un roi vous impose. 

OLIVIER. 

Avais-tu peur? 

MARCEL. 

Moi, peur! non; mais, en y pensant, 
J'avais comme un respect qui me glaçait le sang. 
Richard, tu vas parler, 

RICHARD, à Didier. 
Toi! 

MARTHE. 

J'en fais mon affaire; 
Moi, si l'on veut. 

OLIVIER. 

Vous tous. Il faudra le distraire, 
Lui réjouir le cœur par quelque vieux refrain, 
Par quelque bon propos. 

MARCEL. 

Il a donc du chagrin? 

OLIVIER. 

Non pas! lui répéter qu'il se porte à merveille. 

MARTHE. 

Il va donc mal? 

OLIVIER 

Eh non! lui conter à l'oreille 
Tout ce que vous pensez. 

11. 



190 LOUIS XI. 

MARCEL. 

Comment, tout? 

OLIVIER. 

Pourquoi non? 

UARCEL. 

Bien î moi je me plaindrai des gens de sa maison. 

ilARTHE. 

Moi. de ses Écossais. 

DIDIER. 

Moi, de la vénerie. 

RICHARD, 

Moi, de la taille. 

UN PAYSAN. 

Et moi... 

OLIVIER. 

Halte-là, je vous prie: 
D'où vous vient cette audace? 

JIARTHE. 

Excusez, monseigneur. 
Nous pensons... 

OLIVIER. 

Vous pensez qu'il fait votre bonheur. 

MARCEL. 

Cestvrai. 

OLIVIER, 

Que vous l'aimez. 

MARCEL. 

C'estjusle. 

OLIVIER. 

Comme un père. 

MARCEL. 

Sans doute. 

OLIVIER. 

II m'est prouvé par cet aveu sincère 
Que vous pensez ainsi? 



ACTE III, SCÈNE II. 191 

' SIARCEL. 

D'accord. 

3IARTHE. 

Pas autrement. 

OLIVIER. 

Eh bien! dites-le donc, et parlez franchement. 

MARCEL. 

Sans détour. 

OLIVIER. 

Le voilà qui sort de l'ermitage. 

MARCEL. 

Ah ! ce vieillard si pâle ! 

OLIVIER. 

Il a très-bon visage. 

MARCEL. 

Oui, monseigneur. 

OLIVIER. 

Chantez ! 
MARCEL, d'une voix éteinte. 

Quel plaisir!... Jusqu'à demain... 
Sautons... 

OLIVIER, avec colère. 

Ferme ! soutiens ta voix , 
Delà gaîté, morbleu!... Chantez tous à la fois. 

MARCEL ET LE CHOEUR. 

Quel plaisir!... Jusqu'à demain 

Sautons au bruit du tambourin I 

Pour étourdir le chagrin, 

Fillettes, 

Musettes, 

Répétez mon refrain ! 



192 LOUIS XI. 

SCÈNE III. 

LES PRÉCÉDENTS, LOUIS, QUELQUES ÉCOSSAIS, 

qui restent dans le fond. 
[Tristan est dans le fond, et semble veiller sur le roi.) 

LOUIS, qui arrive à pas lents, et tombe épuisé sur 
le banc. 
Le soleil m'éblouit, et sa chaleur m'oppresse: 
L'air était moins pesant, plus pur dans ma jeunesse ; 
Les climats ont changé. 

OLIVIER, lui montrant les paysans. 

Mèlez-vous à leurs jeux: 
Vous êtes inconnu ; parlez-leur. 

LOUIS. 

Tu le veux*? 
OLIVIER, aux paijsans. 
Ce seigneur de la cour a deux mots à vous dire; 
Venez. 

[Les paysans se rapprochent du roi.) 
LOUIS, à Marthe. 
Vous, la fermière. 

ftURTHE. 

A vos ordres, messire. 

LOUIS. 

Comment faites-vous donc pour vous porter si bien? 

MARTHE. 

Comment ? 

LOUIS. 

Dites-le-moi. 

MARTHE. 

Pour cela tait-on rien? 
On y perdrait son temps; aussi, mauvaise ou bonne, 
Nous prenons la santé comme Dieu nous la donne. 
C'est chose naturelle, et qui vient, que je crois, 



ACTE III, SCÈNE III. I(l3 

Ni plus ni moins que l'herbe et le gland clans les bois. 
Pour m'en troubler la tête ai-je un instant de reste? 
Que nenni! le coq chante, et chacun, d'un pas leste, 
Court s'acquitter des soins qu'exige la saison : 
Le mari fait ses blés; la femme, à la maison, 
Gouverne de son mieux la grange et le ménage. 
L'appétit, qui s'éveille et qu'on gagne à l'ouvrape, 
Change en morceau de roi le mets le plus frugai. 
Jamais un lit n'est dur quand on fut matinal ; 
Le somme commencé, jusqu'au jour on l'achève : 
Qui n'a pas fait de mal n'a pas de mauvais rêve. 
Puis revient le dimanche, et pour se ranimer, 
On a par-ci par-là quelque saint à chômer. 
Travail, bon appétit, et bonne conscience, 
Sommeil à l'avenant, voilà notre science 
Pour avoir l'âme en paix et le corps en santé; 
L'année arrive au bout, et l'on s'est bien porté. 

LOUIS. 

Quoi! jamais de chagrin? 

MARCEL. 

Dame! la vie humaine 
N'a.qu'unbeau jour sur trois, c'est comme la semaine: 
La pluie et le beau temps, la peine et le plaisir; 
C'est à prendre ou laisser ; on ne peut pas choisir. 

LOUIS. 

Pour vous est le plaisir, pour nous la peine. 

MARTHE. 

A d'autres 
Pensez à nos soucis, vous oublierez les vôtres. 
Quand le pain se vend cher, vous vous en troublez peu ; 
Tout en filant mon lin, j'y rêve au coin du feu. 
Pourtant je chante encor : bonne humeur vaut richesse, 
Et qui soufTre gaîment a de moins la tristesse. 
Quel que soit notre lot, nous nous en plaignons tous. 
Mais le plus mécontent fait encor des jaloux. 
Il n'est pauvre ici-bas qu'un plus pauvre n'envie; 



194 LOUIS XI. 

Et quand j'ai par malheur des chagrins dans ma vie, 
Le sort d'un moins heureux me console du mien : 
J'en vois qui sont si mal que je me trouve bien. 

BIARCEL. 

Maillard, notre cousin, doit un an sur sa ferme. 
Donc, je bénis le ciel, moi qui ne dois qu'un terme. 

LOUIS, à Olivier. 
Ces misérables-ià font du bonheur de tout! 

OLIVIER, au roi. 
Bonheur qui sent le peuple. 

MARTHE. 

Il est de notre goût. 
Qui nous dit qu'un plus grand nous plairait davantage? 

OLIVIER, qui fait signe à Marthe. 
Mais chacun, dans ce monde, a ses maux en partage ; 
Vous aussi. 

LOUIS. 

Répondez : N'avez-vous pas vos maux, 
Partant des médecins? 

MARCEL. 

Oui-da! pour nos troupeaux,- 
Mais pour nous, que non pas! 

LOUIS. 

La raison? 

MARCEL. 

Elle est claire; 
Ils prennent votre argent souvent sans vous rien faire. 
Leur bailler mes écus, pas si simple! il vaut mieux 
Acheter au voisin un quartaut de vin vieux, 
Et pour m'administrer ce remède, que j'aime, 
N'avoir de médecin que le chantre et moi-même : 
Vuqu'onpaieàgrandsfraistouscesdonneursd'espoir, 
On croit en revenir, et puis crac! un beau soir 
Plus persjnne! 



ACTE IIF, SCÈNE III. 195 

LOUIS. 

Je souffre. 

MARCEL. 

Au jour de l'échéance 
Force est bien, malgré soi, d'acquitter sa créance . 
Quel homme avec la mort a gagné son procès? 

LOUIS, se levant. 
Tu ne la crains donc pas, la mort? 

MARCEL. 

Si j'y pensais. 
J'aurais peur comme un autre, encor plus, j'imagine; 
Mais pourquoi donc penser à ce qui vous chagrine? 
Pour peu que le curé nous en parle au sermon, 
Moi, je pense vignoble et je rêve moisson; 
Ou je me dis tout bas ceci, qui me console : 
Notre petit Marcel est beau, que j'en raffole. 
Tous les ans il grandit : moi, mon temps, lui, le sien. 
Amassons pour qu'un jour il ne manque de rien; 
Que l'enfant nous regrette. Aussi bien, quoi qu'on fasse, 
Il faut que tôt ou tard votre fils vous remplace. 

LOUIS. 

Mais le plus tard possible. 

BIARCEL. 

Ah! c'est mieux. 

OLIVIER. 

Ignorant! 

MARCEL. 

J'ai tort. 

OLIVIER. 

Des médecins le savoir est si grand ! 

MARCEL. 

Je parle du barbier de notre voisinage, 

Et l'on sait ce que c'est qu'un barbier de village. 

LOUIS, qui frappe sur l'épaule d'Olivier en riant. 
Par Dieu î voici quelqu'un qui le sait mieux que toi, 
Tout ministre qu'il est. 



496 LOUIS XI. 

OLIVIER, à Marcel. 

Pourquoi ris-tu? 

MARCEL. 

Qui, m ci'' 
Ce seigneur dit un mot qui me semble agréable . 
J'en ris. 

LOUIS. 

Vous l'appelez maître Olivier le Diable, 
Conviens-en. 

MARCEL, vivement. 
Non. 

LOUIS. 

Si fait. 

MARTHE, à Marcel. 

Trop jaser nuit souvent : 
Bouche close! 

LOUIS. 

Entre amis. 

MARTHE. 

Qu'on maudisse le vent, 
Quand il abat les fruits ou découvre la grange; 
L'orage, quand trop d'eau fait couler la vendange. 
L'orage ni le vent ne s'en fâcheront pas ; 
Les grands, c'est autre chose : on a beau parler bas, 
Tout ce qu'on dit sur eux leur revient à l'oreille. 
Et Ton pleure le jour d'avoir trop ri la veille. 

OLIVIER, à Marthe. 
Pourtant si quelqu'un d'eux disait du mal du roi. 
Vous le dénonceriez? 

MARCEL. 

C'est bien chanceux... 

LOUIS. 

Pourquoi? 

MARCEL. 

L'argent qu'on gagne ainsi vous porte préjudice. 



ACTE III, SCÈNE IM, 107 

OLIVIER. 

Rêves-tu? 

MARCEL. 

Vos moutons meurent par maléfice; 
Vos blés sèchent sur pied. Tenez, l'autre matin, 
Le fermier du couvent dénonça son voisin; 
La grêle à ses vergers fit payer sa sottise, 
Tout périt, et pourtant c'était du bien d'égliso, 

OLIVIER. 

Maître fou ! 

MARCEL. 

Je l'ai vu : demandez à Richard. 

RICHARD. 

C'est sûr. 

LOUIS, sévèrement. 
Dieu l'a puni d'avoir parlé trop tard. 

MARCEL. 

Je vous crois ; après tout, Dieu veuille avoir son âme ! 
Que vous sert votre argent, si l'enfer vous réclameV 
Aussi mon cœur s'en va quand je vois sur le soit 
Le convoi d'un défunt, les cierges, le drap noir, 
Et l'office des morts avec les chants funèbres; 
Je me dis : Les démons sont là, dans les ténèbres. 
Ils vont le prendre; et l'or, qu'il aimait à compter, 
Des grififes de Satan ne peut le racheter. 

LOUIS c 

Je me sens mal. 

OLIVIER, à Marcel, 

Poltron! 

MARCEL. 

J'en conviens, je frissonne; 
Pourtant j'ai bon espoir : je n'ai tué personne. 

LOUIS, avec violence. 
Va-t'en ! 



198 LOUIS XI. 

MARCEL. 

Je l'ai fâché, mais si je sais comment... 

OLIVIER. 

Rustre! 

LOUIS, à lui-même. 
La mort, l'enfer, un éternel tourment! 
Notre-Dame d'Embrun, soyez-moi secourablel 

[A Marcel.) [Lui secouant le bras.) 

Va-t'en.. . Non, viens, réponds : qui t'a dit, misérable, 
De me parler ainsi? 

MARCEL, tombant à genoux 
Personne. 

LOUIS. 

On t'a payé ; 
Qui l'a fait? 

MARCEL. 

Si c'est vrai, que je sois foudroyé! 

MARTHE. 

Allez, méchant propos chez lui n'est pas malice, 
C'est candeur. 

MARCEL. 

C'est bêtise; elle me rend justice. 
Demandez-leur à tous je suis connu. 

LOUIS. 

J'ai ri; 
{A Marthe.) 
Bien te prend d'être un sot. C'est donc là ton mari? 

MARTHE. 

Brave homme au demeurant, et que j'aime. 

LOUIS. 

Eh bien ! passe 
Je lui pardonnerai; mais ne lui fais pas grâce} 
Nomme tes amoureux. 

ÏIARTHE. 

Chez nous rien de pareil I 



ACTE III, SCÈNE III. 190 

LOUIS. 

Avec ces traits piquants, ces yeux, ce teint vermeil! 
Quoi ! pas un? réfléchis, car cela le regarde. 

MARCEL. 

Marthe, nomme-les tous ; je n'y prendrai pas garde. 

MARTHE, en souriant. 
Je n'en ai qu'un. 

LOUIS. 

Et c'est? 

MARTHE. 

Vous. 
LOUIS, la prenant à bras-le-corps. 
Vraiment! 

MARTHE. 

Finissez. 

LOUIS. 

Que crains-tu d'un vieillard? 

MARTHE. 

Pas si vieux! 

LOUIS. 

Mais assez 
Pour se fier à lui. 

MARTHE. 

Je ne m'y fierais guère; 
Vous avez l'œil vif. 

OLIVIER, bas à Marthe, 
Bien! 

MARTHE. 

L'air d'un joyeux compère, 

LOUIS. 

Oui-da? 

MARTHE. 

Fille avec vous pourrait courir gros jeu. 
OLiviKR, de même à Marthe, 
A merveille ' 



200 LOUIS XI. 

LOUIS. 

Tu crois? 

MARTHE. 

Et si je forme im vœu, 
C'est que, vous ressemblant d'iiumeur et de visage, 
Le roi qui se fait vieux porte aussi bien son âge. 

LOUIS. 

D'où vient?... 

MARTHE. 

Nous et nos fils nous aurions du bon temps ; 
Car vous êtes robuste, et vous vivrez cent ans. 

LOUIS. 

Cent ans! Tu l'aimes donc, le roi? 
MARTHE, à qui Olivier glisse dans la main une bourse 
qu'elle montre par derrière aux autres paijsans. 

Quelle demande ! 
Ne i'aimons-nous pas tous? 

LES PAYSANS. 

Oui, tous. 

MARTHE. 

La France est grande, 
Et chacun, comme nous, y bénit sa bonté. 

LOUIS, attendri. 
Tu l'entends? 

OLIVIER. 

Et par eux vous n'êtes pas flatté ! 
LOUIS, à Marthe. 
Pàque-Dieu î mon enfant, c'est le roi qui t'embrasse ! 

JU-RTHE. 

Le roi ! 

LES PAYSANS. 

Vive le roi ! 

MARCEL. 

Lui, son fils et sa race, 



ACTE ni, SCÈNE IV. ^ 201 

A toule éternité! 

LOUIS. 

Braves gens que voilà ! 
Leurs vœux me vont au cœur. 

OLIVIER. 

C'est qu'ils partent de là. 

LOUIS. 

Pour la France et pour moi, je vous en remercie. 

[A Marthe.) 
Ah! je vivrai cent ans! Eh bien! ta prophétie 
Te vaudra des joyaux : prends ceci, prends encor. 

[Aux paysans.) 
Allez vous réjouir avec ces écus d'or; 
Buvez à mes cent ans. 

MARCEL. 

Et plutôt dix fois qu'une. 
Je veux à tous venants montrer notre fortune, 
La compter devant eux. 

MARTHE. 

Et je leur dirai, moi, 
Que j'ai reçu de plus deux gros baisers du roi. 

SCÈNE IV. 

LOUIS, OLIVIER. 

LOUIS, avec émotion. 
Il est doux d'être aimé! 

OLIVIER. 

C'est vrai. 

LOUIS. 

Je suis robuste. 

OLIVIER. 

Et ces femmes du peuple ont souvent prédit juste. 

LOUIS. 

Tu ris. 



202 LOUIS XI. 

OLIVIER. 

Non pas. 

LOUIS. 

Cent ans! m'en flatter, j'aurais tort! 
Pourtant mon astrologue avec elle est d'accord. 

OLIVIER. 

Se peut-il? 

LOUIS. 

Chose étrange! 

OLIVIER. 

Et pour moi décisive; 
De plus, c'est au moment où le saint homme arrive. 

LOUIS. 

Comme envoyé du ciel ! 

OLIVIER. 

Sire, je la croirais. 

LOUIS. 

Oh ! non... mais c'est possible, à cinq ou six ans près; 
Et, fussé-je un cadavre usé par la souffrance, 
Vivant, je voudrais voir ces tyrans de la France, 
Ces vassaux souverains, réduits à leurs fleurons 
De ducs sans apanage et d'impuissants barons, 
N'off'rir de leur grandeur que le noble fantôme; 
Je voudrais voir leurs fiefs, démembrés du royaume, 
S'y joindre, et ne former sous une même loi 
Qu'un corps où tout fût peuple,oui, tout. . .excepté moi. 

OLrVIER. 

Plîit au ciel! 

LOUIS. 

Mon cousin m'a fait plus d'une injure; 
Qu'un bon cercueil de plomb m'en réponde, et je juro 
Que les ducs bourguignons, mes sujets bien-aimés. 
Seront dans son linceul pour jamais renfermés, 
Et qu'avec eux jamais mon royal héritage 
N'aura maille à partir pour la foi ni l'hommage. 



ACTE III, SCÈNE IV. 203 

Mais il vit ; parlons bas. Ce comte de Rétiiel, 
Cet homme incorruptible, ou qu'on a jugé tel, 
On l'entoure, on l'amuse, il n'a pas vu Marie. 
OLIVIER, lui montrant la chapelle ouverte. 
Elle est là. 

LOUIS. 

Je la vois. 

OLIVIER. 

C'est pour vous qu'elle prie. 

LOUIS. 

Avec cette ferveur et ce recueillement? 

Mon royaume, Olivier, que c'est pour un amant! 

OLIVIER. 

L'enjeu, si je le gagne, est difficile à prendre; 
Vos ennemis vaincus sont là pour me l'apprendre. 
LOUIS, regardant toujours du côté de la chapelle. 
Secret déjeune fille est parfois important; 
Je connaîtrai le sien ; qu'elle vienne ! 

OLIVIER, qiii fait un pas pour sortir. 

A l'instant. 

LOUIS. 

Prends soin que rien ne manque à la cérémonie. 

OLIVIER. 

La cour au monastère est déjà réunie. 
Et doit se rendre ici quand Votre Majesté 
Devant l'homme de Dieu \a jurer le traité. 

LOUIS. 

Je veux qu'il sache bien, pour prolonger ma vie, 
Que maintenir la paix est ma pieuse envie, 
Que je commande en maître à mes ressentiments. 

OLIVIER. 

Les reliques des saints recevront vos serments? 

LOUIS, plus bas. 
Non, la châsse d'argent suffit sans les reliques. 

OLIVIER. 

J'y pensais. 



204 LOUIS XI. 

LOUIS. 

Ce scrupule, aisément tu l'expliques; 
Connaissant mon cousin, j'ai droit de soupçonner 
Qu'un faux serment de lui pourrait les profaner. 

(On entend retentir les cris de: Vive le dauphin! 
Quel bruit! 

OLIVIER. 

Dans le hameau c'est le dauphin qui passe ; 
Ce peuple qui vous aime... 

[Les mêmes cris se répètent.) 

LOTTIS. 

Encor ! ce bruit me lasse : 
Ils aiment tout le monde; à quoi bon ces transports? 
Le dauphin! qu'on attende : il n'est pas roi. Va, sors, 
Il vient. 

[Olivier entre dans la chapelle.) 

SCÈNE V. 

LOUIS, LE DAUPHIN. 

LOUIS. 

Qu'a vez-vous donc? vous pleurez de tendresse. 

LE DAUPHIN. 

Pour la première fois je goutte cette ivresse : 
Qui n'en serait ému? Partout sur mon chemin, 
Partout les mômes cris ! 

LOUIS. 

Vous partirez demain. 

LE DAUPHIN. 

Sitôt! 

LOUIS. 

C'est un poison, prince, que la louange. 
Un jeune orgueil qu'on flatte aisément prend le change . 
On se croit quelque chose, on n'est rien. 



ACTE m, SCÈNE V. 205 

LE DAUPHIN. 

Je le sais. 

LOUIS. 

Beau sujet d'être heureux : des cris quand vous passez! 
Le peuple, en ramassant un écu qu'on lui jette, 
Fatigue de ses cris quiconque les achète. 
Jugez mieux de l'accueil qu'on vous a fait ici: 
J'ai parlé, j'ai payé pour qu'il en fût ainsi. 

LE DAUPHIN. 

Quoi, sire! cette joie, elle était commandée? 

LOUIS. 

Par moi. 

LE DAUPHIN. 

Mon cœur se serre à cette triste idée. 

LOUIS. 

Que la leçon vous serve : afm d'en profiter, 
Sous les créneaux d'Amboise allez la méditer. 

LE DAUPHIN. 

Qu'ai-je donc fait? 

LOUIS. 

Vous? rien ; et qu'oseriez-vous faire? 
Que pouvez-vous? 

LE DAUPHIN. 

Hélas! pas même vous complaire. 
C'est mon unique espoir; c'est mon vœu le plus doux: 
Mais... 

LOUIS. 

Parlez ! 

LE DAUPHIN. 

Je ne puis. 

LOUIS. 

Pourquoi trembler? 

LE DAUPHIN. 

Moi? 



206 LOUIS XI. 

LOUIS. 

Vous. 

LE DAUPHIN. 

Du moins, quand d'un vassal l'envoyé tous offense, 
Je ne tremble pas. 

LOUIS. 

Non ; mais prendre ma défense, 
La prendre sans mon ordre est aussi m'offenser. 

LE DAUPHIN. 

Dieu ! j'ai cru que vos bras s'ouvraient pour me presser, 
Que j'en allais sentir l'étreinte paternelle. 

LOUIS. 

Vision ! 

LE DAUPHIN. 

Qu'à ce prix la mort m'eût semblé belle! 
Si vous m'aimiez... 

LOUIS. 

Ainsi je ne vous aime pas? 

LE DAUPHIN. 

Pardonnez! 

LOUIS. 

Je vous hais?... Les enfants sont ingrats' 
Je suis un homme dur? 

LE DAUPHIN. 

Sire!... 

LOUIS. 

Presque barbare? 
Voilà comme on vous parle et comme on vous égare, 

LE DAUPHIN. 

Jamais. 

LOUIS. 

En s'y risquant on met sa vie au jeu , 
On l'ose cependant. 

LE DAUPHIN. 

Jamais. 



ACTE m, SCÈNE V. 207 

LOUIS. 

Qui donc? Beaujeu? 
Votre oncle d'Orléans? d'autres que je soupçonne!... 

[Avec bonhomie.) 
Charles, mon fils, sois franc : sans dénoncer personne, 
Nomme-les-moi tout bas; je ne veux pas punir, 
Je veux savoir. 

LE DAUPHIN. 

Mon oncle aime à m'entretenir. 



LOUIS. 



Il te dit...? 



LE DAUPHIN. 

Que la France un jour m'aura pour maître ; 
Que m'en faire chérir est mon devoir. 

LOUIS, à part. 

Le traître! 
{Haut.) 
Et ne vous dit-il pas qu'affaibli par mes maux, 
Je dois, oui... qu'avant peu je... s'il le dit, c'est faux. . 
Qu'enfin vous n'avez plus qu'à ceindre un diadème, 
Qui dans vos jeunes mains va tomber de soi-même? 

LE DAUPHIN. 

Dieu î 

LOUIS. 

C'est faux : mon fardeau me fait-il chanceler? 
Le poids d'un diadème est loin de m'accabler. 
Deux, trois autres encor, devenant ma conquête, 
Ne m'accableraient pas, et sur ma vieille tête 
Accumulés tous trois, lui seraient moins pesants 
Qu'une toque d'azur pour ce front de seize ans. 

LE DAUPHIN. 

Ah! vivez; c'est mon vœu quand j'ouvre la paupière: 
En refermant les yeux, le soir, c'est ma prière; 
Quand je vois sur vos traits refleurir la santé, 
Tout bas je bénis Dieu de m'avoir écouté; 



208 LOUIS XI. 

Vivez : sous votre loi que la France prospère, 
Je le demande au ciel; qu'il m'exauce! Ah! mon père, 
Pour ajouter aux jours qui vous sont réser^'és, 
S'il faut encor les miens, qu'il les prenne, et vivez ! 
LOUIS , en retirant sa vialn que le dauphin veut 
baiser. 
Non, non, je serais faible, et je ne veux pas l'être. 
Allez. 

[Le dauphin, qui fait un pas pour sortir, revient, 
-et baise la main du roi, en la mouillant de 
pleurs.) 

LOUIS, ému. 
C'est un bon fils, qui me trompe peut-être. 

SCÈNE VI. 

LOUIS, sur le devant de la scène, LE DAUPHIN, 
MARIE. 

LE DAUPHIN, bas à Marie qui sort de la chapelle. 
Adieu ! pensez à moi ! 

il A RIE. 

Vous partez, monseigneur? 

LE DAUPHIN. 

Domain. 

{[l lui baise la main.) 
Vous voulez bien, vous ! 

SCÈNE Vil. 

LOUIS, MARIE. 

LOUIS, tandis que Marie fait un signe de pitié ou 
dauphin qui sort. 

Il est plein d'honneur. 

Je rétais, et pourtant... 



ACTE Iir, SCÈNE VII. 209 

MARIE. 

Pardon, sire ! 
LOUIS, à part. 

Ah ! c'est elle. 
[Haut.) 
Approche, mon enfant; comme te voilà belle! 

MARIE. 

Chacun vient en parure à la fête du lieu. 

LOUIS. 

C'est agir saintement que se parer pour Dieu, 

MARIE. 

Je l'ai fait. 

LOUIS. 

Pour Dieu seul? 

MARIE. 

Pour qui donc? 

LOUIS. 

Je l'ignore 
A quelqu'un en secret tu voudrais plaire encore; 
l'ourquoi pas? 

MARIE. 

A vous, sire. 

LOUIS. 

A moi! je t'en sais gré; 
Mais supposons qu'ici, par ta grâce attiré, 
Quelque autre que ton roi... 

MARIE. 

Comment? 

LOUIS. 

Je le suppose. 

MARIE. 

Je ne vous comprends pas. 

LOUIS. 

Non ? parlons d'au tre chose ; 

12. 



âlO LOUIS XI. 

J'ai tort de supposer. 

[Il s'assied au pied de V arbre.) 

Viens t'asseoir près de moi, 
Là, bien; ne rougis pas : ton malade avec toi, 
Pour oublier ses maux, sans te fâcher peut rire, 
Et tu sais qu'un vieillard a le droit de tout dire. 

MARIE. 

Un monarque surtout. 

LOUIS. 

On me fait bien méchant : 
Jesuisbon homme au fond ; j'eus toujours du penchant 
A prendre le parti des filles de ton âge : 
Aussi plus d'un hymen fut mon royal ouvrage. 

MARIE. 

Vous êtes un grand roi . 

LOUIS. 

Les jeunes mariés 
Quelquefois me l'ont dit, j'en conviens. 

MARIE. 

Vous riez. 

LOUIS. 

Je songeais à t'offrir l'appui de la couronne ; 
Nous aurions réussi, mais tu n'aimes personne. 

MARIE. 

Moi, sire! 

LOUIS. 

Je le sais. 

MARIE. 

Pourtant vous m'accusiez. 

LOUIS. 



Je me trompais. 
Qu*est-ce donc? 



MARIE. 

Enfin, ce que vous supposiez, 

LOUIS. 

Sans détour faut-il que je te parle? 



ACTE III, SCÈNE VII. 211 

Je pensais, faussement, qu'à la cour du duc Charle, 
Ton cœur... à dix-huit ans quoi de plus naturel! 
S'était laissé toucher aux vœux d'un damoisel, 
Brave, de haut lignage et d'antique noblesse. 
Oh! j'avais, mon enfant, bien placé ta tendresse! 

MARIE, vivement. 
Poursuivez. 

LOUIS. 

Ce récit te semble intéressant. 

MARIE. 

Comme un conte. 

LOUIS. 

En effet, c'en est un. Quoique absent, 
Ton chevalier de loin occupait ta pensée, 
Et lui, jaloux de voir sa belle fiancée, 
En ambassade... 

MARIE, à part. 

Ociel! 

LOUIS. 

Arrivé d'aujourd'hui, 
Il venait de mes soins me demander l'appui 
Pour conclure... 

MARIE. 

Un traité? 

LOUIS. 

Non pas : un mariage. 

MARIE. 

El vous...? 

LOUIS. 

J'y consentais ; mais c'est faux ; quel dommagel 

MARIE. 

Quoi ! sire, vous savez . . . '/ 

LOUIS. 

Moi ; rien l 



212 LOUIS xr. 

SIARIE. 

Grand Dieu ! commrnt, 
Par qui donc? 

LOUIS. 

C'est un conte, et tu n'as point d'amant , 
Non : parlons d'autre chose. 

MARIE. 

Excusez un mystère 
Que j'ai dû respecter. 

LOUIS. 

Ah ! tu n'es pas sincère, 
Tu te caches de moi; je m'en vengerai! 
MARIE, effrayée. 

Vous! 
Grâce! pitié pour lui! je tombe à vos genoux! 
Qui l'a trahi? 

LOUIS , qui lui prend les mains en riant, tandis 
qu'elle est à ses pieds. 

Le traître est ton père lui-même. 

MARIE. 

Il vous a dit...? 

LOUIS. 

Le nom du coupable qui t'aime. 

MARIE. 

Il l'a x^ommé? 

. LOUIS. 

Mais oui. 

MARIE. 

Vous épargnez ses jours! 
Vous pardonnez... 

LOUIS. 

Sans doute. 
MARIE, avec un transport de joie. 
A Nemours! 



ACTE m, SCÈNE VII. 213 

Loms, àpart, en se levant. 

C'est Nemours! 

5IARIE. 

Que mon père attendri vous jugeait bien d'avance, 
Lorsque d'un orphelin il protégea l'enfance! 

LOUIS. 

Bon Commine! en effet, c'est lui... 

MARIE. 

Qui l'a sauvé. 
En exil par ses soins Nemours fut élevé. 

LOUIS. 

Excellent homme ! 

MARIE. 

Alors je l'aimai comme un frère; 
D'un avenir plus doux je flattai sa misère. 

LOUIS. 

Et Commine, pour toi, fier d'un tel avenir, 
Au sang des Armagnacs un jour voulait t'unir; 
C'était d'un tendre père. 

MARIE. 

moment plein de charmes î 
Je vais donc lui parler, le voir, tarir ses larmes. 
Partager son bonheur ! 

LOUIS. 

Tu ne le verras pas. 

MARIE. 

Pourquoi? si le hasard portait ici ses pas... 

LOUIS. 

Le hasard? 

MArilE. 

Eh bien ! non ; je dois tout vous apprendre ; 
Sur un mot de sa main j'ai promis de l'attendre. 
On soupçonne aisément quand on n'est pas heureux ; 
Surpris de mon absence et trompé dans ses vœux, 
Que dira-t-il? 



214 LOUIS XI. 

LOUIS. 

J'y songe, et me fais conscience 
D'éveiller dans son cœur la moindre défiance ; 
Vauvre Nemours!... Écoute : il se croit inconnu; 
De le désabuser l'instant n'est pas venu. 
Par d'importants motifs, qui nous font violence, 
Ton père, ainsi que moi, nous gardons le silence, 
En l'instruisant trop tôt, tu le perds pour jamais. 

MARIE. 

Je me tairai. 

LOUIS. 

J'y compte, et tu me le promets 
Devant la Vierge sainte, objet de tes hommages, 
Qui bénit sur l'autel les heureux mariages. 
Tu m'entends : ne va pas t'oublier un moment. 
Elle me le dirait. 

MARIE. 

Non ; j'en fais le serment. 

LOUIS. 

[A part.) 
C'estbien : Dieu l'a reçu . Nemours 1 . . . pour qu'il expire, 
Un mot de moi suffit, un mot... dois-je le dire? 
J'y vais penser. Tristan! 

[A Marie.) 
Je te laisse en ce lieu ; 
(Il la baise au front.) 
Mais la Vierge t'écoute. Adieu, ma fille, adieu! 

SCÈNE VllI. 

MARIE. 

Qu'il m'est doux, ce baiser, gage de sa clémence! 
Mais, hélas! cette joie inespérée, immense. 
Qui m'attendrit, m'oppresse et voudrait s'épancher. 
Elle inonde mon cœur, il faut la lui cacher. 



ACTE III, SCÈNE IX. ^iS 

Je le dois : en parlant je deviens sacrilège. 
Sainte mère de Dieu, dont le nom me protège, 
vous, dans mes chagrins mon céleste recours, 
Dans ma joie aujourd'hui venez à mon secours; 
Rendez mes yeux muets et faites violence 
A l'aveu qui déjà sur mes lèvres s'élance; 
Prêt à s'en échapper, qu'il meure avec ma voix. 
Je tremble, je souris et je pleure à la fois. 
Dieu ! que je suis heureuse ! il vient. 

SCÈNE IX. 
MARIE, NEMOURS. 

BIARIE. 

Nemours! 

NEMOURS. 

Marie i 
Je vous retrouve enfin ! 

MARIE. 

Et dans votre patrie, 
Sous ce beau ciel de France ! 

NEMOURS. 

Il m'a tant vu souffrir! 

UARI£. 

Espérez 1 

NEMOURS. 

Près de vous me verra-t-il mourir? 

MARIE. 

Mourir! ne craignez plus; je sais, j'ai l'assurance 
Que... Non, je ne sais rien; cependant l'espérance, 
Comme un songe, à mes yeux sourit confusément, 
Et d'un bonheur prochain j'ai le pressentiment. 

NEMOURS. 

Tendre sœur, pour mes maux toujours compatissante, 
Mais plus belle I 



21G LOUIS XI. 

MARIE. 

Est-il vrai? 

NEMOURS. 

Plus belle encore ? 

MARIE. 

Absente, 
Vous me regrettiez donc, mon noble chevalier? 
Car vous l'êtes toujours. 

NEMOURS. 

Qui? moi, vous oublier! 
Le puis-je? 

MARIE. 

Quand mes mains cueillaient dans la rosée 
L'offrande qu'à l'autel tantôt j'ai déposée, 
La fleur que feuille à feuille interrogeaient mes doigts 
M'a dit que vous m'aimiez, Nemours, et je la crois. 

NEMOURS. 

Ému par vos discours, je me comprends à peine : 
Ce sentiment profond suspend jusqu'à ma haine. 

MARIE. 

Pourquoi haïr, Nemours? il est si doux d'aimer! 

NEMOURS. 

Pourquoi, grand Dieu! 

MARIE. , 

Celui que vous allez nommer 
Peut-être à la pitié n'est pas inaccessible; 
Demain, dès ce jour même. . . 

NEMOURS. 

Eh bien? 

MARIE. 

Tout est possible; 
Heureuse, je crois tout. Je ne puis rien prévoir, 
Rien sentir, rien penser, sans m'enivrer d'espoir; 
Et, soit que Dieu m'éclaire, ou que l'amour m'inspire, 
Je n'ai que du bonheur. Nemours, à vous prédire. 



ACTE III, SCÈNE IX. 217 

NEMOURS. 

Hélas! 

MARIE. 

Vous souvient-il, ami, de ce beau jour 
Où votre aveu m'apprit que vous m'aimiez d'amour? 
C'était le soir. 

NEMOURS. 

Au pied d'une croix solitaire. 

3IARIE. 

Mes yeux baissés comptaient les grains de mon rosaire, 
Et j'écoutais pourtant. 

NEMOURS. 

Sur le bord du chemin, 
Un vieillard qui pleurait vint nous tendre la main. 

MARIE. 

Il reçut notre aumône, et sa voix attendrie 
Me dit que... je serais... 

NE3I0URS. 

Ma compagne chérie, 
Ma femme. 

MARIE. 

Il s'en souvient ! 

NEMOURS. 

Ces biens que j'ai perdus, 
J'espérais que, pour vous, ils me seraient rendus. 
Je reviens; mais l'exil est toujours mon partage. 
Des biens, je n en ai plus, et dans mon héritage. 
Sous le toit paternel, par la force envahis. 
Je suis un étranger comme dans mon pays. 

MARIE. 

Votre exil peut finir. 

NEMOURS. 

En traversant la France, 
Je visitai ces murs, berceau de mon enfance; 
Morne et le cœur navré, j'entendis les roseaux 
Murmurer tristement au pied de leurs créneaux. 

il- 13 



218 LOLIS ÎI. 

Que de fois à ce bruit j'ai rêvé sous les hêtres, 
Dont l'antique avenue ombragea mes ancêtres ! 
Le fer les a détruits, ces témoins de mes jeux; 
Mon vieux manoir désert tombe et périt comme eux. 
L'herbe croît dans ses cours ; les ronces et le lierre 
Ferment aux pèlerins sa porte hospitalière. 
Le portrait de mon père, arraché du lambris, 
Était là, dans un coin, gisant sur des débris. 
Pas un des ser\i leurs dont il reçut l'hommage, 
Et qui heurtent du pied sa vénérable image, 
N'a de l'ancien seigneur reconnu l'héritier, 
Hors le chien du logis, couché sous le foyer, 
Qui, regardant son maître avec un air de fête, 
Pour me lécher les mains a relevé la tète. 

3IARIE. 

Pourtant, si ce vieillard, par nos dons assisté, 
Avait, en nous parlant, prédit la vérité; 
Si vous deviez un jour, dans votre ancien domaine, 
Voir vos nombreux vassaux bénir leur châtelaine, 
Baiser son voile blanc, se partager entre eux 
Le bouquet nuptial tombé de ses cheveux; 
Si tous deux à genoux, là, dans cette chapelle, 
Nous devions être unis par la Vierge immortelle! 

NEMOURS. 

mon unique amie, ô vous que je revois, 
Que peut-être j'entends pour la dernière fois. 
Nous unis!... Sous ces nefs puisse ma fiancée 
Ne pas suivre en pleurant ma dépouille glacée! 
Une voix, dont mon cœur reconnaît les accents, 
M'annonce mon destin : c'est la mort, je le sens. 
Oui, je mourrai : je dois reposer avant l'âge 
Dans le funèbre enclos voisin de ce village. 

MARIE. 



Que dites-vou 



NEMOURS. 

Heureux si, debout sur le se un 



ACTE III, SCÈNE X. 219 

Un prêtre n'y vient pas arrêter mon cercueil, 
Et, comme à l'assassin banni de cette enceinte, 
Ne m'y refuse pas et la terre et l'eau sainte ! 

MARIE. 

A vous, Nemours, à vous ! jamais ce ciel natal, 
Jamais ce doux pays ne vous sera fatal. 
Apprenez que vos droits, vos biens... Vierge divine, 
Pardonnez, je me tais. Moi causer sa ruine. 
Moi qui mourrais pour lui ! 

NEMOURS. 

Marie, expliquez-vous ; 
Parlez. 

MARIE. 

Je ne le puis : non, non, séparons-nous. 
Par pitié pour vous-même il faut que je vous quitte. 
Ami, laissez-moi fuir : le trouble qui m'agite 
Peut m'arracher un mot à ma bouche interdit : 
Espérez, espérez!.... On vient: 

[Se retournant vers la chapelle.) 
Je n'ai rien dit. 

SCÈNE X. 

LOUIS, NEMOURS, FRANÇOIS DE PAULE, OLI- 
VIER, TRISTAN, LE CARDINAL d'ALBY, DAM- 

MARTIN , PRÊTRES , CHEVALIERS FRANÇAIS ET BOUR- 
GUIGNONS. 

NEMOURS, sur le devant de la scène. 
Comme on croit aisément au bonheur qu'on désire î 
Mais que son cœur s'abuse ! 

LOUIS, qui tient à la main le papier que Nemours 
lui a remis. 

Ici, la haine expire: 
Un roi devient clément, mon père, à vos genoux.. 



220 LOUIS XI. 

Et sous la croix du Dieu qui s'immola pour nous, 
Quel pardon peut coûter après son sacrifice? 
Le comte de Réthel m'a demandé justice : 
Bien que de son message il se soit acquitté 
Moins en sujet soumis qu'en vassal révolté, 
Je préfère mon peuple au soin de ma vengeance. 
J'approuve, j'ai signé ce traité d'alliance. 
Et je vous le remets pour qu'il soit plus sacré 
Au sortir de vos mains où nous l'aurons juré. 
FRANÇOIS DE PAULE, sur les degrés de la chapelle^ 

entre deux prêtres dont Vnn tient une châsse d'aï'' 

gent. Vautre une croix. 
mon fils, je suis simple et j'ai peu de lumières: 
Je vis loin des palais ; mais souvent les chaumières 
M'apprennent par leur deuil que le plus beau succès 
Rapporte moins aux rois qu'il ne coûte aux sujets. 
Dieu l'inspire, celui qui, dépouillé de haine, 
Rapproche les enfants de la famille humaine, 
Ne veut voir qu'un lien dans son pouvoir sur eux. 
Et dans l'humanité qu'un peuple à rendre heureux. 
Rois, c'est votre devoir, et prêtres, nous le sommes, 
Non pas pour diviser, mais pour unir les hommes. 
Par le double serment que mes mains vont bénir. 
De la bouche et du cœur venez donc vous unir. 
Des pactes d'ici-bas les arbitres suprêmes 
En trahissant leur foi se trahissent eux-mêmes, 
Et dans le livre ouvert au jour du jugement 
Ils liront leur parjure écrit sous leur serment. 

NEMOURS. 

Le ciel qui voit mon cœur comprendra mon langage : 
Je parle au nom d'un autre, et c'est lui qui s'engage. 
Se tient pour satisfait dans son honneur blessé. 
Et devant l'Éternel jure oubli du passé. 

LOUIS. 

Le comte de Réthel pouvait sans se commettre 
Prononcer le serment qu'il se borne à transmettre; 



ACTE III, SCÈNE XI. 221 

Je le reçois pourtant, et j'engage ma foi 
A Charles de Bourgogne, ici présent pour moi. 
C'est de lui que j'entends oublier toute injure, 
Et devant l'Étemel c'est à lui que je jure... 

SCÈNE XI. 

LES PRÉCÉDENTS, LE DAUPHIN, DUNOIS, TORCY, 

LE DAUPHIN, s'élançant vers le roi. 
Mon père ! 

LOUIS. 

Eh quoi! sans ordre? 

LE DAUPHIN. 

Un message important... 
Pardonnez! mais la joie... il arrive à l'instant: 
Charles, votre ennemi... 

LOUIS. 

Mon ennemi! Qu*entends-je? 
Qui? lui, mon allié, mon frère! 

LE DAUPHIN. 

Dieu vous venge: 
Il est vaincu. 

LOUIS. 

Comment? 

LE DAUPHIN. 

Vaincu devant Nancy. 

NEMOURS. 

Charle! 

LOUIS. 

En étes-vous sur ? 

LE DAUPHIN. 

Les seigneurs de Torcy, 
De Dunois et de Lude en ont eu la nouvelle. 
Un de ses lieutenants a trahi sa querelle, 
Il a causé sa perte. 



222 LOUIS XI. 

LOUIS . 

Ah! le lâche! 

NEMOURS. 

Faux bruit, 
Qu'un triomphe éclatant aura bientôt détruit! 
Le duc Charle... 

LE DAUPHIN. 

Il est mort. 

LOUIS. 

La preuve? 
LE DAUPHIN, lui remettant des dépêches. 

Lisez, sire: 
La voici. 

NEMOURS. 

Vaincu, mort! non : quoi qu'on puisse écrire, 
Moi, comte de Réthel, au péril de mes jours. 
Je maintiens que c'est faux ! 

LOUIS. 

C'est vrai, duc de Nemours. 

LE DAUPHIN. 

Nemours! 

NEMOURS. 

Je suis connu. 

LOUIS. 

C'est aussi vrai, parjure, 
Qu'il l'est qu'envers ton Dieu coupable d'imposture, 
Coupable envers ton roi de haute trahison, 
Tu mentais à tous deux par ton titre et ton nom. 
Le ciel dans sa justice a trompé ton attente. 
Qu'on s'assure de lui. 

NEMOURS , tirant son épée. 

Malheur à qui le tente! 

[Aux chevaliers de sa suite,) 
Qu'on l'ose! A moi, Bourgogne! 

LOUIS. 

A moi, France! 



ACTE 111, SCÈNi: XII. ^2.3 

FRANÇOIS DE PAULE , scdslssant Ici cfoix claïis les maim 
d'un prêtre et s' élançant entre les deux partis. 

Arrêtez, 
Au nom du Dieu sauveur à qui vous insultez I 
NEMOURS , baissant son épée comme les autres 
chevaliers. 
Ma fureur m'égarait, et ces preux que j'expose, 
Vaincus sans me sauver, périraient pour ma cause. 
Arrière, chevaliers ! si Charle est triomphant, 
La terreur de son nom mieux que vous me défend ; 
S'il n'estplus, mourant seul, je mourrai sans me plaindre. 

[En jetant son épée aux pieds du roi.) 
Pour venir jusqu'à toi, comme toi j'ai dû feindre; 
Je l'ai dû ; je l'ai fait. Quel que fût mon dessein, 
J'en rendrai compte à Dieu qui l'a mis dans mon sein. 
Jette encore une proie aux bourreaux de mon père! 
Il te manque un plaisir : je n'ai ni fils, ni frère, 
Je n'ai pas un ami que tu puisses forcer 
A recevoir vivant mon sang qu'ils vont verser. 
LOUIS , faisant signe à Tristan d'emmener 
Nemours. 
Aujourd'hui, grand prévôt, son procès, sa sentence; 
Demain le reste. 

[Nemours sort entouré de gardes et suivi des 
Bourguignons .) 

SCÈNE XII. 

LES PRÉCÉDENTS, cxccpté NEMOURS et TRISTAN. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

roi! j'implore ta clémence. 

LOUIS. 

A m'outrager ici que ne s'est-il borné! 

Je pardonnerais tout; mais moi, le fils aîné, 

Le soutien de l'Église, absoudre un sacrilège 



224 LOL'is XI. 

Qui brave des autels le divin privilège, 

Qui sans respect pour vous... Ah! je vous vengerai, 

Ou le roi Très-Chrétien n'aurait rien de sacré ! 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Qu'au moins je le console! 

LOUIS, vivement. 

Oui, plus il est coupable, 
Et plus vous lui devez votre appui charitable ; 
Oui, pour sauver son âme, allez, suivez ses pas. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Et la vôtre, mon fils, n'y penserez-vous pas? 

SCÈNE XIII. 

LES PRÉCÉDENTS, excepté Y^ANÇOlS DE PAULE. 

LOUIS- Il regarde sortir François de Paiile; puis avec 
un transport de joie, ?nais à voix basse. 

Montjoie et Saint-Denis ! Dunois, à nous les chances ! 
Sur Péronne, au galop, cours avec six cents lances. 
En Bourgogne, Torcy! Que le pays d'Artois, 
Par ton fait, Baudricourt, soit France avant un mois. 
A cheval, Dammartin! main-basse sur la Flandre! 
Guerre au brave ; un pont d'or à qui voudra se vendre. 

[Au cardinal d'Alby.) 
Dans la nuit, cardinal, deux messages d'État : 
Avec six mille écus, une lettre au légat; 
Une autre, avec vingt mille, au pontife en personne. 

[Aux chevaliers.) 
Vous, prenez l'héritage avant qu'il me le donne : 
En consacrant mes droits, il fera son devoir ; 
Mais prenons : ce qu'on tient on est sûr de l'avoir. 
La dépouille à nous tous, chevaliers; en campagne! 
Et, par la Pâque-Dieu! des fiefs pour qui les gagne! 



ACTE !V, SCÈNE I. 225 

{Haut et se tournant vers l'assemblée.) 
En brave qu'il était, le noble duc est met. 
Messieurs; ce fut hasard quand on nous vit d'accord. 
Il m'a voulu du mal, et m'a fait, à Péronne, 
Passer trois de ces nuits qu'avec peine on pardonne; 
Mais tout ressentiment s'éteint sur un cercueil : 
Il était mon cousin ; la cour prendra le deuil. 



ACTE QUATRIÈME 



La chambre à coucher du roi : deux portes latérales; 
un prie-Dieu , et au-dessus une croix. Une fenêtre 
grillée; des rideaux à demi fermés qui cachent un 
lit placé dans un enfoncement. Une cheminée et 
du feu. 

SCÈNE I. 

NEMOURS, COITIER. 

COITIER. 

Entrez : j'avais besoin d'épancher ma tendresse ; 
Qu'enfin sur sa poitrine un vieil ami vous presse! 

NEMOURS. 

Bon Coitier ! 

COITIER. 

De trois fils lui seul est donc resté; 
Lui, l'enfant de mon cœur, qu'au berceau j'ai porté, 
Que mes bras ont reçu des flancs qui l'ont fait naître! 
Oui, voilà bien les traits, le regard de mon maître! 

NEMOURS. 

Je lui ressemble en tout, Coitier, j'aurai son sort. 

is. 



226 LOUIS XI. 

COITIER. 

Par le ciel, tu vivras!... Excusez ce transport: 
D'un ancien serviteur j'ai l'âme et le langage, 
Monseigneur. 

NEMOURS, lui serrant la main. 
Digne ami! 

COITÏER. 

Ne perdez pas courage. 
NEMOURS, promenant ses regards autour de lui. 
Des verrous, des barreaux, encore une prison! 

COITIER. 

C'est la chambre du roi. 

NEMOURS. 

Quoi! ce triste donjon. 

COITIER. 

Voyez : un crucifix, un missel, des reliques. 
Qu'ont usés dans ses mains ses baisers frénétiques; 

[Lui montrant un poignard.) 
Une arme qu'il veut voir et qu'il n'ose toucher; 
Des rideaux où la peur vient encor le chercher. 
Sous leurs plis redoublés en vain il se retire; 
Le remords l'y poursuit; un bras hideux les tire, 
L'applique sur son cœur, et ce lit douloureux, 
Nemours, est le vengeur de bien des malheureux. 
Il doit vous voir ici. 

NEMOURS. 

Qu'entends-je? 
comER. 

Avant une heure, 
Il nous y rejoindra. 

NEMOURS. 

Comment, seul? 

COITIER. 

Que je meure, 
S'il n'amène avec lui, pour veiller sur ses jours, 
La meule d'Écossais qu'en laisse il tient toujours! 



ACTE IV, SCÈNE I. 227 

fl pouvait cependant s'épargner les alarmes; 
Tristan n'était pas homme à vous laisser des armes. 
Comme il suivait de l'œil vos moindres mouvements, 
Quand ses doigts exercés touchaient vos vêtements! 
Comme il lisait du roi Tordre et la signature ! 
Il est geôlier dans l'âme et bourreau par nature. 

NEMOURS. 

L'infâme! 

COITIER. 

Quel courroux dans son regard altier, 
Lorsqu'il vit avec moi sortir son prisonnier! 
Sa figure a pâli, par la rage altérée. 
On eût dit un limier, les yeux sur la curée, 
Quand un piqueur du roi, le coutelas en main, 
Tient ravir sous ses dents un lambeau du festin. 

NEMOURS. 

Me voir, moi, dans ce lieu! 

COITIER. 

C'est celui qu'il préfère, 
Pour peu qu'un entretien exige du mystère. 
Votre prison d'ailleurs ne l'aurait pas tenté. 
Le frisson dévorant dont il est agité 
S'accommoderait mal de l'horreur qu'elle inspire 
Et des froides vapeurs qu'un malade y respire. 

NEMOURS. 

Que me veut-il? 

COITIER. 

Avant de vous le déclarer, 
C'est moi qu'il a choisi pour vous y préparer. 

NEMOURS. 

Mais qui m'a pu trahir? l'a-t-il dit? 

COITIER. 

Je l'ignore. 
Commine est innocent : sa disgrâce l'honore. 
Le maître à son retour ne Ta pas ménagé; 
Vrai Dieu, quelle fureur! 



228 LOUIS XI. 

NEMOURS , vivement. 

Sur lui s'est-il vengé? 

COITIER. 

En paroles; la paix sera facile à faire; 

On est bientôt absous quand on est nécessaire. 

Soyez-le donc. 

NEMOURS. 

Qui, moi! 

COITIER. 

Vous le rendrez clément : 
S'il condamne sans peine, il pardonne aisément. 

NEMOURS. 

Lui! 

COITIER. 

La douleur dit vrai :.je dois donc le connaître. 
Peu d'hommes sont méchants pour le plaisir de l'être; 
Pas un, hormis Tristan; l'intérêt ici-bas. 
Et non l'instinct du mal, fait les grands scélérats. 
Instruit de votre sort, j'ai couru vous défendre. 
D'abord votre ennemi ne voulait pas m'entendre; 
Mais la douleur l'abat, et j'en ai profité ; 
Car vous étiez perdu, s'il se fût bien porté. 
J'ai l'art d'apprivoiser son esprit irascible; 
Nemours, j'ai mis le doigt sur la fibre sensible : 
La Bourgogne est son rêve; il la veut en vieillard; 
Désir de moribond n'admet point de retard. 
J'ai dit que vous pouviez hâter cette conquête. 

NEMOURS. 

Vous, Coitier ! 

COITIER. 

Médecin, je n'agis qu'à ma tête. 
Le peuple croit en vous; cher à ses magistrats, 
Vous avez leur estime et l'amour des soldats ; 
Vos amis dans leurs mains tiennent les forteresses : 
Vous pouvez donc beaucoup par l'or ou les promesses. 
Soit pour gagner les cœurs aux États assemblés, 



ACTE IV, SCÈNE I. 2'20 

Soit au pied d'un château pour en avoir les clcs. 
Agissez ; c'est un mal, j'y répugne moi-même; 
Mais l'extrême péril veut un remède extrême. 
Vous vivez, en un mot, si vous obéissez; 
Sinon, vous êtes mort; j'ai tout dit: choisissez. 

NEMOURS. 

Moi, de mon protecteur dépouiller l'héritière! 
Pour qui? pour le bourreau de ma famille entière. 

COITIER. 

Nemours, mon noble maître, accepte, par pitié! 
Si c'est un tort, eh bien ! j'en prendrai la moitié, 
Comme autrefois ma part dans cette coupe amère 
Que je t'ai vu, mourant, refuser de ta mère. 
Ta bouche, après la mienne, osa s'en approcher ; 
La vie était au fond, et tu vins l'y chercher. 
Nemours, je te sauvai: que je te sauve encore! 
Ce sont tes droits, tes jours, ta grâce que j'implore. 
Moi, ton vieux serviteur, moi qui venais jadis 
Me pencher sur ta couche en te nommant mon fils . 
Oui, mon fils, oui, c'est moi qui demande ta grâce, 
La mienne, et je l'attends à tes pieds que j'embrasse. 

NEMOURS 

Jamais : plutôt mourir! 

COlTIER. 

Tu le veux? 

NEMOURS. 

Je le doi. 
COITIER , qui va ouvrir la porte de son appartement. 
Regarde : ce cachot, c'est mon asile, à moi; 
Mais tout l'or que prodigue un tyran qui succombe 
M' eût-il à son cadavre attaché dans sa tombe? 
Non, si pour m'y résoudre il ne m'eût assuré 
Le droit qu'il avait seul d'en sortir à son 2;ré. 
Mon malade céda; mes soins, c'était sa vie. 
Tiens, reçois-la de moi, cette clé qu'on m'envie : 



230 LOUIS XI. 

Quand j'obtins ce trésor, il me sembla moins doux, 
C'était ma liberté; c'est la tienne. 

NEMOURS. 

Mais vous, 
Coitier, je vous expose. 

COITIER. 

Il souffre. 

NEMOURS. 

Sa colère... 

COITIER. 

Il souffre; ne crains rien. Que ce flambeau t'éclaire; 
Prends cette arme; descends : un passage voûté, 
Une porte, et le ciel, les champs, la liberté! 
La liberté, mon fils I 

NEMOURS, qui a saisi le poignard. 

Oui, cette arme... j'espère... 
J'accepte. 

COITIER, lui tendant les bras. 

Encor, Nemours, encor ! ton digne père 
M'a donc laissé des pleurs! .. . Je crains le roi, va, fuis ; 
Je cours en l'abordant l'arrêter si je puis. 

SCÈNE II. 

NEMOURS, qui revient sur le devant de la scène, 
après avoir fermé la porte de l'appartement de 
Coitier. 

Non pas la liberté, Coitier, mais la vengeance! 

[Élevant le poignard.) 
La voilà, je la tiens j il est en ma puissance. 
Aucun autre que toi ne m'a vu dans ce lieu; 
Tu m'en crois déjà loin; mais j'y reste avec Dieu. 
L'inexorable Dieu, qui veut que je demeure 



ACTE IV, SCÈNE III. 231 

Pour qu'iltombeà mes piecls,qu'ils'y roule, qu'ilmciirc. 

[Faisant un pas vers le lit.) 
Là, mon père ; oui, c'est là! mes deux frères et toi, 
Vous ouvrez ces rideaux pour les fermer sur moi ; 
Faites qu'à ses regards votre vengeur échappe ; 
Je serai patient, pourvu que je le frappe. 
Qu'il soit seul, et mon bras, là, dans son lit royal, 
Va consommer d'un coup ce meurtre filial. 

[Il va écouter à la porte.) 
Aucun bruit! mon cœur bat... c'est une horrible joie 
Que celle d'un bourreau qui va saisir sa proie! 
Horrible !... c'est la mienne : elle oppresse mon sein. 
Que de courage il faut pour être un assassin! 

[Il tombe dans un fauteuil, et se relevant tout à 
coup.) 
Mais ne le fut-il pas? Supplices pour supplices! 
De tes douleurs, mon père, il a fait ses délices; 
Ton sang, j'en suis couvert; il coule; c'est ton sang 
Qui tombe sur mon front et s'y glace en passant. 
Allons! mourant qu'il est, il faut que je l'achève : 
Ce sommeil qui le fuit, il va l'avoir sans rêve, 
Sans terreur, sans remords, mais sous le coup mortel, 
Et pour ne s'éveiller que devant l'Éternel. 
On vient. 

[Il s'élance derrière les rideaux.) 

SCÈNE 111. 
LOUIS, COITIER, COMMINE, MARIE, TRISTAN, 

ÉCOSSAIS, SUITE DU ROI. 
COITIER. 

Pourquoi rentrer, sire? 11 fallait me croire: 
L'air vous eût soulagé. 



232 LOUIS XI. 

LOUIS. 

Triste nuit, qu'elle est noire^ 
Qu'elle est froide! je tremble. 

[Bas à Coitier, en lui montrant sa chambre.) 

Il est là, ce Nemours? 

COITIER. 

Vous souffrez donc? 

LOUIS. 

Partout. 

COITIER. 

Depuis longtemps? 

LOUIS. 

Toujours. 
Je n'ai plus de repos ; l'air me glace ou me pèse. 
Quelle angoisse! ... et toujours ! et rien, rien ne l'apaise! 

[Bas.) 
Mais Nemours, qu'a-t-il dit ? 

COITIER , le conduisant vers la cheminée. 

Tenez, ranimez-vous. 
LOUIS, avec joie. 
Du feu! 

MARIE , qui le fait asseoir. 

Placez-vous là. 

LOUIS , se chauffant. 

Le soleil est moins doux 
Ah! le feu, c'est la vie! 

MARIE. 

On doit au monastère 
Veiller, prier pour vous, et par un jeûne austère 
Obtenir que ce mal ne vous tourmente plus, 
Et que ce vent du nord tombe avant l'Angélus. 
LOUIS , la regardant. 

Tu réjouis mes yeux : que cette fleur de l'âge, 

Que la jeunesse est belle!... Allons, souris. 



ACTE IV, SCENE III. 233 

COMMINE, 005, à sa fille. 

Courage! 
Souris, ma fille? 

jiARiE , en pleurant. 
Hélas! je le voudrais. 

LOUIS. 

Des pleurs ! 
Tu m'attristes; va-t'en, ou calme tes douleurs ; 
Je puis tout réparer. 

MARIE. 

Se peut-il? 

LOUIS. 

Oui, ma fille, 
Si Nemours... 

coiTiER 5 au roi. 
Regardez comme ce feu pétille ! 

LOUIS. 

Jusqu'au fond de mes os je le sens pénétrer. 
Mes pauvres doigts roidis ont peine à l'endurer. 
Que je l'aime ! il me brûle, €t pourtant je frissonne. 

COITIER. 

Suivez donc une fois les conseils qu'on vous donne : 

[S'avançant vers le lit.) 
Venez vous reposer. 

LOUIS. 

Non, Coitier, je veux voir 
Le saint qui doit ici m'entretenir ce soir ; 

[A Tristan.) 
Nemours, surtou tNemours. Va le chercher, qu'il vienne . 

TRISTAN. 

Il n'est plus sous ma garde. 

LOUIS, à Coitier. 

Il était sous la tienne. 

TRISTAN. 

A mon grand désespoir : son arrêt prononcé . 
Je tenais à finir ce que j'ai commencé. 



234 LOUIS XI. 

MARIE , à son père. 
Dieu! 

COMMINE, bas. 
Tais-toi ! 

LOUIS , à Coltier. 
Dans ce lieu tu devais le conduira. 

COITIER. 

Et je ne l'ai pas fait, n'ayant pu le séduire. 

LOUIS. 

Je l'aurais pu, moi. 

COITIER. 

Non. 

LOUIS. 

Non ? 

COITIER. 

Il VOUS eût bravé, 
Vous l'auriez mis à mort... 

LOUIS. 

Eh bien? 

COITIER. 

Je l'ai sauvé. 

MARIE. 



Sauvé ! 

Toi! 



LOUIS , à Coltier, 



COITIER. 

Le captif est hors de votre atteinte. 
Lorsque ses chevaliers ont quitté cette enceinte. 
Il était dans leurs rangs, et je l'ai vu passer 
Le pont que devant eux votre ordre a fait baisser 

LOUIS. 

Misérable! et tu peux affronter ma vengeance ! 

(^1 Tristan.) 
Mais il a donc aussi trompé ta vigilance? 
Vous me trahissez tous. Quel chemin a-t-il pris? 



ACTE IV, SCÈNE III. 235 

Où le chercher? Va, cours; je mets sa tête à prix; 
Cours, Tristan! 

TRISTAN. 

Dans la nuit, sans indices! 

LOUIS. 

Qu'importe? 
Il faut qu'on me l'amène ou qu'on me le rapporte. 

MARIE. 

Non, par pitié pour moi, qui hvrai son secret, 
Pour moi, qui l'ai perdu! non : Dieu vous punirait. 
Pardon ; Dieu vous entend : qu'à votre heure dernière 
Il accueille vos vœux comme vous ma prière; 
Pardon!... 

LOUIS , à Commine. 
Emmenez-la. 

COMMINE, entraînant Marie. 
Viens, ma fille! 

LOUIS, en montrant Coitier. 

Pour lui, 
Ce traître, dès demain... 

COITIER. 

Frappez dès aujourd'hui; 
Mais de vos maux, après, cherchez qui vous délivre; 
Je ne vous donne pas une semaine à vivre. 

LOUIS. 

Eh bien!... je mourrai donc ;maisj 'entends, mais je veux, 

{A sa suite.) 
Je... Sortez. 

[A Coitier.) 

Reste ici. 

[Il se jette sur un siège.) 
Je suis bien malheureux ! 
[Tout le monde sort, excepté Coitier,) 



236 LOUIS XI. 



SCÈNE IV. 

LOUIS, COITIER. 

LOUIS. 

Ne crois pas éviter le sort que tu mérites : 
Tu l'auras; mes tourments, c'est toi qui les irrites. 
A braver ma fureur leur excès t'enhardit; 
Mais je t'écraserai. 

COITIER , froidement. 
Vous l'avez déjà dit, 
Sire; faites-le donc. 

LOUIS. 

Certes, je vais le faire. 

Ton faux savoir n'est bon qu'à tromper le vulgaire. 
Ton art! j'en ris; tes soins! que me font-ils, les soins? 
Rien : je m'en passerai, je n'en vivrai pas moins. 
Je veux : ma volonté suffit pour que je vive ; 
Je le sens, j'en suis sûr. 

COITIER. 

Alors, quoi qu'il arrive. 
Essayez-en. 

LOUIS. 

Oui, traître, oui, le saint que j'attends 
Peut réparer d'un mot les ravages du temps. 
Il va ressusciter cette force abattue ; 
Son souffle emportera la douleur qui me tue. 

COITIER. 

Qu'il se hâte. 

LOUIS. 

Pour toi, privé de jour et d'air, 
Captif, le corps plié sous un réseau de fer. 
Tu verras, à travers les barreaux de ta cage, 
Ma jeunesse nouvelle insulter à ta rage, 

COITiER. 

D'accord. 



ACTE IV, SCÈNE IV. 237 

LOUIS. 

Tu le verras. 

COITIER. 

Sans doute. 

LOUIS , avec émotion. 

Faux ami, 
M'as4u trouvé pour toi généreux à demi? 
Va, tu D'es qu'un ingrat! 

COITIER. 

Ce fut pour ne pas l'être 
Que je sauvai Nemours. 

LOUIS. 

L'assassin de ton maître ; 
Lui, qui voulait sa perte! 

COITIER. 

En chevalier : son bras 
Combat, quand il se venge, et n'assassine pas. 
Je devais tout au père, et me tiendrais infâme, 
Si ses bienfaits passés ne vivaient dans mon âme. 

LOUIS. 

Mais les miens sont présents, et tu trahis les miens ; 
Tu le trompes, ce roi qui t'a comblé de biens. 
De quel prix n'ai-je pas récompensé tes peines? 
De l'or, je t'en accable, et tes mains en sont plaines. 
Je donne sans compter, comme un autre promet : 
NemourSj pour être aimé, fit-il plus? 

COITIER. 

Il m'aimait. 
Vous, quels sont-ils vos droits à ma reconnaissance? 
Dieu merci ! nous traitons de puissance à puissance ; 
L'un pour l'autre une fois n'ayons point de secret : 
Vous donnez par terreur, je prends par intérêt. 
En consumant ma vie à prolonger la vôtre, 
J'en cède une moitié, pour mieux jouir de l'autre. 
Je vends et vous payez ; ce n'est plus qu'un contrat : 



238 LOUIS XI. 

Où le cœur n'est pour rien, personne n'est ingrat. 
Les rois avec de l'or pensent que tout s'achète ; 
Maisundon qu'on vousdoit,unbienfaitqu'onvousjettet 
Laissent votre âme à l'aise avec le bienfaiteur. 
On paye un courtisan, on paye un serviteur; 
Un ami, sire, on l'aime; et n'eùt-il pour salaire 
Qu'un regard attendri quand il a pu vous plaire, 
Qu'un mot sorti du cœur quand il vous tend les bras, 
Il aime, il est à vous, mais il ne se vend pas : 
(Xmme en se donne à lui, sans partage il se donne, 
Kt, par'ure à l'honneur lorsqu'il vous abandonne, 
s'il V0U5 regarde en face après avoir failli, 
Od d droit de lui dire : Ingrat, tu m'as trahi ! 

LOUIS , d'une voix caressante. 
Eh bien! mon bon Coitier, je t'aimerai, je t'aime. 

COITIER. 

Pour vous. 

LOUIS. 

Sans intérêt. Ma souffrance est extrême, 
J'en conviens: mais le saint peut me guérir demain. 
C'est donc par amitié que je te tends la main: 
De tels nœuds sont trop doux pour que rien les détruise. 

SCÈNE V. 

LOUIS, COITIER, OLIVIER, puis FRANÇOIS 
DE PAULE. 

OLIVIER. 

Sire, François de Paule attend qu'on l'introduise, 

LOUIS. 

[Montrant Coitier.) 
Entrez. Voyez, mon père, il a bravé son roi, 
Et je lui pardonnais. Coitier, rentre chez toi. 



ACTE IV, SCÈNE VI. 23î) 

[En le conduisant jusqu'à son appartement.) 
Sur la foi d'un ami, dors d'un sommeil tranquille. 

[Après avoir fermé la porte sur lui.) 
Ah! traître, si jamais tu deviens inutile!... 

(Il fait signe à Olivier de sortir). 

SCÈNE VI. 
LOUIS , FRANÇOIS DE PAULE. 

LOUIS. 

Nous voilà sans témoins. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Que voulez-vous de moi? 
LOUIS, prosterné. 
Je tremble à vos genoux d'espérance et d'effroi. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Relevez-vous, mon fils ! 

LOUIS. 

J'y reste pour attendre 
La faveur qui sur moi de vos mains va descendre, 
Et veux, courbant mon front à la terre attaché, 
Baiser jusqu'à la place où vos pieds ont touché. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Devant sa créature, en me rendant hommage, 
Ne prosternez pas Dieu dans sa royale image ; 
Prince, relevez- vous. 

LOUIS , debout. 

J'espère un bien si grand ! 
Comment m'abaisser trop, sainthomme,enrimploranr? 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Que puis-je? 

LOUIS. 

Tout, mon père ; oui , tout vous est possible : 
Vous réchauffez d'un souffle une chair insensible» 



240 LOUIS XI. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Moi! 

LOUIS. 

Vous dites aux morts : Sortez de vos tombeaux ! 
Ils en sortent. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Qui? moi? 

LOUIS. 

Vous dites à nos maux : 
Guérissez!... 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Moi, mon fils? 

LOUIS. 

Soudain nos maux guérissent. 
Que votre voix l'ordonne, et les cieux s'éclaircissenl ; 
Le vent gronde ou s'apaise à son commandement ; 
La foudre qui tombait remonte au firmament. 
vous, qui dans les airs retenez la rosée, 
Ou versez sa fraîcheur à la plante épuisée. 
Faites d'un corps vieilli reverdir la vigueur. 
Voyez, je suis mourant, ranimez ma langueur : 
Tendez vers moi les bras ; touchez ces traits livides, 
Et vos mains en passant vont effacer mes rides. 

FRANÇOIS DE PAULE 

Que me demandez-vous, mon fils ! vous m'étonnez. 
Suis-je l'égal de Dieu? c'est vous qui m'apprenez 
Que je vais par le monde en rendant des oracles, 
Et qu'en ouvrant mes mains je sème les miracles. 

LOUIS. 

Au moins dix ans, mon père! accordez-moi dix ans, 
Et je vous comblerai d'honneurs et de présents. 
Tenez, de tous les saints je porte ici les restes; 
Si j'obtiens ces... vingt ans par vos secours célestes, 
Rome, qui peut presser les rangs des bienheureux, 
Près d'eux vous placera, que dis-jel au-dessus d'eux. 
Je veux sous votre nom fonder des basiliques, 



ACTE IV, SCÈNE VI. 241 

Je veux de jaspe et d'or surcharger vos reliques; 
Mais vingt ans, c'est trop peupour tant d'or etd'encens, 
Non: un miracle entier! De mes jours renaissants 
Que la clarté sitôt ne me soit pas ravie; 
Un miracle 1 la vie 1 ah ! prolongez ma vie ! 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Dieu n'a pas mis son œuvre au pouvoir d'un mortel. 
Vous seul, quand tout périt, vous seriez éternel ! 
Roi, Dieu ne le veut pas. Sa faible créature 
Ne peut changer pour vous l'ordre de la nature. 
Ce qui grandit décroît, ce qui naît se détruit. 
L'homme avec son ouvrage, et l'arbre avec son fruit. 
Tout produit pour le temps, c'est la loi de ce monde, 
Et pour l'éternité la mort seule est féconde. 

LOUIS. 

Je me lasse à la fin : moine, fais ton devoir; 
Exerce en ma faveur ton merveilleux pouvoir, 
Ou j'aurai, s'il le faut, recours à la contrainte. 
Je suis roi : sur mon front j'ai reçu l'huile sainte... 
Ah ! pardon ! mais aux rois, mais aux fronts couronnés 
Ne devez-vous pas plus qu'à ces infortunés, 
Ces affligés obscurs, que, sans votre prière, 
Dieu n'eût pas de si haut cherchés dans leur poussière ? 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Les rois et les sujets sont égaux devant lui : 
Comme à tous ses enfants il vous doit son appui , 
Mais ces secours divins que votre voix réclame, 
Plus juste envers vous-même, invoquez-les pour l'âme. 
LOUIS, vivement. 

Non, c'est trop à la fois : demandons pour le corps ; 
L'âme, j'y songerai. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Roi, ce sont vos remords. 
C'est cette plaie ardente et par le crime ouverte 
Qui traîne lentement votre corps à sa perte. 



242 LOUIS XI. 

LOUIS. 

Les prêtres m'ont absous. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Vain espoir! vous sonloz 
Peser sur vos douleurs trente ans d'iniquités. 
Confessez votre honte, exposez vos blessures : 
Qu'un repentir sincère en lave les souillures. 

LOUIS. 

Je guérirai ? 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Peut-être. 

LOUIS. 

Oui, vous le promettez: 
Je vais tout dire. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

A moi? 

LOUIS. 

Je le veux: écoutez. 
FRANÇOIS DE PAULE, qui s'ttssied, tandis que le roi 

reste debout les mains jointes. 
Pécheur, qui m'appelez à ce saint ministère. 
Parlez donc. 

LOUIS, après avoir dit mentalement son Confiteor. 
Je ne puis et je n'ose me taire. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Qu'avez-vous fait? 

LOUIS. 

L'effroi qu'il conçut du dauphin 
Fit mourir le feu roi de langueur et de faim. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Un fils a de son père abrégé la vieillesse? 

LOUIS. 

Le dauphin , c'était moi . 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Vous! 



ACTE IV, SCÈNE VI. 243 

LOUIS. 

Mais tant de faiblesse 
Perdait tout, livrait tout aux mains d'un favori : 
La France périssait, si le roi n'eût péri. 
Les intérêts d'État sont des raisons si hautes... 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Confessez, mauvais fils, n'excusez pas vos fautes! 

LOUIS. 

J'avais un frère. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Eh bien? 

LOUIS. 

Qui fut... empoisonné. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Le fut-il par votre ordre? 

LOUIS. 

Ils l'ont tous soupçonné. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Dieu! 

LOUIS. 

Si ceux qui l'ont dit tombaient en ma puissance ! . . . 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Est-ce vrai? 

LOUIS. 

Du cercueil son spectre qui s'élance 
Peut seul m'en accuser avec impunité. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

C'est donc vrai? 

LOUIS. 

Mais le traître, il l'avait mérité. 
FRANÇOIS DE PAULE, se levant. 
Et contre ses remords ton cœur cherche un refuge î 
Tremble! j'étais ton frère et je deviens ton juge. 
Écrasé sous ta faute au pied du tribunal, 
Baisse donc maintenant, courbe ton front royal. 
Rentre dans le néant, majesté périssable I 



244 LOUIS XI. 

Je ne vois plus le roi, j'écoute le coupable : 
Fratricide, à genoux! 

LOUIS, tombant à genoux. 
Je frém/s ! 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Repens-toi. 
LOUIS, se traînant jusqu'à lui et s'attachant à ses 
habits. 
C'est ma faute, ma faute, ayez pitié de moi ! 
En frappant ma poitrine, à genoux je déplore, 
Sans y chercher d'excuse, un autre crime encore. 

FRANÇOIS DE PAULE, qui retombe assis. 
Ce n'est pas tout? 

LOUIS. 

Nemours!... Il avait conspiré : 
Mais sa mort... Son forfait du moins est avéré; 
Mais sous son échafaud ses enfants dont les larmes... 
Trois fois contre son maître il avait pris les armes. 
Sa vie, en s'échappant, a rejailH sur eux. 
C'était juste. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Ah! cruel! 

LOUIS. 

Juste, mais rigoureux; 
J'en conviens : j'ai puni. . . non, j'ai commis des crimes. 
Dans Tair le nœud fatal étouffa mes victimes; 
L'acier les déchira dans un puits meurtrier; 
L'onde fut mon bourreau, la terre mon geôlier ; 
Des captifs que ces tours couvrent de leurs murailles 
Gémissent oubliés au fond de ses entrailles. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Ah! puisqu'il est des maux que tu peux réparer, 
Viens! 

LOUIS, debout. 
Où donc? 



ACTE IV, SCÈNE VI. 245 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Ces captifs, allons les délivrer. 

LOUIS. 

L'intérêt le défend. 

FRANÇOIS DE PAULE , ÙUX piedS dU VOÏ. 

La charité l'ordonne : 
Viens, viens sauver ton âme. 

LOUÎS. 

En risquant ma couronne! 
Roi, je ne le peux pas. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Mais tu le dois, chrétien. 

LOUIS. 

Je me suis repenti, c'est assez. 

FRANÇOIS DE PAULE, se relevant. 

Ce n'est rien. 

LOUIS. 

N'ai-je pas de mes torts fait un aveu sincère? 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Ils ne s'effacent pas tant qu'on y persévère. 

LOUIS. 

L'Église a des pardons qu'un roi peut acheter. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Dieu ne vend pas les siens : il faut les mériter. 

LOUIS, avec désespoir. 
Ils me sont dévolus, et par droit de misère 1 
Ah ! si dans mes tourments vous descendiez, mon père, 
Je vous arracherais des larmes de pitié! 
Les angoisses du corps n'en sont qu'une moitié. 
Poignante, intolérable, et la moindre peut-être. 
Je ne me plais qu'aux lieux oii je ne puis pas être. 
En vain je sors de moi : fils rebelle jadis, 
Je me vois dans mon père et me crains dans mon fils. 
Je n'ai pas un ami : jb :iais ou je méprise; 
L'effroi me tord le cœur sans jamais lâcher prise. 
Il n'est point de retraite où j'échappe aux remords; 



2 [6 LOUIS XI. 

■le veux fuir les vivants, je suis avec les morts. 
Ce sont des jours affreux : j'ai des nuits plus terribles. 
L'ombre pour m'abuser prend des formes visibles; 
Le silence me parle, et mon Sauveur me dit. 
Quand je viens le prier : Que me veux-tu, maudit? 
Un démon, si je dors, s'assied sur ma poitrine : 
Je l'écarté; un fer nu s'y plonge et m'assassine : 
Je me lève éperdu; des flots de sang humain 
Viennent battre ma couche, elle y nage, et ma main, 
Que penche sur leur gouffre une main qui la glace, 
Sent des lambeaux hideux monter à leur surface... 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Malheureux, que dis-tu? 

LOUIS. 

Vous frémissez : eh bien ! 
Mes veilles, les voilà! ce sommeil, c'est le mien; 
C'est ma vie; et mourant, j'en ai soif, je veux vivre; 
Et ce calice amer, dont le poison m'enivre, 
De toutes mes douleurs cet horrible aliment, 
La peur de l'épuiser est mon plus grand tourment! 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Viens donc, en essayant du pardon des injures^ 
Viens de ton agonie apaiser les tortures. 
Un acte de bonté te rendra le sommeil, 
Et quelques voix du moins béniront ton réveil. 
N'hésite pas. 

LOUIS. 

Plus tard! 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Dieu voudra-l-il attendre? 



LOUIS. 



Demain! 



FRANÇOIS DE PAULE. 

Mais dès demain la mort peut te surprendre, 
Ce soir, dans un instant. 



ACTE IV, SCÈNE VII 247 

LOUIS. 

Je suis bien enfermé, 
Bien défendu. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

L'est-on quand on n'est pas aimé? 
[En l'entraînant.) 
Ah! viens. 

LOUIS, qtii le repousse. 
Non, laissez-moi du temps pour m'y résoudre. 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Adieu donc, meurtrier, je ne saurais t" absoudre. 

LOUIS, avec terreur. 
Quoi! me condamnez-vous? 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Dieu peut tout pardonner : 
Lorsqu'il hésite encor, dois-je te condamner? 
Mais profite, ô mon fils, du répit qu'il t'accorde : 
Pleure, conjure, obtiens de sa miséricorde 
Qu'enfin ton cœur brisé s'ouvre à ces malheureux. 
Pardonne, et que le jour recommence pour eux 
Quand tu voulais fléchir la céleste vengeance. 
Du sein de leurs cachots, du fond de leur souffrance, 
A ta voix qu'ils couvraient leurs cris ont répondu; 
Fais-les taire, et de Dieu tu seras entendu. 

SCÈNE VII. 

LOUIS , pendant que François de Paule s'éloiync . 

Mon père!... 11 m'abandonne et se croit charitable. 
Cédons: non, c'est faiblesse... doute insupportable! 
Qui me tendra la main dans l'abîme où je suis? 
Prions, puisqu'il le veut, et pleurons, si je puis. 
{[l s'agenouille sur son prie-Dieu, place son chapeau 

devant lui, et s' adressant à une des vierges de 

plomb qui y sont attachées.) 



248 LOUIS XI. 

Notre-Dame d'Embrun, tu sais, vierge adorable. 
Qu'à bonne intention je reste inexorable. 

A Dieu fais comprendre aujourd'hui 

Que, pour son plus grand avantage, 

Je dois conserver sans partage 

Un pouvoir qui me vient de lui. 
La justice des rois veut être satisfaite; 
Ils ont, en punissant, droit à votre merci : 

Que votre volonté soit faite, 

Dieu clément, et la mienne aussi! 

SCÈNE VIII. 

LOUIS, NEMOURS. 

NEMOURS, le jioignard à la main, cntf ouvre 
les rideaux. 

Mon père, il vous laissa finir votre prière! 

[Ici le hazitbois fait entendre %me ronde champêtre.) 
LOUIS, se levant, après avoir fait le signe de la croix. 
Qu'entends-jeV Après la danse, au fond de sa chaumière, 
Le plus pauvre d'entre eux va rentrer en chantant ; 
Ah! l'heureux misérable! un doux sommeil l'atten/j : 
11 va dormir, et moi... 

[Le roi se retourne, et se trouve vis-à-vis de Nemours^ 
qui s'élance sur lui.) 

Que vois-je,ô ciel! 

NEMOURS. 

Silence l 

LOUIS. 

Je me tais. 

NEMOURS. 

Pas un cri ! 

LOUIS. 

Non. 



ACTE IV, SCÈNE VIII. 249 

NEMOURS. 

Par leur vigilance 
Es-tu bien défendu? 

LOUIS. 

Nemours, je t'appartiens. 

NEMOURS. 

Qui veut risquer ses jours est donc maître des tiens? 

LOUIS. 

Que veux-tu? 

NEMOURS. 

Te punir. 

LOUIS. 

Juge-moi sans colère. 

NEMOURS. 

Je ne suis pas ton juge. 

LOUIS. 

Eh ! qui Test donc? 

NEMOURS. 

Mon père. 

LOUIS. 

Toi. 

NEMOURS. 

Mon père. 

LOUIS. 

Toi seul. 

NE3I0URS. 

Mon père. 

LOUIS. 

Il me tuerait. 

NEMOURS. . . 

Tu viens de te juger. 

LOUIS. 

N'accomplis pas l'arrêt; 
Sois clément. 

NEMOURS. 

Je suis juste. 



250 LOUIS XI. 

LOUIS. 

Écoute ma prière. 

NEMOURS. 

Rappelle-toi la sienne et sa lettre dernière. 

LOUIS. 

Je n'en ai pas reçu. 

NEMOURS. 

Cet écrit déchirant 
Que tu lui renvoyas .. 

LOUIS. 

Moi, Nemours! 

NEMOURS. 

Qu'en mourant 
Il portait sur son cœur, c'est tout mon héritage; 
Le voilà : contre toi qu'il rende témoignage; 
Imposteur, le voilà : regarde, lis. 

LOUIS. 

Pitié! 

NEMOURS. 

Lis, lis sous ce poignard, si tu l'as oublié. 

LOUIS. 

Je ne puis. 

NEMOURS. 

Sous le glaive il pouvait bien écrire : 
Lis comme il écrivait. 

LOUIS. 

Non : je ne puis, j'expire. 
Ce poignard, que j'écarte et dont tu me poursuis, 
Il m'éblouit, m'aveugle; oh! non, non, je ne puis. 

NEMOURS. 

Il faut l'entendre au moins. 

LOUIS. 

Miséricorde! 

NEMOURS. 

Écoute : 



ACTE IV, SCÈNE \III. 251 

Tu répondras. 
[Il lit.) 

* « Mon très-redouté et souverain seigneur, tant 
« et si humblement que faire je peux , me recom- 
« mande à votre grâce et miséricorde. » 

Eh bien? 

LOUIS. 

Je fus cruel sans doute; 
Mais je veux, à ton père, à toi, Nemours, aux tiens. 
Faire amende honorable en te rendant tes biens. 
Je veux tout expier ; mets mon cœur à Tépreuve, 
Et de mon repentir mes dons seront la preuve. 

NEMOURS. 

Écoute : 

« Je vous servirai si bien et si loyalement que 
« vous connaîtrez que je suis vrai repentant, et 
« qu'à force de bien faire je veux amender mes dé- 
« fauts. » 

Eh bien? 

LOUIS. 

Mon fils! il a besoin d'appui ; 
Ah ! laisse-lui son père. 

NEMOURS. 

Écoute : 

« Faites-moi grâce et à mes pauvres enfants ! Ne 
« souffrez pas que pour mes péchés je meure à 
« honte et à confusion, et qu'ils vivent en déshon- 
« neur et à quérir leur pain. Pour Dieu, sire, ayez 
« pitié de moi et de mes enfants ! » 

Réponds-lui : 
Qu'as- tu fait pour ses fils? 



' Dernière lettre de Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, à 
Louis XI 



252 LOUIS XI. 

LOUIS. 

Sur l'honneur je m'engage 
A vous livrer Tristan, dont vos maux sont l'ouvrage. 
NEMOURS, lisant. 
« Écrit en la cage de la Bastille, le dernier de 
« janvier. » 
Et lorsqu'il en sortit... 

LOUIS. 

Oh! ne t'en souviens pas! 

NEMOURS. 

Le puis-je? vois toi-même. 

LOUIS, égaré. 

0\x donc, Nemours '^ 
NEMOURS , lui montrant la lettre avec la pointe 
du poignard. 

Plus bas; 
Lis, cette fois. 

LOUIS, lisant. 
« Votre pauvre Jacques d'Armagnac. » 

NEJIOURS. 

Le nom de ton ami d'enfance, 

Et là... son sang! 

LOUIS. 

Nemours, tu pleures. 

NEMOURS. 

Ma vengeance 
Te vendra cher ces pleurs. 

LOUIS. 

Grand Dieu ! c'en est donc fait? 

NEMOURS. 

Pour que le châtiment soit égal au forfait. 

Par quel supplice affreux peut-elle être assouvie? 

LOUIS , se traînant à ses pieds. 
Grâce! 



ACTE IV, SCÈNE IX. 253 

NEMOURS. 

Il n'en est qu'un seul. 
LOUIS, qui se renverse frappé de terreur 
C'est ma mort! 
NEJiouRS , après avoir levé le poignard qu'il jette 
loin de lui. 

C'est ta vie. 
Qui? moi, t'en délivrer! je t'ai vu trop souffrir. 
Achève donc de vivre, ou plutôt de mourir. 
Meurs encor, meurs longtemps, pour que tes artifices. 
Pour que tes cruautés t'amassent des supplices; 
Pour qu'à tes tristes jours chaque jour ajouté 
Soit un avant-coureur de ton éternité. 
Attends-la; que, plus juste et plus impitoyable. 
Elle vienne, à pas lents, te saisir plus coupable. 
Dieu, je connais ses maux, j'ai reçu ses aveux; 
Pour me venger de lui, je m'unis à ses vœux : 
Satisfaites, mon Dieu, son effroyable envie; 
Un miracle! la vie! ah! prolongez sa vie! 
(Il s'élance par la porte de l'appartement de Coitier.) 



SCÈNE IX. 

LOUIS, puis TRISTAN, écossais, chevaliers, 

SUITE DU roi. 



LOUIS. Il pousse quelques sons articulés, 

et revenant à lui. 

A l'aide! à moi, Tristan! au meurtre! du secours! 

Des flambeaux! accourez... il en veut à mes jours; 

Il lève son poignard : de ses mains qu'on l'arrache! 

Lui, qu'on le tue!... il fuit; mais c'est là qu'il se cache. 

[Montrant l'appartement de Coitier, où Tristan 

court avec ses gardes.) 

Un assassin! là, là!... partout! j'en vois partout. 



Soi LOUIS XI. 

{Aux Écossais.) 
Entourez-moi. Non, non: je vous crains, je crains toiU 
Au pied de cette croix, quelle est l'ombre qui pas^e") 
Cherchez sous ces rideaux : on s'y parle à voix basse. 
Je vous dis qu'une voix a prononcé mon nom : 
Un d'eux s'est sous mon lit glissé par trahison. 
Quoi! pour les découvrir votre recherche est vaine! 
Je les vois cependant; cette chambre en est pleine : 
Je ne puis, si j'y reste, échapper au trépas... 
Place! faites-moi place, et ne me quittez pas. 

[Il s'clance hors de la chambre, et tout le monde 
se précipite en désordre après lui.) 



ACTE CINQUIÈME 



Une salle du château : trois portes au fond. Sur un des 

côtés, un lit de repos près duquel est une table. 
Au lever du rideau, les courtisans causent à voix 

basse, comme dans l'attente d'un grand événement; 

quelques-uns marchent; d'autres, assis ou debout, 

forment des groupes; le plus grand nombre entoure 

le dauphin qui pleure. 

SCÈNE I. 

LE DAUPHIN, LE COMTE DE LUDE, TRISTAN, 
LE DUC DE CRAON, CRAWFORD, courtisans. 

LE COMTE DE LUDE, au duc de Craon. 
Complice, lui, Coitier? 

LE DUC DE CRAON. 

Lui-même. 



I 



ACTE V, SCÈNE I. 255 

LE DUC DE LUDE. 

Est-il possible? 

LE DUC DE CRAON. 

C'esl vrai. 

LE C03ITE DE LUDE , à Tristan , qui se promène avec 
Crawford. 
Seigneur Tristan ! 

TRISTAN, en s' approchant. 
Comte ! 

LE COMTE DE LUDE. 

Quel crime horrible î 
Quoi, Nemours etCoitier? 

TRISTAN. 

Us mourront aujourd'hui, 
Si le maître l'ordonne en revenant à lui: 
Tous deux sont dans les fers. 

LE DUC DE CRAON. 

Mais on dit qu'il expire. 
Le roi? 

TRISTAN , en se retournant pour rejoindre Crawford. 
Je crois, monsieur, qu'on a tort de le dire. 

LE DUC DE CRAON. 

Il est bien insolent : le roi va mieux. 

LE COMTE DE LUDE. 

Ici 

Les pairs sont convoqués, le parlement aussi; 
Tout cela sent la mort, et je vois en présence 
Le règne qui finit et celui qui commence, 

UN OFFICIER DE LA CHAMBRE. 

Sa Majesté reçoit les derniers sacrements: 
Debout, messieurs! 

LE DAUPHIN, s' agenouillant. 
Mon père !... Encor quelqu es moments, 
Et je l'aurai perdu! 



2S6 LOUIS XI. 

ON COURTISAN, de manière à être entendu du dauphin. 

L'excellent fils! 
{Tout le monde est levé; silence de quelques instants.) 

SCÈNE II. 

LES PRÉCÉDENTS, COMMINE. 

COMMINE, deux lettres à la main. 
Un page! 
[A un de ceux qui se présentent.) 

Pour le duc d'Orléans ! partez. 

[A un autre.) 
Que ce message 
Soit rendu dans le jour au comte de Beaujeu: 
Hâtez-vous ! 

LE COMTE DE LUDE, au duc de Craou. 

Deux courriers qui vont tout mettre en feu ' 

LE DUC DE CRAON. 

La comtesse, je crois, va faire diligence. 

LE COMTE DE LUDE. 

Pensez-vous que le duc lui cède la régence? 

UN COURTISAN. 

Pour qui vous rangez-vous, messieurs, dans ce débat? 

LE COMTE DE LUDE. 

Moi, pour lui. 

LE DUC DE CRAON. 

Moi, pour elle. 
COMMINE, qui réfléchit en les écoutant. 

Et qui donc pour l'État? 
UN COURTISAN, se détachant du groupe où se trouve 
le dauphin. 
Plus bas! de monseigneur respectez la tristesse. 



ACTE V, SCENE 111. 257 

CBAWFORD, qui SB promène avec Tristan. 
Comme autour du dauphin toute la cour s'empresse! 
Le roi s'en va. 

TRISTAN. 

Que Dieu le tire de danger, 
Et je lui dirai tout. 
LE COMTE DE LUDE, qui s'cst rapproché du dauphin. 

C'est trop vous affliger, 
Mon prince ; un peuple entier vous parle par ma bouche. 

COMMINE. 

Du malheureux Nemours que le destin vous touche! 

LE DAUPHIN. 

Que puis-je? 

COMMINE. 

En votre nom laissez-moi dire un mot, 
Vous serez entendu. 

LE DAUPHIN. 

J'y consens. 
C0M3IINE, àTristan. 

Grand prévôt! 
Au sort des deux captifs monseigneur s'intéresse; 
Ne précipitez rien. 

TRISTAN, vivement. 
Les vœux de Son Altesse 
Sont des ordres pour moi. 

LE DUC DE CRAON. 

Voici le cardinal. 

SCÈNE III. 

LES PRÉCÉDENTS, LE CARDINAL D'ALBY, 

qui sort de la chambre du roi. 

LE DAUPHIN, au Cardinal. 
Le roi, comment va-t-il? parlez. 



258 LOUIS XI. 

LE CARDINAL. 

Toujours bien mal, 
Toujours inanimé, sans voix, sans connaissance; 
Mais nos pieux pardons l'avaient absous d'avance. 
Ce qui doit consoler, prince, dans ce revers, 
C'est que, par sesbienfaits, les cieux lui sont ouverts ; 
Il a beaucoup donné : quelle âme que la sienne! 
Souhaitons pour nous tous une fin si chrétienne. 

LE DAUPHIN. 

C'en est fait! plus d'espoir! 

LE C031TE DE LUDE. 

Il faut vous résigner 
Au chagrin de survivre. 

LE CARDINAL. 

Au malheur de régner. 
Comptez sur notre appui. 

LE DAUPHIN. 

Dieu voudra-t-il qu'il meure 
Sans m'avoir embrassé même à sa dernière heure? 

COMMINE. 

Prince, que je vous plains ! 

LE COMTE DE LUDE. 

C'est de la cruauté : 
Mais il vous a toujours si durement traité! 

LE DAUPHIN. 

Non, non, quoi qu'il ait fait, messieurs, je le révère, 

LE CARDINAL. 

C'est à nous qu'il convient de le trouver sévère; 
Il l'était. 

C05IMINE. 

Au hasard de perdre mon crédit, 
Que de fois à lui-même en secret je l'ai dit! 

LE DAUPHIN. 

Commine, vos conseils me sont bien nécessaires. 

LE CARDINAL, bcis ttu duc de Craon. 
m seisneur d'Argentoii veut rester aux affaires. 



ACTE V, SCÈNE IV. 259 

LE DUC DE CRAON. 

Il sait changer de maître. 

SCÈNE IV. 

LES PRÉCÉDENTS, OLIVIER. 
OLIVIER. 

Enfin il est sauvé! 
Le roi respire. 

LE DAUPHIN. 

Dieu ! 

OLIVIER. 

Nos soins l'ont conservé. 

LE DAUPHIN. 

Se peut-il ? 

LE COMTE DE LUDE. 

bonheur î 

LE CARDINAL. 

Le ciel a vu nos larmes. 

LE DUC DE CRAON. 

Cher messire Olivier! 

OLIVIER. 

Oui, messieurs, plus d'alarmes: 
Il a repris ses sens; appuyé sur mon bras, 
Il vient de se lever, il a fait quelques pas: 
On espère beaucoup ; mais l'ennui le tourmente 
Il veut, pour essayer sa force qui s'augmente. 
Changer de lieu lui-même, et passer sans appui 
Sur ce lit que nos mains ont préparé pour lui. 
Prince, qu'on se retire; il l'exige, il l'ordonne: 
Hors Commine et Tristan, il ne verra personne. 

LE DAUPHIN. 

Quoi! pas même son fils? 



260 LOUIS XI. 

OLIVIER. 

Par mes soins, monseigneur, 
De l'embrasser bientôt vous aurez le bonheur. 

LE DAUPHIN. 

Quels droits n avez-vous pas à ma reconnaissance! 

COMMINE. 

A la mienne ! 

PLUSIEURS COURTISANS. 

A la nôtre ! 

LE CARDINAL. 

A celle de la France ! 

UN OFFICIER DU CHATEAU. 

Messieurs du parlement! 

LE DAUPHIN. 

Allons les recevoir. 
LE CARDINAL, qui su'it le daupkm. 
Des sacrements, mon prince, admirons le pouvoir. 

LE DAUPHIN. 

Jamais je n'éprouvai d'ivresse plus profonde. 
LE COMTE DE LUDE, qui sovt ttvec le duc de Craon. 
Un roi qui flotte ainsi compromet tout le monde. 

SCÈNE V. 
COMMINE, OLIVIER, TRISTAN. 

OLIVIER. 

Nous voilà seuls. 

COMMINE. 

Eh bien? 

TRISTAN. 

Il vivra? 

OLIVIER. 

Devant eux 



ACTE V, SCÈNE V. 261 

J'ai cru devoir le dire. 

TRISTAN. 

Est-ce faux? 

OLIVIER. 

C'est douteux, 
S'il retombe, il n'est plus : son existence éteinte 
Ne pourra supporter une seconde atteinte. 
Il demande Coitier. 

TRISTAN. 

Lorsque je l'arrêtai, 
L'ordre qu'il m'en donna fut trois fois répété. 

COMMINE. 

Que dit-il de Nemours? 

OLIVIER. 

Rien. 

C0M5I1NE. 

Ah ! que la mort vieiuie 
Lui ravir le pouvoir avant qu'il s'en souvienne! 

OLIVIER. 

Mais il veut voir Coitier. 

TRISTAN. 

Qu'avez-vous répondu? 

OLIVIER. 

Pour sortir d'embarras je n'ai pas entendu. 
Sa pensée est changeante et sa tête affaiblie; 
Il parle et se dément, se souvient, puis oublie. 
Pour se prouver qu'il règne il veut tenir conseil: 
Il croit tromper la mort à force d'appareil: 
La couronne du sacre et le manteau d'hermine 
Chargent sonfrontquitrembloetson corps qui s'incline. 
Pâle, l'œil sans regard, et, d'un pas inégal, 
Se traînant sous les plis de son linceul royal, 
Il prétend marcher seul ; mais il l'essaie à peine, 
Qu'épuisé par l'effort, sans chaleur, sans haleine, 
Il succombe, et murmure en refermant les yeux: 
Jamais, depuis vingt ans, je ne me portai mieux. 



262 LOUIS XI. 

TRISTAN. 

Il faut penser à nous. 

OLIVIER. 

Faisons cause commune. 

COMMISE. 

Faites, messieurs ; pour moi, je plains votre infortune. 
La cour va vous juger avec sévérité. 
OLIVIER, à Tristan. 
Le seigneur d'Argenton vous dit la vérité. 

TRISTAN. 

Mais comme à vous, je crois. 

OLIVIER. 

Votre main fut trop prompte ; 
De bien du sang versé vous allez rendre compte-. 

TRSITAN. 

A cette œuvre de sang d'autres ont travaillé. 

OLIVIER. 

Je n'exécutais rien. 

TRISTAN. 

Je n'ai rien conseillé. 

OLIVIER. 

Tous mes actes, à moi, me semblent légitimes. 

TRISTAN. 

Mais le sont-ils? 

OLIVIER. 

Du moins ce ne sont pas des crimes. 

TRISTAN. 

Des crimes ! 

COMMINE. 

Eh! messieurs! 

TRISTAN. 

Un complaisant! 

C03LML\E. 

Plus bas! 

OLIVIER 

Un bourreau I 



ACTE V, SCÈiNE VI. 263 

C03IMINE. 

Par prudence, ajournez ces débats. 

TRISTAN. 

An reste, c'est le roi qu'on doit charger du blâme : 
Le roi seul a tout fait. 

COMMINE. 

Tristan! 

OLIVIER. 

Je le proclame. 

COMMINE. 

Olivier! 

TRISTAN. 

Je serais bien fou de le cacher. 

COMMINE. 

Attendez qu'il soit mort pour le lui reprocher. 
Regardez, le voici. 

TRISTAN. 

Ce n'est plus qu'un fantôme. 

OLIVIER. 

Que le ciel nous le rende, et sauve le royaume! 

SCÈNE VI. 

LES PRÉCÉDENTS, LOUIS, appuyé sur plusieurs 
domestiques. 

LOUIS. (// s'avance lentement et s'arrête tout à coup,] 
Ces hommes, qui sont-ils? 

OLIVIER, aurai. 

Votre OHvier. 

LOUIS. 

C'est toi, 
Mcn fidèle! 

OLIVIER. 

Commine et Tristan. 



26i LOUIS XI. 

LOUIS. 

Je les voi, 
Je les reconnais bien; on dirait, à l'entendre, 
Que mes yeux affaiblis auraient pu s'y méprendre. 
Bonjour, messieurs. 

[n s'aj)puie sur le dos d'un fauteuil.) 

[Aux serviteurs qui l'entourent.) 
Laissez : ne me soutenez pas ; 
Laissez-moi donc : sans vous ne puis-je faire un pas? 
[Il leur fait signe de sortir.) 

OLIVIER. 

Reposez- vous. 

LOUIS, qiêi s'assied. 
Pourquoi? suis-je faible? 

OLIVIER. 

Au contraire. 

LOUIS. 

^e que j'ai déjà fait, je puis encor le faire. 

OLIVIER. 

Et plus, si vous voulez. 

LOUIS. 

Je le crois. 

COMMINE. 

Cependant, 
Abuser de sa force est toujours imprudent. 

LOUIS. 

Je n'en abuse pas. 

[Jetant les yeux sur Tristan.) 
Immobile à sa place, 
D'où vient que d'un air sombre il me regarde en face? 
Me trouve-t-il changé? vous l'a-t-il dit? 

TRISTAN. 

Qui? moi? 
Je vous trouve à merveille. 

LOLIS. 

Autrement, sur ma foi, 



ACTE V, SCÈNE VI. 265 

Tu t'abuserais fort, mon vieux compère. 

TRISTAN. 

Oui, sire, 
LOUIS, g?à s'assoupit par degrés. 
Je me sens bien ici ; c'est plus vaste : on respire. 

OLIVIER, à voix basse. 
11 sommeille. 

C0M5IINE, de même. 

Tous trois nous avons fait serment 
De l'avertir, messieurs, à son dernier moment. 

TRISTAN. 

L'avertir! à quoi bon? 

COMMINE. 

Sa volonté débile 
Peut encore exercer une influence utile. 

OLIVIER. 

Laisser à quelque ami des gages de bonté. 

TRISTAN. 

Je veux bien : disons-lui la triste vérité. 

LOUIS, toujours assoupi. 
Tristan, veille sur moi. 

TRISTAN. 

Sire, soyez tranquille. 

OLIVIER. 

Qui la dira, messieurs? 

TRISTAN. 

Il faut un homme habile, 
Un homme qui lui plaise, et qui sache amortir 
Le coup que le malade en pourrait ressentir. 

[A Olivier.) 
Vous. 

OLIVIER. 

Mon Dieu!... je suis prêt. 
comiiNE. 

Parlez-lui! 



2(3(5 LOUIS XI. 

OLIVIER. 

Mais je l'aime, 
Je l'aime tendrement; me trahissant moi-même, 
A tant d'émotion je commanderais mal, 
El mon attachement lui deviendrait fatal. 
Il faut un homme ferme : aussi, plus j'examine, 
Plus je crois qu'un tel soin vous regarde, Commine. 

COMMINE. 

Volontiers... Mais pourquoi prolonger son tourment? 
Mieux vaut aller au fait, même par dévouement. 
Tristan, brusquez la chose. 

OLIVIER. 

Et que Dieu vous inspire. 

TRISTAN. 

Tenez, convenez-en, c'est difficile à dire. 

LOUIS. 

Pourquoi parlez-vous bas? 

OLIVIER. 

Nous causions entre nous 
De votre santé, sire. 

LOUIS. 

Oui, félicitez-vous. 
Coitier devrait ici partager votre joie. 
Que fait-il? Je l'attends, il faut que je le voie. 
Allez le prévenir. 

TRISTAN. 

Mais vous savez... 

LOUIS. 

Je sais 
Qu'il tarde trop longtemps. 

TRISTAN. 

Mais, sire... 

LOUIS. 

Obéissez. 
[Tristan sort.) 



ACTE V, SCÈNE VIII. 26^ 

SCÈNE VII. 

LOUIS, COMMINE, OLIVIER. 

LOUIS, qui marche appuyé sur Commine. 

L'exercice aujourd'hui me sera salutaire; 
L'alezan que Richard m'envoya d'Angleterre, 
Je me sens ce matin de force à l'essayer. 
Cours l'annoncer sur l'heure à mon grand écuyer. 

OLIVIER. 

Vous voulez... 

LOUIS. 

D'un chevreuil je veux suivre la trace. 
Dis bien haut que le roi va partir pour la chasse. 

OLIVIER. 

11 faudrait... 

LOUIS. 

Sors. 

OLIVIER. 

Avant de prendre ce parti, 
Demander à Coitier... 

LOUIS. 

Vous n êtes pas sorti ! 
OLIVIER, à Commine. 
Sa volonté revient. 

SCÈNE VIII. 
LOUIS, COMMINE. 

LOUIS, après avoir fait quelques pas, s'assied sur le 
lit, et prend îcn papier sur la table. 
Ils paraîtront vulgaires. 
Ces conseils que j'ajoute à mon Rosier des Guerres; 
Us sont sages pourtant. 



268 LOUIS XI. 

COMMIXE. 

Vous les avez écrits. 
LOUIS, lui passant le papier. 
Lisez. 

COMMINE. 

« Quand les rois n'ont point égard à la loi, ils ôlent 
X au peuple ce qu'ils doivent lui laisser, et ne lui don- 
« nent pas ce qu'il doit avoir. Ce faisant, ils rendent 
« leur peuple esclave, et perdent le nom de roi : car 
a nul ne doit être appelé roi, hors celui qui règne 
a sur des hommes libres * . » 

LOUIS. 

Force à la loi! Si j'en ai fait mépris, 
C'est que pour renverser on ne peut rien par elle. 
La royauté, sans moi, fût restée en tutelle. 
La voilà grande dame, et la hache à la main; 
Bien osé qui voudra lui barrer le chemin ! 
Son écueil à venir, c'est son pouvoir suprême: 
Tout pouvoir excessif meurt par son excès même. 
La loi, monsieur, la loi ! 

COMMINE. 

Ce précepte important, 
Votre fils le suivra. 

LOUIS. 

Ne nous pressons pas tant: 
Qu'il le lise, et qu'un jour il soit sa pohtique. 
La mienne est de régner sans le mettre en pratique, 
Et tout seul, et longtemps. 

C03IML\E. 

Une haute raison 
Peut remplacer la loi. 

LOUIS, écartant le manteau dont il est couvert. 
Cette pompe, à quoi bon? 
D'où vient que pour me nuire on a pris tant de peine? 

1 Rosier da Guerrcê. 



ACTE V, SCÈNE IX. 269 

Qui les en a priés? Ma couronne me gêne: 
Posez-la près de moi ; plus près, plus près encor 1 
Sous mes yeux, sous ma main. 

COMMINE. 

Je crois qu'à ce trésor 
Nul n'oserait toucher. 

LOUIS, montrant la couronne. 

Non : mort à qui la touche ! 
Ils le savent. 

SCÈNE IX. 

LOUIS, COMMINE, COITÏER, TRISTAN. 

coiTiER, en entrant, à Tristan. 

Le roi l'apprendra de ma bouche ; 
Je le lui dirai, moi. 

LOUIS. 

C'est Coitier; d'où viens-tu? 

COITIER. 

D'oij je viens? Sur mon âme, il faut de la vertu 
Pour répondre avec calme à cette raillerie. 
D'où je viens! 

LOUIS. 

Parle donc. 

COITIER. 

Mais cette main meurtrie 
Par les durs traitements qu'aujourd'hui j'ai soufferts, 
Cette main porte encor l'empreinte de mes fers : 
Elle parle pour moi. 

LOUIS. 

Je ne puis te comprendre. 

COITIER. 

D'où je viens? du cachot. 

LOUIS. 

Toi! 



270 LOUIS XI. 

COITIER. 

Faut-il vous l'apprendre? 

LOUIS. 

Qui donna l'ordre? 

COITIER. 

Vous. 

LOUIS. 

J'affirme... 

COiTIER. 

Devant moi; 
C'est vous, vrai Dieu ! vous-même. 

LOUIS. 

En quel lieu? quand? pourquoi? 

COITIER. 

Me croire de moitié dans un projet semblable ! 

De cette trahison si j'eusse élé capable, 

Qui me gênait? quel bras se fût mis entre nous? 

Qui m'aurait empêché d'en finir avec vous? 

Je le pouvais sans arme et sans laisser d'indice. 

Maismoi sous vos rideaux introduire un complice!... 

LOUIS, en se levant. 
Attends... 

COITIER. 

Moi l'y cacher! 

LOUIS. 

Attends!... Quel rêve affreux! 
La nuit, sous mes rideaux, un homme... 

COITIER. 

Un malheureux... 

CO.MMLNK, à VOIX buSSC. 

Cuitier î 

COITIER. 

Qui n'a commis que la moitié du crime, 
Qui, le poignard levé, fit grâce à la victime. 



ACTE V, SCÈNE IX. 271 

LOUIS. 

tin poignard! un poignard! Nemours, point de pitié! 
Nemours ! 

COMMINE, à Coitier. 
Qu'avez-vous fait 1 II l'avait oublié. 

COITIER. 

Qu'en tends-je^ 

LOUIS. 

Ah ! c'est agir en ami véritable 
Que de me rappeler le crime et le coupable. 

[A Tristan.) 
Est-il mort? 

TRISTAN. 

J'attendais... 

LOUIS 

Quoi! traître, il n'est pas mort. 

TRISTAN. 

Sire, c'est le dauphin qui, touché de son sort, 
M'a prié de suspendre... 

LOUIS. 

Un ordre qui me venge ! 
Un ordre de son roi !... Votre excuse est étrange. 
Que s'est-il donc passé? L'ai-je bien entendu? 
Sous ma tombe à Gléry me croit-on descendu? 
Mon fils !... pour son malheur faut-il que je lecraigne? 
S'il a régné trop tôt, il est douteux qu'il règne. 

COlTIER. 

Eh! sire, laissez là le soin de vous venger: 
C'est à Dieu maintenant, à Dieu qu'il faut songer: 
Car votre heure est venue. 

LOUIS, retombant sur le lit. 

Hein! que dis-tu? 

COITIER. 

J'atteste 
Que ce jour oîi je parle est le seul qui vous reste: 
C'est le dernier pour vous. 



272 LOUIS XI. 

LOUIS. 

Et pour mon prisonnier, 
Quoi qu'il m'arrive à moi, c'est aussi le dernier. 
Mais tu n'as pas dit vrai. 

COITIER. 

Par le ciel qui m'éclaire ! 
J'ai dit vrai; pesez bien ce que vous devez faire: 
Vous allez en répondre. 

LOUIS. 

[Au grand pi'évôt.) 
Il n'importe ! Va-t'en : 
Qu'il meure, ou tu mourras. Mecomprends-tuV 
COMMISE, s'approchant de Tristan et à voix basse. 

Tristan!... 
TRISTAN, à Commine. 
S'il y va de la vie!... 

(// sort.) 

SCÈNE X. 

LOUIS, COMMUNE, COITIER. 



Oh! non, c'est impossible: 
Tu voulais m'effrayer : l'instant, l'instant terrible, 
Il est loin, conviens-en. 

COITIER. 

J'ai dit la vérité. 

LOUIS. 

Je ne suis pas encore à toute extrémité. 
Dieu, quel mal tu m'as fait ! mon sang glacé s'arrête; 
Il laisse un vide affreux dans mon coeur, dans ma tête. . . 
Qu'on cherche le dauphin. 

COMMINE. 

J'v cours. 



ACTE V, SCÈNE XI. 273 

LOUIS. 

Restez ici : 
11 me croirait perdu s'il me voyait ainsi. 
Je me sens défaillir sous un poids qui m'oppresse ; 
Il m'étouffe : ô douleur!... ce n'est qu'une faiblesse. 
Mais ce n'est pas la mort. Sauve-moi, bon Coitier!... 
De l'air! ah! pour de l'air mon trésor tout entier! 
Prends, prends, mais sauve-moi. Le dauphin, qu'on l'appelle 
Non, ce n'est pas la mort... ô Dieu! mon Dieu!... 

{Il se renverse sur le lit et tombe sans mouvement.) 

COITIER. 

C'est elle. 

C0M3IINE. 

Essayez, s'il se peut, de retarder sa fin ; 
Je cours vers monseigneur. 

SCÈNE XI. 

LOUIS, COITIER. 

coiTiER, après l'avoir regardé un moment en silence. 

Me voilà libre enfin ! 
[Il passe la main sur le visage du roi et soulève les 
paupières.) 
Ses lèvres, son œil terne où la vie est éteinte, 
De la destruction portent déjà l'empreinte! 

[Prenant le bras, qui retombe.) 
C'est du marbre; il n'est plus, et Nemours... Le cœur bat. 
Il peut sortir vivant de ce nouveau combat; 
Oui, si je le ranime... Et dans quelle espérance? 
En prolongeant ses jours d'une heure de souffrance, 
J'ajoute un crime horrible à ses crimes passés. 
Le meurtre de Nemours! oh ! non, non; c'est assez 
Nature, agis sans moi ; mon art te l'abandonne: 
Oe roi, par mon secours ne tuera plus personne. 



274 LCL'IS XT. 

Tu peux, pour ce forfait, disputer un instant, 
Si tel est ton plaisir, sa dépouille au néant; 
Mais qu'à ta honte au moins ton œuvre s'accomplisse: 
Je suis trop las de lui pour être ton complice. 

SCÈNE XII. 

LOUIS, LE DAUPHLX, COITIER, COMBINE, 

OLIVIER, PLUSIEURS COURTISANS. 
LE DAUPHIN. 

Lui, monpère! il m'appelle,il veutm'ouvrirses bras! ... 

[A Coitier. 
Dieu! serait-il trop tard? Vous ne répondez pas: 
Ce silence m'éclaire ; il a cessé de vivre. 
Sortez, qu'à ma douleur sans témoins je me livre. 

COMMLNE. 

Monseigneur.... 

LE DAUPHIN. 

Laissez-moi , je vous l'ordonne à tous. 

SCÈNE XIII. 

LOUIS, LE DAUPHIN. 

LE DAUPHIN, à genoux, auprès du lit. 

mon père, ô mon roi, me voici devant vous. 
Recueillezdans les cieux, d'où vous pouvezm'entendre. 
Les regrets de ce cœur qui pour vous fut si tendre. 
Respectant vos rigueurs, votre fils méconnu 
Jamais, pour les blâmer, ne s'en est souvenu ; 
Loin, bien loin d'accuser votre sagesse auguste, 
Je me cherchais des torts pour vous trouver plus juste. 
Je n'ai pu vous fléchir, et cette froide main, 



ACTE V, SCÈNE XiV. 273 

Que je couvre de pleurs, que je réchauffe en vain, 
Hélas ! c'est donc la mort, et non votre tendresse. 
Qui permet aujourd'hui que ma bouche la presse, 
Et pour que votre fils ne fût pas repoussé, 
Mon père, il a fallu que ce bras fût glacé ! 

(Se relevant.) 
Moi! sur la royauté levgrun œil avide! 
Elle seule a flétri ce visage livide ; 
Comme un présent fatal de vous je la reçois. 

[Il prend la couronne.) 
Puissé-je la porter sans flécfeir sous son poids. 
Que j'en sois digne un jour! 

SCÈNE XIV. 
LOUIS, LE DAUPHIN, MARIE. 

MARIE, se jetant aux pieds du dauphin, et lui présen- 
tant Vanneau qu'elle a reçu de lui. 

Sire! pitié, clémence! 
Tristan l'a condamné ; révoquez sa sentence. 
Sire, vous pouvez tout: reconnaissez ce don; 
Ah! qu'il soit pour Nemours un gage de pardon ! 
Nemours! il va périr, et sa vie est la mienne : 
Le dauphin a promis ; que le roi s'en souvienne! 

LE DAUPHIN. 

Rassure-toi, Marie! il s'en souvient, va, cours; 
[Plaçant la couronne sur sa tête.) 

Le roi tient sa parole et pardonne à Nemours. 

[a la fin de la scène précédente et pendant celle-ci, 
Louis f qui se ranime par degrés, fait quelques mou- 
vements. Il allonge son hras pour chercher la cou- 
ronne; puis il se soulève et promène ses regards 
autour de lui. Appuyé sur la table, il se traîne 
jusqu'au dauphin, et lui pose la main sur l'épaule: 
celui-ci jette un cri, et tombe à côté de Marie.) 



27G LOUIS XI. 

LOUIS, au dauphin qui veut lui rendre la couronne. 

Gardez-la, gardez-la; mon heure est arrivée. 

J'accepte la douleur qui m'était réservée; 

Je l'offre à Dieu : mon père est vengé par mon filsî 

SCÈNE XV. 

LOUIS, LEDAUPHIN, MARIE, FRANÇOIS DE PAULE, 
COMMINE, OLIVIER, le cardinal VaLBY, le duc 

DE CRAON, LE COMTE DE LUDE , LE CLERGÉ, LA 
COUR, LE PARLEMENT. 

LOUIS. 

Approchez tous : à lui le royaume des lis! 
A moi celui du ciel; c'est le seul où j'aspire 

{Au dauphin.) 
Vous, écoutez ma voix au moment qu'elle expire *. 
Faites ce que je dis, et non ce que j'ai fait: 
J'ai voulu m'agrandir, je me suis satisfait. 
La France a payé cher cette gloire onéreuse : 
Vous la trouvez puissante, il faut la rendre heureuse. 
Ne séparez jamais votre intérêt du sien; 

{Bas.) 
Honorez beaucoup Rome, et ne lui cédez rien. 
Si fort que vous soyez, si grand qu'on vous proclame, 
Aimez qui vous résiste et croyez qui vous blâme. 
Quand vous devez punir, laissez agir la loi ; 
Quand on peut pardonner, faites parler le roi. 

MARIE, avec désespoir. 
Qu'il parle pour Nemours! 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Sire, Dieu vous contemple : 
Donnez donc une fois le précepte et l'exemple. 

• Dernières instructions de Louis XI à son fili. 



ACTE V, SCÈNE XVI. 277 

LE DATJPIÏIN. 

Laissez-vous attendrir. 

LOUIS, à François de Paule. 

Et si je suis clément, 
Ce Dieu m'en tiendra compte au jour du jugement? 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Mais vous lui répondrez de chaque instant qui passe. 

LOUIS. 

Je pardonne. 

MARIE. 

C'est moi qui lui porte sa grâce; 
Moi, moi, j'y cours... Tristan! 

SCÈNE XVI. 

LES PRÉCÉDENTS, TRISTAN. 
TRISTAN. 

L'ordre est exécuté. 
MARIE, tombant sur un siège. 
Il est mort ! 

LOUIS. 

Ce bourreau s'est toujours trop hâté. 
[Montrant Olivier.) 
Qu'il en porte la peine, ainsi que cet infâme 
Dont les mauvais conseils empoisonnaient mon âme. 
A leur juge ici-bas je les livre tous deux, 

[Joignant les mains.) 
Pour que le mien s'apaise et soit moins rigoureux. 

[A François de Paule en s'agenouillant.) 
Hâtez-vous de m'absoudre; il m'attend... il m'appelle; 
Priez pour le salut de mon âme immortelle: 
Sauvez-la de l'enfer!... Je me repens de tout: 
Humble de cœur, j'ai pris la puissance en dégoût; 



278 LOUIS XI. 

Voyez... je n'en veux plus. Qu'est-ce que la couronne? 

[En se levant.) 
Fau5segrandeur...néantî... Priez... je veux, j'ordonne. 
[Il chancelle et tombe mort au pied du lit.) 

coiTiER, qui met un genou en terre et lui pose la main 

sur le cœur. 
Commine, c'en est fait. 
coMSiiNE, quittant le fauteuil oit il donnait des soins 
à sa fille, s'incline et dit au dauphin: 
Sire, il n'est plus! 
UN HÉRAUT, d'une voix solennelle: 
a Le roi est mort, le roi est mort. » 
TOUTE LA COUR, cu se précipitant vers le dauphin : 
tt Vive le roi ! » 

FRANÇOIS DE PAULE. 

Mon fils, 
Considérez sa fin, méditez ses avis; 
Et n'oubliez jamais sous votre diadème 
Qu'on est roi pour son peuple et non pas pour soi-même. 



PlU DB LODIS HL 



EXAMEN CRITIQUE DE LOUIS XI 

PAR M. DUVIQUET. 



Un défi a été porté à un grand talent par ce goût d'imitationj 
étrangères qui a envahi , depuis quelques années, le domaine des 
beaux-arts, et plus îjpécialement celui de la littérature dramati- 
que ; M. Casimir Delavigne y a répondu par Louis XI. Ce système 
se combine , comme on sait , de hardiesses quelquefois heureuses 
et brillantes, souvent puériles jusqu'à la trivialité, presque tou- 
jours repoussantes, tantôt par l'exagération, tantôt par l'humilité 
rampante des formes. Ce genre admet le mélange ou la succession 
de tous les styles; il ne se reproche point de licences, par la rai- 
son qu'il ne reconnaît poin\ de règles. Parlez-lui du principe des 
trois unités, ce principe étayé de l'autorité des législateurs, et, 
bien mieux, consacré par l'exemple des chefs-d'œuvre qui, depuis 
Sophocle jusqu'à Voltaire , lui sont redevables de leur désespé- 
rante perfection; vous serez accueilli par un sourire d'orgueil et 
de dédain, et ce sourire, dans la pensée des novateurs, signifie : 
Vous êtes des profanes, vous ne valez pas les honneurs de la ré- 
futation. Passez à la réalité, il n'est autre chose que l'aveu expli- 
cite de leur impuissance et de leur confusion. Cependant ils avaient 
un moyen bien simple de nous réduire au silence: c'était de parler 
par leurs ouvrages; ils l'ont fait, et nous n'avons pas oublié ce qui 
en est advenu. Au bout de quelques mois d'un succès obtenu , moitié 
par la violence matérielle des souteneurs et des amis, moitié par 
la richesse des décorations et des costumes, ainsi que par l'attrait 
irrésistible de la nouveauté, leurs pièces, après avoir épuisé la 
patiente curiosité du public, ont cédé la place à d'autres ouvrages 
de même force, qui ont subi les mêmes chances d'un succès éphé- 
mère et d'une chute définitive , et , avec la meilleure volonté du 
monde, il a été impossible de les en relever. L'impression et la 
lecture ont achevé leur ruine. L'échafaudage de la cabale une fois 
écroulé n'a laissé voir derrière lui que des décombres. Ne nous 
plaignons pas d'un triomphe momentané qui a servi à rendre leurs 
revers plus éclatants et plus instructifs. 

Observons bien que ce qui manque à la plupart des auteurs que 
nous avons en vue, c'est beaucoup moins le talent, dont plusieurs 



2~^0 EXAMLN CRITIQUE 

d'eutrt eux ont fail preuve en d'autres genres, que la raison, la 
mesure et le slyle. C'est calomnier la critique que de lui supposer 
la pensée de renfernoer les compositions théâtrales dans le cercle 
des formes et des sujets anciens. Elle n'a, au contraire, cessé de 
crier aux poètes : Ouvrez de nouvelles voies ; élargissez à votre 
gré les routes que vos devanciers ont parcourues; abandonnez, 
nous ne demandons pas mieux , les traces des Grecs et des Latins, 
et osez, suivant l'expression d'Horace, célébrer à votre tour les 
faits domestiques. Évoquez les événements, ou tristement fameux, 
ou noblement célèbres, de nos annales. Ressuscitez ces morts illus- 
tres, ou ces grands criminels , dont nous avons conservé des sou- 
venirs si dififérents, et toutefois également utiles; la carrière est 
belle, elle est immerse; mais, pour y marcher avec gloire, songez 
quels engagements vous contractez avec la masse éclairée de ce 
public qui vous observe et qui vous écoute. Vous êtes poètes et his- 
toriens tout ensemble. Soyez donc fidèles à l'histoire et à la poésie. 
Gardez-vous de dénaturer les caractères établis par des traditions 
constantes, et de leur substituer des fantômes créés dans l'intérêt 
d'une vaine et pernicieuse popularité. Tous cherchez des effets qui 
attachent, qui reveillent, qui étonnent le spectateur : rien de mieux; 
Boileau vous en a donné le conseil ; mais faites en sorte que ces 
effets sortent du sujet, qu'ils soient amenés par des moyens natu- 
rels , qu'ils n'imposent aucun sacrifice ni à la vérité , ni à la vrai- 
semblance historique , ni au respect dû aux convenances sociales, 
et aux habitudes morales de la nation à qui vous adressez la parole. 
Quand vous aurez satisfait à ces conditions, votre tâche ne sera 
encore qu'à moitié remplie. Vous n'avez élevé que la charpente de 
l'édifice ; il vous reste à le décorer. Ici est la tâche exclusive du 
poète. Tout ce que je pourrais dire à cet égard se trouve exprimé 
par ce vers d'un écrivain que l'on n'accusera pas d'avoir manqué 
d'activité ou de mouvement progressif dans ses productions litté- 
raires; c'est l'auteur de Charles IX, de FéneJon, à.e Philippe 11, 
qui a dit : 

Sur des sujets nouveaux faisons des vers antiques. 

Ce qui signifie, je pense, faisons, ou du moins tâchons de faire 
des vers comme les faisaient Racine et Voltaire; des vers rhythmi- 
ques, élégants, harmonieux; des vers nobles dans leur simplicité; 
des vers également éloignés de l'emphase et de la bassesse ; et l'on 
voit qu'autant par le choix des sujets qu'il a traités que par la forme 
de composition qu'il y a appliquée, si l'auteur du précepte est resté 
inférieure ses modèles, par son exemple du moins il s'est rapproché 
d'eux autant que ses forces le lui ont permis. 

H n'était point à craindre que M. Casimir Delavigne se brisât 
contre les écueils du genre auquel il a consenti à assouplir son 



DE LOUIS XI. 281 

génie. Louis XI est une tragédie moderne dans ce sens que le 
poète y a introduit des personnages qu'eût repoussés la dignité 
du cothurne antique. Je n'entends pas parler du prévôt Tristan, 
puisqu'il a son pendant dans le Narcisse du Britannicus ; mais je 
parle du médecin Coitier si utile cependant à l'action, et qui en est 
le principal et l'indispensable régulateur; je parle de ces danses 
où de malheureux paysans sont condamnés à des démonstrations 
joyeuses, sous peine de la hart ; de cette entrée solennelle du pieux 
anachorète de la Calabre, au milieu des cantiques des jeunes villa- 
geoises, et de l'appareil pompeux des symboles les plus révérés 
de la religion; je parle du barbier-ministre, Olivier le Daim; de 
l'épisode un peu hasardé des amourettes du dauphin avec la jeune 
et innocente Marie. Tous ces détails sont nouveaux, il faut en con- 
venir, et ils eussent paru, il y a quelques années, incompatibles 
avec les formes reçues et avec la sévérité de l'ancienne tragédie. 
Aujourd'hui ils sont applaudis , ils plaisent même aux esprits dé- 
licats, parce que les hommes de goiàt se rappellent qu'ayant voulu 
peindre les dernières angoisses d'un tyran, victime de ses remords 
et des inutiles précautions qu'il prend pour s'en affranchir, tout 
était en quelque sorte permis au poète pour faire ressortir les cou- 
leurs de cet effrayant tableau, de cette instructive agonie. Ces 
danses de campagne, ces chants de la piété, ces paroles d'amour, 
ne sont-ce point là d'admirables préparations aux mouvements tu- 
multueux que va bientôt nous offrir l'intérieur des tours du Plessis, 
aux rugissements du monstre anéanti sous l'anathème de l'hommo 
de Dieu, aux malédictions du mauvais père qui se venge sur lui- 
même et sur son fils des souvenirs de sa jeunesse parricide? 

Mais voici ce qui frappera le lecteur attentif, c'est que ces dé- 
tails mêmes si familiers, si peu concordants en apparence avec 
l'orgueil de la vieille Melpomène, sont constamment relevés ou par 
les grâces, ou par l'énergie du style ; que jamais un mot bas n'ose 
s'y montrer; que le rhythme et la césure y sont constamment res- 
pectés ; que le sens est toujours clair, et que si le langage est celui 
de la nature , c'est celui d'une nature choisie et appropriée aux 
exigences d'une société d'élite. Car, même au théâtre, on veut bien 
qu'un paysan soit un paysan; mais on ne lui demande pas, quand 
malheureusement pour lui il habite les environs du Plessis-les- 
Tours, de charmer les oreilles de son patois tourangeau. 

Collier n'est qu'un médecin, mais c'est le médecin de Louis XI, 
et de Louis XI sur le seuil du tombeau. Il est donc le maître de la 
destinée d'un prince lâche et superstitieux qui le ménage par peur, 
et qui le sacrifierait sans scrupule si un miracle qu'il a l'audac* 
d'espérer lui rendait la santé et la vie. 

Ab 1 traître, si jamais tu deviens inutile I 



2^2 EXASIEN CRITIQUE 

Tout le caractère de Louis XI est dans ce vers, qui est prc;^; 
sublime par le jour rapide qu'il jette sur l'âme du monstre cou- 
ronné. Coitier connaît bien son malade ; voyez avec quelle éner- 
gique vérité il trace l'image de sa situation auprès du roi (acte I, 
scène IV) : 

Il serait mon yran, si je n'étais !•: -.tz 

Et toute la tirade, en complétant cette pensée, met à nu le mobile 
de sa conduite hardie et les motifs de sa sécurité. Ce n'est plus un 
médecin qui parle, c'est un philosophe éloquent, c'est un profond 
inatomiste du cœur humain; «^t là, point de mots sonores, point 
d'hyperboles, poitt d'amplification. Tout est serré, précis, nerveux : 
c'est Voltaire qui écrit sous la dictée de Montaigne. 

Je ne veux pas dissimuler une objection qije j'ai entendu faire 
contre l'invraisemblance de la mission de Nemours, envoyé par 
le duc de Bourgogne à Louis XI , et qui se présente à sa cour sous 
le nom du comte de Réthel. Comment, a-t-on dit, ce roi qui avait 
dans toute l'Europe des agents affidés auxquels il prodiguait ses 
trésors, qui devait surveiller avant tout les démarches de son re- 
doutable vassal Charles le Téméraire ^ comment ce prince auquel 
ses juges les plus sévères n'ont jamais refusé la finesse, la ruse et 
la science de la politique la plus déliée ; comment Louis XI, en un 
fiot, peut-il ignorer l'existence de Nemours? Comment ce fils, 
couvert encore enfant du sang d'un père immolé sur un échafaud, 
et dont l'esprit de vengeance, grandi avec les années, doit être 
pour le meurtrier un sujet perpétuel d'une prévoyante inquiétude, 
peut-il se flatter de se dérober, sous un nom qui n'existe plus, aux 
regards d'un tyran soupçonneux? S'il est reconnu, comme il l'est 
effectivement dans la tragédie, il est perdu, et sa haine impuissante 
descend avec lui dans la tombe. 

L'objection est spécieuse , et je ne prétends ni l'affaiblir, ni la 
réfuter complètement. Je me borne à faire observer que s'il y a 
invraisemblance , c'est du moins une de celles que l'on pardonne 
facilement à un poète dramatique , quand il a su en tirer d'admi- 
rables effets. J'ajouterai que ce qui est moralement improbable 
n'est pas pour cela strictement impossible; que, quelque habile 
que fût la'politique de Louis XI, elle a pu être déjouée dans cette 
circonstance par les instructions combinées de Commine et de Coi- 
tier, l'on et l'autre sauveurs du jeune héritier des d'Armagnac. 
Quant au danger personnel du prince, son courage , ou plutôt son 
fanatisme filial , suffit pour expliquer son audace ; celui qui veut 
frapper le bourreau de son père doit suivre le seul chemin qui 
mène jusqu'à lu:, et il est évident qu'au moment de son départ, à 
celui de son arrivée au terme de son voyage, le sacrifice de sa vie 
est consommé. 



) I LOUIS XI. 2.53 

La plus grande, la plus terrible scène de l'ouvrage, et, j'ose 
ajouter , une des plus belles que l'on puisse admirer au Théâtre- 
Français, est sans contredit celle de la confession (act. IV, se. vi). 
Quel spectacle que celui de ce roi si longtemps redouté, déjà serré 
par les étreintes glacées de la mort, forcé d'avouer ses crimes 
devant un pauvre ermite , dont il implore un pardon qui ne sera 
point accordé, parce que, partagé entre ses lâches terreurs et ses 
habitudes sanguinaires , il refuse celui des malheureux , des inno- 
cents qu'il tient enfermés dans les souterrains meurtriers de son 
château! Il prie, le misérable; et cependant, toujours roi, quoique 
pénitent , il se tient debout devant son juge. Mais, lorsque de ses 
lèvres déjà pâles et flétries tombe l'aveu qu'il a empoisonné son 
frère, une majesté royale, une majesté presque divine a passé 
sur le front et dans l'attitude du prêtre : 

Et contre tes remords ton cœur cherche un refuse! 
Tremble, j'étais ton frère, et je deviens ton juse. 
Écrasé sous ta faute au pied du tribunal, 
Baisse donc maintenant, rourbe ton front rojji, 
Rentre dans le néant, majesté périssable 
Je ne vois plus le roi, j'écoute le coupablei 
Fratricide, à genoux ! 

Louis foudroyé , cédant à l'ascendant de la vertu et de la reli- 
gion, obéit, et déroule la série de ses crimes. Sans oublier les in- 
nombrables victimes qu'il a fait périr dans l'air, dans les flots, 
dans les puits meurtriers (les oubliettes) , il passe au récit du sup- 
plice de d'Armagnac, et au rafflnement de barbarie qui força trois 
enfants innocents à assister au supplice de leur père, et à ne sortir 
de dessous Téchafaud qu'inondés de son sang. Cependant, malgré 
l'énormité de ses crimes , le ministre d'une religion de charité et 
de clémence est prêt à pardonner , si le grand coupable brise les 
fers des innocents qui gémissent dans les cachots de son donjon 
Louis refuse, réclame un délai. 

Adien donc, meurtrier; je ne saurais t'absoudre. 

— Quoi! me condamnez-vous? — Dieu peut tout pardonner, 

Lorsqu'il hésite encor, dois-je te condamner? 

Mais profite, ô mon fils, du rcpil qu'il t'accorde , 

Pleure, conjure, obtiens de sa miséricorde 

Qu'enfin ton cœur brise s'ouvre à ces malheureux ; 

Pardonne, et que le jour recommence pour eux. 

Quand tu voulais fléchir la céleste vengeance. 

Du sein de leur cachot, du fond de leur souffrance, 

A ta voix gu'ils couvraient leurs cris ont répond-i ; 

Fais-les taire, et de Dieu tu seras entendu. 

François de Paule s'éloigne; Louis s'agenouille et s'efforce do 
prier. Dans ce moment un fantôme effrayant s'élance; il était caché 
derrière les rideaux du lit : c'est Nemours; un poignard brille dans 
«es mains; la pointe touche la poitrine du roi, et lui commande le 



ilS4 EXAMEN CRITIQUE 

silence. Inutile de faire l'analyse d'une scène merveilleuse que le 
lecteur a sous les yeux ; qu'il me soit seulement permis de lui faire 
remarquer par quelle ingénieuse gradation ce fils , si ardent dans 
ses justes ressentiments, si impétueux dans ses passions juvéniles, 
bi opiniâtre, si dévoué dans ses projets de vengeance, maître de la 
vie du roi, qui la demande servilement à genoux, se traînant même 
aux pieds de Nemours, est amené cependant à ne pas trouver pour 
lui de supplice plus grand que de lui laisser la vie. Cela est beau; 
pourquoi? Nemours a entendu la confession de Louis, l'aveu de ses 
terreurs, de ses remords, de ses souffrances physiques et morales. 
En permettant de vivre à un être si malheureux, Nemours n'est que 
trop vengé. Il le laisse seul avec lui-même; il le laisse en tête à- 
tête avec son plus implacable bourreau. 

Une secousse aussi violente achève de briser les ressorts de la 
vie du roi ; il touche au moment fatal; mais, avant d'expirer, il 
veut à son tour se venger de Nemours. Il charge de ce soin l'exé- 
crable fidélité de Tristan; et il n'est que trop promptement obéi. 
Vaincu néanmoins par les sollicitations du dauphin et de François 
de Paule, le roi fait un effort sur lui-même , et accorde le pardon. 
Mais Tristan paraît et annonce que l'ordre est exécuté. « Ce bour- 
reau s'est toujours trop hâté, » telle est la réponse de Louis; et, 
suivant la coutume des tyrans, les deux ministres, les deux con- 
seillers , les deux exécuteurs de ses cruautés, sont renvoyés devant 
les juges d'ici-bas. Quelques minutes s'écoulent, et Louis a comparu 
au tribunal de Dieu. 

Il faut voir dans la lettre d'Etienne Pasquier à M. de Tiard, im- 
primée en tête de cette pièce , comment ce savant et judicieus 
historien a jugé Louis XI. M. Casimir Delavigne ne pouvait se pré- 
valoir d'une autorité plus grave, ni prendre un guide plus sûr pour 
montrer sur la scène un roi très-diversement jugé par des biogra- 
phes dupes volontaires de leurs intérêts ou de leurs passions. 
• C'était un esprit prompt, remuant et -versatile. ■ Voyez-le dans 
la tragédie. Il apprend la mort de Charles le Téméraire; à l'ins- 
tant même les ordres sont donnés à tous ses généraux pour qu'ils 
aient à surprendre les places du duc de Bourgogne , et à rendre à 
la couronne les riches provinces qu'une haute imprévoyance lui 
avait accordées en apanage. «Fin et feint en ses entreprises,» Louis 
dissimule avec l'ambassadeur de Charles, le comte de Réthel se 
remettra en route avec ses dépêches, Tristan est appelé ; Louis 
ne s'etplique point avec son confident; mais Tristan l'a deviné, 
l'a compris. Un incident élevé sur la route préviendra à jamais 
le retour de l'envoyé auprès de son maître. Machiavel , qui n'a 
écrit son Prince que quelques années après la mort de Louis XI, 
a beaucoup d'obligations à ce roi. L'auteur a dû s'inspirer souvent 
de ses souvenirs. Yeut-on encore un petit acte de feintisc? C'est 
!e Tartufe du quinzième sièck préludant délicieusement au Tartufe 



DE LOUIS XI. 285 

Afi dix-septième. 1! vient, de confisquer en toute humilité tous les 
fiefs de Charles; maïs voici le correctif: 

En LraTC qu'il était, le noble duc est mort ; 
Messieurs, ce fut liasard quand on nous vit d'accord. 
Il m'a voulu du mal, et m'a fait à Péronne 
Passer trois de ces nuits qu'avec peine on pardmn.e ; 
Mais tout ressentiment s'éteint sur un cercueil , 
Il était mon cousin, la cour prendra le deuil. 

J'ai à peine prononcé le nom de Commine. Cet historien, néan- 
moins, joue dans Louis XI un rôle assez important. C'est lui qui 
fait l'exposition de la pièce , d'abord en relisant à haute voix la 
partie de ses Mémoires où sont consignés les époques les plus mar- 
quantes et les traits les plus caractéristiques du règne de Louis XI ; 
ensuite dans une conversation familière avec Coitier, où ces deux 
hommes, courtisans chacun à leur manière, mais également cupides, 
également ambitieux, se font de ces demi-confidences qui éclairent 
l'avenir du drame , et qui , dans le développement des deux carac- 
tères, annoncent ou font pressentir l'avenir de l'action à laquelle ils 
vont prendre part. 

Intérêt, ppésie, fidélité de mœurs, tableaux pathétiques ou ter- 
ribles, grandes leçons morales pour les peuples et pour les rois; 
tels sont, en résumé , les titres de la tragédie de Louis XI à l'es- 
time et à l'admiration des connaisseurs; c'est une tragédie qui, 
tenant une des premières places dans la collection des œuvres de 
M. Casimir Delavigne, ne peut manquer d'en conserver une égale- 
ment distingace dans le répertoire du Théâtre-Français. 



LES 

ENFANTS D'EDOUARD 

TRAGÉDIE EN TROIS ACTES, 

aiPBgSENTKE SDR LB THEATRE - PRIXCAIS, LE :.8 MAI 1833. 
.. tfil ». 



thas, quolh Dighton, lay the gentle babe=. — 
Thus, thus, quod Forrest, îrirdUna; one anolher 
Witlûn their alabister innocent arms: 
Their liçs were four red rose» on a stalk, 
Which, in their ?ummer beauty, kiss'd each other. 
A book of prayers on their pillow lay, 
Which once, quoth Forrest almost ch'ans'd my mir.d , 
But, 0, the devil — ihere the willain stopp'd; 
When Diïhton thns told on, — vie smolhered 
The ŒOst repleniihcd sweet work of nature, 
That from the prime création, e'er she fram'd. — 

(Shaespbabb.) 

€ C'est ainii , me disait Digbton , qu'étaient couchés 
a ces aimables enfant?. » — a Ils se tenaient ainsi, 
■ disait Forrest, l'un Tautre entourés de leurs bras 
« innocents et blancs comme l'albâtre; leurs lèvres 
« semblaient quatre roses vermeille; sur une seule tige, 
« qui, dans tout l'éclat de leur beauté, se baisaient 
a Tune l'autre. Un livre de prières était po?é sur leur 
u chevet : cette Tue , dit Forre-t, a, pendant un mo- 
€ ment, presque changé mon âme; mais, ob ! le de- 
« mon... » Le scélérat s'est arrêté à ce mot, et Dicrhluii 
« acontinué : oNousavons étouffé le plus parfait, le 
< plus charmant ouvrage que la nature ait jamaii 
« forme depuis la création ! ■ 



DÉDICACE 

caca ami, PAUL DELAROCHE , ma tragédie des Enfaut^ 
d'Edouard. 

Casivib Delatio'e. 



PERSONNAGES. 

EDOUARD V, roi d'Angleterre. 
RICHARD, duc d'York, son frère. 



LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 287 

îtICHARD , duc de Glocester, oncle des princes, régeat du 

royaume. 
Lb duc db BUCKINGHAU. 
Sir James TYRREL. 
La REmE ELISABETH , veuve de lord Gray , puis VÉ- 

douard IV, mère des deux princes. 
LUCI, première femme de la relue. 
EMMA, \ , j , . 

FANNT 1 ^^™™^5 "^ '* reme. 

WILLIAM, serviteur de la reine. 

Le cardinai, BOURCHIER 

L'archeyêqob d'York. 

DIGHTON. 

FORREST. 

Lords, Seigmburs de la cour. — Gardes. 



L'EXTINCTION 



DEUX FILS DU ROY EDOUARD D'ANGLETERRE. 

Le roy Edouard d'Angleterre, quatrième de ce nom, recom- 
manda avant son trespas ses deux fils Edouard et Georges ' à son 
frère Richard, duc de Glocestre, afin que Edouard, prince de Galles, 
son fils aisné, eagé de quatorze ans,-succédast à la couronne, comme 
son vrai héritier. Son dit frère Richard, duc de Glocestre, proumil 
de faire son possible, et demeura régent, etprint en sa tutelle les 
deux enfants ses nepveux. Ycelui , faindant vouloir debeller et en- 
vahir les François , assembla grande pécune et suffisante armée 
pour ce faire, et arriva à Londres la nuict Sainct-Jehan-Baptiste; 
et commença dès lors à monter en orgueil ; si devint à demi tyran. 
La reine d'Angleterre, cognoissant la proleivie de son courage, sp 
tlrra arrière et emmena ses enfans en une place forte nommée Vas- 
tremonstre (Westminster) , afin que le dit Glocestre ne leur fist 
quelque moleste. Néanmoins ceulx de Galles, les princes du sang 
et parenté du roy Edouard se mirent en peine de couronner la 
prince de Galles, et tirèrent vers Londres pour ce faire; et le dit 
duc de Glocestre l'une fois se faindoit être joyeux de ce couron- 
nement , l'aultre fois tenoit terme tout au contraire ; et y mit tan* 
d'entraves que la chose suschey. 

t La plupart des hiâtoriem s'accordent k donner i ce prince le oom du 
ihardl 



288 LES ENFANTS o'ÉDOUARD. 

Il trou\a façon par aulcunes accusations de soi df-spescher du 
•eigneur d'Escales, nepveu des dits enfants, et seigneur de la Ri- 
»ière, ensemble de Thomas Vayant; puis fit bouter ledit prince son 
nepveu en la Tour de Londres. Et pour ce qu'il sembloit qu'il ne po- 
Toit faire chose de valeur s'il n'avoit le second fils son nepveu, 
eagé de douze ans, afin de anéantir la querelle, il le fit mander par 
l'arcevesque de Cantorbie , oncle des dits enfans , lequel dit à la 
mère, vevfe du roy Edouard, que son fils Georges vinst hastivemeat 
au couronnement de son frère ; si verroit les honneurs qui se fe- 
roient illecq afin de tousjours apprendre. La reine , toute apprinse 
des déceptions de son beau frère, l'accordolt fort enuis ; nonobslant 
elle se confioit au dit arcevesque. 

Le second fils du roy Edouard, nommé Georges, comme dit est, 
fut rendu et bouté en la Tour de Londres , avecq son frère aisné ; 
le duc Richard leur fit donner estât , qui fort diminua. Laisné fils 
estoit simple et fort mélancolieux, cognoissant aulcunement la mau- 
vaisetié de son oncle, et le second fils estoit fort joyeux et spirituel, 
appert et prompt aux danses et aux csbats ; et disoit à son frère, 
portant l'ordre de la Jarretière : • Mon frère, apprenez à danser, i 
Et son frère lui répondit : • Il vauldroit mieux que vous et moi 
apprinssions à mourir , car je cuide bien savoir que guaires de 
temps ne serons au monde. • Ils furent environ cinq sepmaines pri- 
sonniers; et par le capitaine de la Tour le duc Richard les fit oc- 
cultement mourir et esteindre. 

Aulcuns disent qu'il les fit bouter en mie grande huge , et p.n- 
clorre illec sans boire et sans manger. Aultrcs disent qu'ils furent 
estaincts entre deux quientes, couchant en une même chambre. Et 
pand vint à l'exécution, Edouard, l'aisné fils, dormoit, et le jeune 
veilloit, lequel s'apperçut du malice, car il commença à dire: iHa ! 
mon frère , esveillez-vous , car l'on vous vient occir ! » Puis disoit 
aux appariteurs: «Pourquoi tuez-vous mon frères? tuez-moi et le 
laissez vivre ! t Ainsi doncques l'un après l'autre furent exécutés 
et estaincts, et les corps rués en quelques lieux secrels ; puis furent 
recueillis, çt après la mort du rov Richard eurent royaux obsec- 
qaes. 

{Chronique de Molinet.) 



ACTE PREMIER 



Un salon chez la reine Elisabeth. D'un côté, la reine 
occupée à broder; de Vautre, quelques métiers de 
tapisserie abandonnés par ses femmes^ qui entourent 
le jeune duc d'York. 

SCÈNE I. 

ELISABETH, LE DUC D'YORK, LUCI, EMMA, 
FANNY. 

ELISABETH , ttu duc d'York^ sans lever les yeux. 
Regarderai-je? 

LE DUC d'york, dont on achève la toilette. 
Oh! non. 

ELISABETH. 

Enfant ! 

LE DUC d'york. 

Non, pas encor 
{A Luci.) 
Bonne mère, attendez. Donne le collier d'or. 

LUCI. 

Plus tard. 

LE duc d'york, courant vers une table. 
Tiens! Je le prends. 

LUCI. 

Reine, veuillez, de grâce, 
Forcer le duc d'York à demeurer en place. 
Il est comme un oiseau. 



290 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

LE DUC d'yORK. 

Qu'au piège on aurait pris : 
Je ne fais pas un bond sans qu'on pousse des cris. 
Allons, vieille Luci, viens, ccurs! 
Luci , à la reine. 

Il me désole. 
LE DUC d'york, courant autour de la table. 
Rattrape en chancelant ton oiseau qui s'envole. 

LUCI. 

Essayer un habit pour le couronnement, 

[S' élançant pour le saisir.) 
C'est grave. . . On vous tient 1 

LE DUC d'yorr, s'échappant. 
Bon!... 

ELISABETH. 

Très-grave assurément. 

LUCI. 

Lord Glorester, votre oncle, aujourd'hui vient vous prendre 
Pour recevoir le roi. 

ELISABETH. 

Vous le ferez attendre : 
[Le regardant de côté.) 
Richard, je vais gronder. Cher trésor, qu'il est bien! 

LUCI, au duc d'York. 
Votre frère est un ange, et vous ne valez rien. 

LE DUC d'yORK. 

Voyez-vous l'hypocrite! Il est roi d'Angleterre, 
Et je ne le suis pas; voilà tout le mystère. 

LUCI. 

Dans le pays de Galle, où chacun l'admirait, 
Le jour de son départ il a fait un beau trait. 

LE DUC d'york, se rapprochant. 
Lequel? 

LUCI. 

On nous Técrit. 



ACTE I, SCÈNE I. 291 

LE DUC d'YORK. 

Lequel? je veux l'apprendre : 
L'éloge d'Edouard, j'aime tant à l'entendre! 

Luci, le saisissant. 
On vous tient, déserteur ! 

LE DUC d'yORK. 

C'est une trahison ; 
Mais je me vengerai. 

ELISABETH. 

Demande-lui raison. 
{A Luci.) 
Abuser de l'amour qu'il montre pour son frère, 
Ah ! fi ! c'est mal. 

LUCI. 

Amour que je ne comprends guère! 
Ils sont si différents ! l'un gai, bouillant, fougueux; 
L'autre, grave et sensible. 

ELISABETH. 

Aimables tous les deux. 
LE duc d'york, à Luci. 
Si tu pouvais finir! pour cette jarretière 
Faut-il donc à genoux rester une heure entière! 

LUCI. 

Encor faut-il le temps. Je suis vieille, et mes doigts 
N'ont plus l'agilité qu'ils avaient autrefois, 
Mon cher petit Richard. 

LE DUC d'york. 

Petit! quelle injustice! 
On est jusqu'à vingt ans petit pour sa nourrice. 

LUCI. 

Un moment, et j'achève. 

LE DUC d'york, avec impatience. 
Est-ce fait? 

LUCI. 

Liberté 1 
Beau captif. 



292 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

LE DUC DYORK, SB plaçant devant la reine. 
Regardez. 

ELISABETH. 

Charmant, en vérité 1 

EMMA. 

On n'est pas plus joli. 

ELISABETH. 

Venez, vous qu'on adortî, 
Qu'on vous baise cent fois, et puis cent fois encore ! 

LE DUC d'yORK. 

Sous l'appareil du sacre et l'auguste bandeau, 
Luci, crois-tu toujours qu'Edouard soit plus beau? 

ELISABETH. 

Vous charmerez tous deux ce peuple qui vous aime. 

[A LucL) 
Levez vos grands yeux noirs! C'est son père lui-même. 

LUCI, appuyée sur le dos du fauteuil de la reine. 
Il a de son regard. 

ELISABETH. 

Mais beaucoup; mais, Luci, 
C'est sa vivante image : il souriait ainsi ; 
Cette grâce, il l'avait, quand sa main souveraine 
Releva lady Gray pour en faire une reine. 

LE duc d'york. 
Lady Gray, c'était vous. 

ELISABETH. 

Qui, pauvre et sans appui, 
Redemandais mes biens en pleurant devant lui. 
Dieu! comme je tremblais! Luci se le rappelle. 

[A Luci.) 
il fut bien généreux; mais moi, j'étais bien belle; 
N'est-ce pas? 

LE DUC d'york. 
Je le crois; belle comme à présent. 
ELISABETH, qui Vembrassc. 
jie vous punis, flatteur! 



ACTE I, SCÈNE I. 293 

LUCI. 

Sans doute; en le baisant. 
Voilà vos châtiments : caresses sur caresses; 
Et votre fils aîné n'a rien de vos tendresses. 

LE DUC d'york, à la reine. 
Je lui rendrai sa part en l'embrassant pour vous. 

ELISABETH. 

Savez-vous qu'à Radnor il souffrait loin de nous? 

LUCI. 

Quoi! toujours? 

ELISABETH. 

Pauvre fleur, le chagrin l'a fanée. 
Que de pleurs nous coûta cette triste journée, 
Où le noble Edouard de ses bras défaillants, 
De ses yeux affaiblis vous cherchait, mes enfants, 
Rapprochait, unissait vos deux têtes charmantes 
Sous les derniers baisers de ses lèvres mourantes! 
Aimez-vous! a-t-il dit, et, regardant les cieux. 
Pour ne plus les rouvrir, il a fermé les yeux. 
LE DUC d'york, d'une voix altérée. 
Un beau soir, à Windsor, nous irons, ô ma mère, 
Lui demandant tous trois la santé de mon frère. 
Déposer sur le marbre, où souvent nous pleurons, 
Deux couronnes de fleurs que nous enlacerons; 
Et puis vous lui direz : A ton désir fidèles. 
Tes fils jusqu'au tombeau seront unis comme elles. 
Le voulez-vous? 

ELISABETH, cssuyant les yeux du duc d'York. 
Demain. 

LE DUC d'york. 

Dès qu'il nous reverra. 
Au bonheur, à la vie Edouard renaîtra. 
De lui donner des soins qu'on me laisse le maître. 
Mon remède est si bon 1 

ELISABETH. 

Pourrait-on le connaître? 



294 LES E.NFANTS d'ÉDOUARD 

LUCI. 

C'est le jeu. 

LE DUC d'yORK. 

Trouve mieux pour guérir ses douleurs. 
ELISABETH, à part. 
Comme, chez les enfants, le rire est près des pleurs' 

LE DUC d'YORK. 

Lord Hivers avec lui reviendra-l-il à Londre? 

ELISABETH. 

Sans doute. 

LUCI. 

Noble cœur, et dont je puis répondre! 

Parent loyal et sur; ami vrai, celui-là. 
Votre oncle maternel. 

ELISABETH. 

Qu'entendez-vous par là? 

LUCI. 

Rien : je dis seulement que c'est leur second père, 
Et qu'ils n'en ont pas d'autre. 

LE DUC d'yORK. 

Il est parfois sévère; 
Mon oncle Glocester est bien plus indulgent. 
Et je l'aime bien moins. 

ELISABETH. 

Parlez mieux du régent. 
Quoi qu'en dise Luci, dont le discours me blesse, 
Vous pouvez, cbers enfants, compter sur sa tendresse. 
Il a de votre père et le zèle et les soins ; 
Il lui ressemble en tout. 

LE DUC DTORK. 

Pas de figure au moins. 

ELISABETH. 

Richard, vous me fdi^hez. 

LE DUC d'YORK. 

Eh bien! je me ravise, 
Et dirai, si l'on veut, que sa taille est bien prise. 



ACTE I, SCÈNE I 203 

ELISABETH. 

Quand vous aurez son âge, ayez sa dignité: 
Vous serez bien, milord. 

LE DUC d'yORK. 

Oui. très-bien d'un côté; 
[Montrant son épaule.) 
Mais de l'autre! 

ELISABETH, sévèrement. 
Richard ! 

LUCI. 

Que milady pardonne. 
ELISABETH, au duc d'York. 
C'est un méchant esprit que celui qu'on voj'S donne. 
Vous m'entendez, Luci! 

LUCI. 

Mais, madame... 

ELISABETH. 

Enetîet, 
Le régent est coupable; et de quoi? qu'a-t-il fait? 
Depuis qu'à sa tutelle on remit leur enfance, 
A-t-il un seul instant trompé ma confiance? 

LUCI. 

Non, jusqu'à présent; mais... 

ELISABETH. 

Mais il vous est suspect. 
C'est fâcheux : cependant il a droit au respect. 
Au vôtre, au sien surtout. 

[au duc d'York.) 
Les vertus, le courage, 
Valent mieux que la grâce et qu'un joli visage. 
Il est mal et très-mal de prendre un ton moqueur! 
Je ne vous aime plus : vous avez mauvais cœur. 

LUCI 

Le voilà tout confus. 

LE DUC n'YOIUi. 

Pardoïv I 



296 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

ELISABETH. 

Je suis trop bonne. 

LUCI. 

Paix ! quelqu'un vient : c'est lui. 

ELISABETH. 

Le régent? 

LE DUC d'yORK. 

En personne. 
[Imitant la démarche de son oncle.) 
Le reconnaissez-vous? 

ELISABETH, ail diic d'YorJî. 

Je vois qu'il faut sévir. 
[Bas à Liœi,) 
Vous m'y forcez: c'est bien. Il l'imite à ravir. 

FANNT. 

Sortirons-nous? 

ELISABETH. 

Pourquoi? Reprenez votre ouvrage. 
SCÈNE II. 

LES PRÉCÉDENTS, GLOCESTER. 

(Les femmes de la reine vont s'asseoir près des métiers 
à tapisserie. Le duc d'York est devant Luci, gui 
dévide 2in écheveau de soie sur ses bras.) 

ELISABETH , à Glocestcr. 
Vous avez de mon fils reçu quelque message, 
Milord ; il vous écrit? Pour moi, j'en fais l'aveu , 
Ainsi que lord Rivers, il me néglige un peu : 
Me laisser deux longs jours sans lettres, sans nouvelles, 
C'est comprendre bien mal mes craintes maternelles. 

GLOCESTER. 

Oui, voilà les enfants : pour nous ils ne font rien, 
Et les ingrats sont sûrs qu'on les recevra bien. 



ACTE I, SCÈNE II. 2'.J7 

LE DUC d'york, cVun air bo2ideur, à Luc), qui lui 

fait signe de se taire. 
Les ingrats ! 

ELISABETH, à Glocester. 

Votre grâce en dit plus que moi-même. 
Eh! n'est-cepaspour eux, pour euxseuls qu'on les aime? 
Pauvre angeï qu'il m'oublie et qu'il ne souffre pas, 
Il n'aura point de tort. 

GLOCESTER. 

Il vient, et sur ses pas, 
Semant tous les chemins de fleurs, de verts feuillages. 
Nos Anglais, m'écrit-on, l'environnent d'hommages. 
C'est porté dans leurs bras qu'il arrive aujourd'hui: 
Sa marche est un triomphe, et jamais, avant lui, 
Le noble sang d'York, jamais la Rose blanche. 
N'ont ému tant de cœurs d'une joie aussi franche. 

ELISABETH. 

Vous m'enchantez, milord. 

GLOCESTER. 

Moi, son humble sujet. 
Heureux de ces transports dont je chéris l'objet, 
J'arrive, et des douleurs je trouve ici l'image : 
Tant d'attraits sont voilés des ombres du veuvage. 
Que ce front, pour un jour affranchi de son deuil. 
Rayonne, heureuse mère, et d'ivresse et d'orgueil. 

ELISABETH. 

Hélas! ne dois-je rien à qui m'a couronnée? 
Je suis heureuse mère et femme infortunée; 
Et cet autre Edouard qui va m'étre rendu 
Rappelle à mes regrets celui que j'ai perdu. 
LE DUC d'york, à la plus jeune femme de la rein( 
qui joue avec lui. 
Tu m'oses défier : eh bien ! voilà mon gage ! 

(Il l'iimbras.:€.) 
Rends-le-moi, si tu veux. 

i7. 



298 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

Luci, le suivant. 

Mi lord, soyez donc 3age I 
Ces fils de soie et d'or vont tomber de vos bras ; 
Bien : les voilà mêlés. 

LE DUC d'yORK. 

Tu les démêleras... 
LUCI, lui montrant l'écheveau qu'elle a ramassé. 
Des nœuds? 

LE DUC d'yORK. 

En les coupant. 
GLOCESTER, à la reine en souriant. 

C'est un autre Alexandre. 

ELISABETH. 

Quand on ne le voit pas, on est sur de l'entendre. 

GLOCESTER, au duc d'York. 
A la bonne heure au moins, beau neveu ! les rubis, 
L'or et les diamants brillent sur vos habits. 

LE DUC d'YORK. 

Je vous fais grâce encor du grand manteau d'hermiuo . 
Au sacre je l'aurai. 

GLOCESTER. 

C'est vrai : plus j'examine, 
Et plus je reconnais le vêtement pompeux 
Qui doit à Westminster parer mes chers neveux 

LE DUC d'yORK. 

Est-ce demain ? 

GLOCESTER. 

Bientôt, 

LE DUC d'YORK. 

Non, fixez la journée : 
Bientôt, c'est quand on veut, c'est un mois, une année. 

GLOCESTER. 

Un siècle. 

LE DUC d'yORK. 

En attendant, milord, on peut mouiir. 



ACTE I, SCÈNE II. 290 

ELISABETH, Vivement, 
Le ciel nous en préserve ! 

GLOCESTER, au duc d'Yoi'k. 

Attendre, c'est souffrir 
N'est-ce pas? 

LE DUC d'yORK. 

Eli bien, quand? 

GLOCESTER. 

De ses vœux l'enfant presse 
Ce temps dont l'âge mur accuse la vitesse. 

LE DUC d'yORK. 

Enfin, quand donc? 

GLOCESTER. 

Bientôt. 

ELISABETH. 

Milord, asseyons-nous. 

LE DUC d'YORK. 

Ma mère à son travail, et moi sur vos genoux. 

ELISABETH. 

Vous abusez, Richard ! 

GLOCESTER, ttu duc d'Yovk qui veut descendre. 
Restez! 

LE DUC d'yORK. 

Oh! non, j'abuse. 

ELISABETH. 

Ne faites pas le fier : on vous souffre. 

GLOCESTER, à la reine. 

Il m'amuse. 

ELISABETH, à Glocestev. 
Le roi vous marque-t-il l'heure de son retour? 

GLOCESTER. 

Mais nous devons ce soir l'embrasser à la Tour. 

LE DUC d'york. 
A la Tour! et pourquoi? 

GLOCESTER. 

Je m'en vais vous le dire: 



300 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

Si mon neveu lisait tout ce qu'il devrait lire, 
Instruit d'un vieil usage, il saurait que toujours 
Les rois avant leur sacre y passent quelques jours. 

LE DUC d'yORK. 

Mais c'est une prison. 

GLOCESTER. 

Qui n'attriste personne. 
Quand on en doit sortir pour ceindre une couronne. 

LE DUC d'york. 
Mon frère, en la quittant, va donc gouverner? 

GLOCESTER. 

Non. 

ELISABETH. 

Tant qu'on n'est pas majeur, on n'est roi que de nom. 

LE DUC d'YORK. 

Je voudrais le pouvoir si j'en avais le titre. 

GLOCESTER. 

A treize ans, de l'État milord serait l'arbitre? 

LE DUC d'york. 

Oui, milord. 

GLOCESTER. 

Des enfants qui courent sur le port 
Nous ferions pour la guerre une armée à milord. 

LE DUC d'york. 

Il n'en a pas besoin : milord pourrait, j'espère, 
Compter sur les soldats commandés par son père. 

GLOCESTER. 

Ils sont vieux pour milord. 

LE DUC d'york. 

Milord se ferait vieux. 

GLOCESTER. 

Et comment, s'il vous plaît? 

LE DUC d'york. 

En combattant comme eux. 

GLOCESTER. 

Voilà des sentiments dignes d'un diadème i 



ACTE I, SCÈNE îl. 301 

LE DUC d'vORK. 

Mais celui qui le tient le défendra lui-même. 

Luci, à part. 
Bien dit! 

ELISABETH. 

Et de son front qui voudrait l'enlever? 
Lord Glocester est là pour le lui conserver. 

GLOCESTER. 

Que vous me jugez bien! Au péril de ma vie, 
Vous le prouver, ma sœur, est un sort que j'envie. 

LE DUC d'yORK. 

Votre beau cheval blanc, que souvent j'admirai. 
Vous me l'avez promis ; donnez : je vous croirai. 

ELISABETH. 

Vous demandez toujours. 

GLOCESTER, au cliic d'York. 

Il est à votre grâce ; 
Mais saurez-vous au moins le conduire à ma place? 

LE DUC d'yORK. 

Tout jeune que je suis, mieux qu'un autre à vingt ans. 

GLOCESTER. 

Mauvaise herbe est précoce et croît avant le temps: 
Le proverbe dit vrai. 

LE duc d'york. 

Voilà pourquoi, je gage, 
A quelqu'un que je sais l'esprit vint avant l'âge. 

ELISABETH, à Glocestcr. 
Parlons du roi, milord. 

GLOCESTER, au duc d'York. 
A qui donc? 

LE DUC d'york. 

A quelqu'un. 

GLOCESTER. 

Mais enfin?... 

ELISABETH. 

Certain duc va se rendre importun ; 



302 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

Et je le renverrai. 

GLOCESTER. 

Non pas : laissez-le dire; 
Sa malice m'enchante et me fait beaucoup rire. 

ELISABETH. 

Vous le rendez, milord, trop libre en le gâtant. 

[Bas.) 
Il est un peu malin; mais il vous aime tant! 

GLOCESTER. 

Et moi donc! ... cher enfant : il faut que je l'embrasse. 
Si jamais celui-là ment à sa noble race !... 

ELISABETH. 

Et son frère! 

GLOCESTER. 

Son frère est aussi mon espoir. 
Qu'ils prospèrent tous deux, et que je puisse voir 
Ces rejetons chéris d'une tige si belle, 
Ces deux roses d'York fleurir sous ma tutelle ! 

ELISABETH. 

Eh bien ! protégez-les; qu'ilsvous soient toujours chers, 
Eux, comme tous les miens : la main de lord Rivers 
Sur le lit d'Edouard serra deux fois la vôtre ; 
En veillant sur mes fils, aimez-vous l'un et l'autre ! 

[Ici on entend quelque rumeur sous les fenêtres.) 
UN CRiEUR PUBLIC, en dehors. 

« Jugement et condamnation de lord Hastings, pair 
a du royaume, atteint et convaincu du crime de 
a haute trahison. » 

LE DUC d'YORK. 

Hastmgs!... grâce, mon oncle! 

ELISABETH. 

Il aimait cet enfant. 

GLOCESTER. 

Le lâche avait trahi celle qui le défend. 
Forcé de le punir, j'eus peine à m'y résoudre; 
Mais je vous aimais trop, milady, pour rabsoudrc. 



ACTE I, SCÈNE II. 303 

LE CRIEUR PUBLIC. 

« Arrestation de lord Rivers, conduit de Nor- 
« ihampton à la forteresse de Pomfret, par ordre du 
« duc de Glocester, régent du royaume. » 

ELISABETH. 

Qu'entends-je? 

LE DUC d'YORK. 

Lord Rivers ! 
GLOCESTER, en riant. 

Oh! lui, c'est différent. 

ELISABETH. 

Qu'a-t-il fait? 

GLOCESTER, de même. 
Rien. 

ELISABETH. 

Encore?... 

GLOCESTER. 

11 est votre parent; 
Voilà son crime. 

ELISABETH. 

Eh quoi! vous faisait-il ombrageT 

GLOCESTER. 

A moi? lui?... Sans témoins, j'en dirai davantage. 
En l'embrassant bientôt vous me remercîrez ; 
11 le fera lui-même. 

LE DUC d'YORK. 

Ah! vous nous rassurez. 

ELISABETH. 

[A son fils.) [A ses femmes.) 
Va jouer. Laissez-nous. 

LE DUC d'york, à Glocester. 

Tenez votre promesse, 
Et vous rirez de moi si je manque d'adresse. 

GLOCESTER. 

Le petit écuyer pourra tomber de haut, 



304 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

LE DUC d'yORK. 

Petit! et vous aussi, vous raillez ce défaut! 
Allez, d'autres que moi pécheraient par la taille, 
Si l'on mesurait l'homme au cheval de bataille. 

GLOCESTER. 

Vraiment! 

LE DUC d'york. 

Adieu, bel oncle! 

GLOCESTER. 

A revoir, bon neveu ! 
[A part.) 
Quand ils ont tant d'esprit, les enfants vivent peu. 

SCÈNE 111. 
ELISABETH, GLOCESTER. 

ELISABETH. 

Parlez : de lord Rivers avez-vous à vous plaindre? 
De quoi l'accuse-t-on? poUx" lui que dois-je craindre"? 

GLOCESTER. 

Mais rien, croyez-moi donc. 

[Se penchant sur le métier de la reine.) 
Quel travail délicat ! 
Cet ouvrage de femme est d'un goût, d'un éclat!... 

ELISABETH. 

Il est vrai, je suis femme, et comprends vos paroles: 
Je dois me renfermer dans les travaux frivoles. 

GLOCESTER. 

Vous ai-je dit cela? 

ELISABETH. 

Je me le dis pour vous. 
Mon Dieu! de ses secrets que l'État soit jaloux, 
J'y consens : gardez-les, restez en seul le maître; 
Je' les ai trop connus pour vouloir les connaître. 



ACTE I, SCÈNE III. 305 

Mais je suis sœur, milord : je suis mère, et je cryins. 
Est-ce un tort? que l'excuse en soit dans mes cliagrins : 
Le malheur rend timide ; à force de souffrance, 
J'ai contre l'avenir perdu toute assurance. 
Quittez ce ton léger que dément votre cœur, 
Milord, et parlez-moi comme un frère à sa sœur. 

GLOCESTER. 

Eh bien ! à votre gré gouvernez votre esclave, 
Et parlons gravement de ce qui n'est pas grave : 
Lord Rivers arrêté! quel forfait est le sien? 
Que lui reproclie-t-on?... rien, absolument rien. 
Mais à notre Edouard plus je le crois utile. 
Moins je vois ses dangers avec un œil tranquille. 

ELISABETH. 

Quels dangers ? 

GLOCESTER. 

Vous savez que vos augustes nœuds, 
Ont, dans son intérêt, dans son orgueil haineux, 
Ulcéré jusqu'au cœur cette vieille noblesse. 
Que rien ne satisfait et qui d'un rien se blesse. 
Quand on vit vos parents des emplois revêtus, 
On chercha leurs aïeux, je comptais leurs vertus; 
Rivers, qu'avaient poussé mes amis et les vôtres, 
Vintsurlesbancsdespairss'asseoirparminousautres, 
Dont les noms se perdaient dans la nuit du passé ; 
Le mot de parvenu fut alors prononcé: 
Mot banal, et des cours injure favorite 
Lorsqu'à u près des grands noms s'élève un grand méritCr 
Sa fortune croissant avec ses ennemis. 
L'héritier du royaume à ses soins fut remis. 
On murmura plus haut ; mais on craignit les arm.es 
Que vous teniez du roi subjugué par vos charmes. 

ELISABETH. 

Milord!... 

GLOCESTER. 

Qui n'eût fléchi sous un tel ascendant ? 



306 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

J'y cède comme lui, reine, en vous regardant. 
Mais enfin ce dépit, que retenait la crainte, 
Depuis votre veuvage éclate saus contrainte. 
« Votre frère, dit-on, maître du jeune roi, » 
C'est ce parti haineux qui parle, et non pas moi, 
« Gouverne son esprit, ainsi que sa personne, 
« Et mettrait volontiers les mains sur sa couronnes 

ELISABETH. 

Qui? lui, mon noble frère!... 

GLOCESTER. 

Eh î non, mille fois non! 
Ce sont vos deux enfants qu'on poursuit sous son nom ; 
On voulait, prévenant le sacre qui s'apprête, 
Pour aller jusqu'au roi, faire tomber sa tête. 

ELISABETH. 

Mais c'est affreux ! milord. 

GLOCESTER. 

Sans doute, c'est affre-ix; 
Et de tous ces complots l'artisan ténébreux, 
Quel est-il? Lord Hastings. 

ELISABETH. 

J'en frémis : à l'entendre, 
Il avait pour mes fils un dévoûment si tendre! 
A qui donc se fier ? 

GLOCESTER. 

A moi, qui l'ai puni. 
Gardez-vous cependant de croire tout fini ; 
Leur parti n'est pas mort avec ce chef habile. 
Il fallait à Rivers assurer un asile; 
Il fallait plus encor, que le bruit des verrous 
Par un acte apparent satisfît leur courroux. 
Voilà le double but où je voulais atteindre. 
Et le complot détruit, tout calmé, pourquoi fi-indre? 
Rendant pleine justice à Rivers méconnu, 
Je l'embrasse, et lui dis : Soyez le bienvenu. 
D'3 tout ce que j'ai fait tel est l'aveu sincère; 



ACTE I, SCÈNE III. 307 

Eh bien! ai-je à ma sœur répondu comme un frère? 

ELISABETH. 

Sous cet amas d'horreurs mon cœur reste abattu ; 
Peut-on se faire un jeu de noircir la vertu! 

GLOCESTER. 

Et que diriez-vous donc si, dans leur folle haine, 
Ils osaient insulter jusqu'à leur souveraine? 

ELISABETH. 

Moi? 

GLOCESTER. 

Vous : de votre hymen la légitimité 
Par de sourdes rumeurs est un point contesté; 
Et, comme leur fureur ne peut être assouvie 
Qu'en frappant mesneveuxdansleursdroitsou leur vie, 
Ils vont plus loin. 

ELISABETH. 

Comment? 

GLOCESTER. 

Et cette indignité 
Réussit en raison de son absurdité! 
Plus une calomnie est difficile à croire, 
Plus pour la retenir les sots ont de mémoire. 

ELISABETH. 

De grâce, expliquez-vous. 

GLOCESTER. 

Je comprends ces discours 
Quand une Jeanne Shore est du mépris des cours 
Retombée à sa place, et meurt en criminelle. 
Dans la fange, où déjà son nom traîne avant elle; 
Fussent-ils, ses enfants, issus du sang des rois, 
Le dernier des Anglais peut contester leurs droits, 
Ils étaient nés flétris, ces fruits de l'adultère; 
Mais vos fils!... 

ELISABETH. 

Ose-t-on déshonorer leur mère? 
Répondez-moi, milord : l'ose-t on? 



308 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

GLOCESTER, 

Bruits menteurs, 
Dont je voudrais connaître et punir les auteurs. 

ELISABETH. 

On l'ose ! 

GLOCESTER. 

Ah ! milady, que du faîte où nous sommes 
Le spectacle qu'on a vous dégoûte des hommes! 

ELISABETH. 

Mon frère, moi, mes fils, tout frapper à la fois! 
Je reste de surprise immobile et sans voix. 

GLOCESTER. 

Enfin, dans leur démence, ils vont jusqu'à prétendre 
Que, d'un remords secret ne pouvant vous défendre. 
Tout entière à vos fils, vous les aimez assez 
Pour vous sacrifier à leurs jours menacés. 
Et... puis-je d'un tel bruit me rendre l'interprète! 
Signer l'aveu pubUc des erreurs qu'on vous prête.. 

ELISABETH. 

Le signer ! 

GLOCESTER. 

Pai" tendresse : en préférant pour eux 
Une vie assurée à des droits dangereux. 

ELISABETH. 

Le signer! qu'à ce point la terreur m'aviUsse ! 
Que de mon lâche cœur cette main soit complice ! 
Pour flétrir mes enfants, pour les déshériter, 
Pour abdiquer ces droits qu'on leur vient disputer; 
Droits augustes, milord, certains, incontestables, 
Et dont j'écraserai tous ces bruits misérables! 
Le signer ! je suis faible, et cependant j'irais. 
Reine et mère à la fois, dans mes yeux, sur mes traits, 
Portant le démenti d'une telle infamie. 
Aborder le front haut cette ligue ennemie. 
J'irais, je traînerais mes deux fils sur mes pas; 
Je prendrais d'Edouard Théritier dans mes bras : 



ACTE I, SCÈNE IV. 309 

Oui, j'en aurais la for'^e, et courant leur répondre. 

Au peuple rassemblé dans les places de Londre, 

Je dirais, je crierais... Que sais-je? Ah! si les mots 

Me manquent, au besoin, mes regards, mes sanglots 

Répandront au dehors ma douleur maternelle; 

Si ma voix me trahit, mes pleurs crieront pour elle : 

« Peuple, sauve ton roi; c'est Edouard, c'est lui, 

« Edouard orphelin qui te demande appui; 

« Abandonné de tous, c'est en toi qu'il espère: 

« Adopte mes enfants qu'on prive de leur père. » 

Mes enfants ! mes enfants ! . . . Ah ! qu'ils vi ennent, vos lords ; 

Qu'ils m'insultent en face ; ils me verront alors, 

Entre mes deux enfants, faire tète à l'orage. 

La lionne qu'on blesse aurait moins de courage. 

Moins de fureur que moi, si jamais je défends, 

Les jours, les droits sacrés, l'honneur de mes enfants. 

GLOCESTER. 

Vertu, que c'est bien là ton sublime langage! 
Mais croyez qu'avant tout, si la lutte s'engage. 
J'irai leur faire affront de leurs propres noirceurs. 
Reine, et vous m'oubhez parmi vos défenseurs. 

ELISABETH. 

Vous, jamais! Après Dieu, soyez ma providence. 
De vos soins pour Rivers j'admire la prudence; 
Je vous en remercie. Ah! qu'un plus noble effort 

[A William qui rentre.) 
Couronnant vos projets... Que nous veut-on? 

SCÈNE IV. 

ELISABETH, GLOCESTER, WILLIAM. 

WILLIAM. 

Milord, 
Le duc de Buckingham est porteur d'un message; 
Peut-il voir votre grâce? 



310 LES ENFANTS d'lDOLARD. 

GLOCESTER. 

Encor ! quel esclavage ! 
{Faisant un pas pour sortir.) 
Pardon, je vais l'entendre. 

ELISABETH, l'arrêtant. 

Ici, mi lord, ici. 
{A William qui sort.) [A Glocester.) 
Qu'il vienne. Excusez-moi de vous quitter ainsi: 
Impuissante à cacher la douleur qui m'oppresse, 
J'ai besoin d'y céder pour m'en rendre maîtresse. 
Calme devant mon fils, qui doit tout ignorer, 
Je voudrais, s'il se peut, l'embrasser sans pleurer. 
Je vous attends, milord. 

SCÈNE V. 

GLOCESTER, la regardant sortir. 

Sous le deuil que de charmes ! 
J'aime une reine en deuil: mon Dieu îles belles larmes! 
Qu'elles jaillissaient bien d'un cœur au désespoir! 
•On les ferait couler seulement pour les voir. 

SCÈNE VI. 
GLOCESTER, BUCKINGHAM. 

BUCKLNGHAM. 

Salut au protecteur! 

GLOCESTEB. 

C'est donc fait'* 

BUCKLNGHAM. 

Et mon zèle 
N'a pas permis qu'un autre apportât la nouvelle. 



ACTE I, SCÈNE VI. 311 

Au palais, d'où je viens, je n'ai pas attendu : 
Vous étiez chez la reine, et je m'y suis rendu. 

GLOCESTER. 

Gloire à toi, Buckingham! tu me combles de joie ; 
Cousin, pour réussir, il suffit qu'on t'emploie. 
On t'a bien accueilli? 

BUCKINGHAM. 

Mieux que je ne pensais. 
Tout ce qui n'est pas nous me dégoûte à l'excès. 
Mon horreur pour le peuple est chose assez notoire. 
Et vous voyez d'ici mon illustre auditoire: 
Le lord-maire d'abord, enflé d'un tel orgueil 
Qu'à peine s'il tenait dans son large fauteuil ; 
Des graves aldermans la majesté robuste, 
Et ce que la Cité contient de plus auguste 
En figure de banque, avec leur front plissé, 
Où l'on voit que la veille un total a passé; 
Leur bouche, où vient errer, dans sa béatitude, 
Ce sourire engageant dont ils ont l'habitude. 
Aussi, j'ai laissé là l'urbanité des cours. 
Une odeur de comptoir parfumait mon discours. 
Le sentiment banal qui boursoutlait mes phrases 
Jetait ces braves gens dans de telles extases, 
Qu'en douleur de boutique on n'a jamais vu mieux 
Que les gros pleurs bourgeois qui tombaient de leurs yeux. 
Enfin je me suis fait plus marchand, plus vulgaire 
Que tous les aldermans, la Gilé, le lord-maire, 
Et j'ai tant descendu dans le cours des débats. 
Qu'il fallait bien, milord, nous rencontrer en bas; 
Tout le monde était peuple. Ils ont signé ce titre 
Qui vous rend de l'État le souverain arbitre ; 
Vous êtes protecteur du royaume et du roi. 
Ils ont crié pour vous, ils ont crié pour moi ; 
Je ne sais plus pour qui leur poitrine s'exerce ; 
Mais je suis confondu des poumons du commerce. 



312 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

GLOCESTER. 

Ce pas peut mener loin. 

BUCKINGHAM. 

De ce que j'entrepris 
Le comté d'Hereford devait être le prix. 
Wilord s'en souvient-il? 

GLOCESTER. 

D'accord : si ma puissance 
Est quelque jour égale à ma reconnaissance, 
Je ferai plus pour toi. Que dit-on de Rivers? 

BUCKINGHAM. 

Cet acte est le sujet de mille bruits divers : 
Mais vous ne craignez pas du moins qu'on le délivre 
GLOCESTER, lui montrant l'appartement de la reine. 
Sois prudent. Cette nuit il a cessé de vivre? 

BUCKINGHAM. 

Ainsi le commandaient vos ordies absolus. 

GLOCESTER. 

Dors en paix, bon Rivers; nous ne t'en voulons plus: 
N'est-ce pas, Buckingham? 

BUCKLNGHAM. 

Pour lui j'étais sans haine. 
Gentillâtre adoré sur son petit domaine, 
Que ne se livrait-il au bonheur campagnard 
D'essouffler ses limiers, de traquer un renard, 
De trancher du seigneur dans sa fauconnerie, 
Sans faire avec son nom tache sur la pairie ? 
Je respecte sa sœur; elle est mère du roi, 
Et ce titre toujours sera sacré pour moi : 
Mais ces Gray, ces Rivers, son éternel cortège 
De parents, de cousins, petits-cousins... que sais-je? 
Je ne suis pas forcé d'honorer tout cela ; 
La cour est une auberge où passent ces gens-là : 
Fussent-ils de l'hermine affublés au passage, 
Ils viennent, on s'en moque; ils partent, bon voyage ! 
L'infortune d'Hastings doit seule m'affliger; 



ACTE I, SCÈNE VI. 313 

C'était, quoi qu'il eût fait, du sang à ménager, 
Du sang comme le nôtre. 

GLOCESTER. 

Il avait des scrupules 
Dont sa fin guérira quelques esprits crédules. 
Le jour où, quand je marche, on me laisse en chemin, 
Ce jour pour mon ami n'a pas de lendemain. 
Quant à l'autre, en tout temps il fut mon adversaire; 
L'ordre de l'arrêter devenant nécessaire, 
Je l'ai rendu public, on l'a crié partout : 
Le peuple doit savoir, cousin, que j'ose tout. 
Mais sa mort, cachons-la; lady Gray, que j'emmène, 
Ferait en l'apprenant de la vertu romaine, 
Voudrait garder ses fils, et, pour répondre d'eux, 
Il est bon qu'à la Tour je les tienne tous deux. 
Alors... 

BUCKINGHAM. 

Que ferez-vous? 

GLOCESTER. 

Ami, l'homme propose... 
Tu saisie vieil adage? 

BUCKINGHAM. 

Enfin? 

GLOCESTER. 

Et Dieu dispose. 
Mais dans ce long discours, où tu t'es surpassé, 
Du bruit qui se répand tu n'as donc rien glissé? 

BUCKINGHAM. 

Quel bruit ? 

GLOCESTER. 

Sur les enfants, sur leurs droits, leur naissance, 

BUCKINGHAH. 

A quoi bon démentir un bruit sans consistance? 

GLOCESTER. 

On le répète au moins, puisqu'elle a tout appris. 



314 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

BUCKINGHAM. 

La reine? 

GLOCESTER. 

Lady Gray ; d'abord c'étaient des cris; 
Et puis, par un retour qui m'étonna moi-même, 
Ce fut, pour s'excuser, un embarras extrême, 
Oui, là, comme un remords, enfin je ne sais quoi 
De quelqu'un qui se trouble et n'est pas sûr de soi. 

BUCKINGHAM, 

De sa confusion n'abusez pas contre elle : 

La reine est des vertus le plus parfait modèle. 

GLOCESTER. 

Je puis avoir mal vu ; mais toi qui vois si bien, 
Tu crois que le conseil ne t'a déguisé rien ! 

BUCKINGHAM. 

Ils portent, ces bourgeois, leur cœur sur leur visage. 

GLOCESTER. 

Ils m'ont fait protecteur, s'ils voulaient davantage ?... 

BUCKINGHAM. 

Quoi donc? 

GLOCESTER. 

M'avoir... 

BUCKINGHAM. 

Parlez. 

GLOCESTER. 

Tu dois m'entendre. 

BUCKLXGHAM. 

Non. 

GLOCESTER. 

Toujours pour protecteur, mais sous un autre nom. 

BUCKINGHAM. 

Celui de roi? 

GLOCESTER. 

Je crains qu'ils n'en aient la pensée, 

BUCKINGHAM. 

Ils ne l'ont pas. 



ACTE I, SCÈNE VI. 3J5 

GLOC ESTER. 

Alors j'aurais la mains forcée. 

BUCKINGHAM. 

Erreur? 

GLOCESTER. 

Si le conseil abuse de ses droits, 
Que faire, Buckingham? 

BUCKINGHAM. 

Refuser. 

GLOCESTER. 

Ah! tu crois? 

BUCKINGHAM. 

Oui, refuser, milord. 

GLOCESTER. 

Parle plus bas. 

BUCKINGHAM. 

De grâce! 
Quand vous accepteriez, comment vous faire place'' 
Sur les fils d'Edouard un faux bruit débité 
Ne saurait prévaloir contre la vérité. 
Il faudrait donc s'armer d'un bien triste courage, 
Et frapper des deux mains pour s'ouvrir un passage. 
J'accepte : ce seul mot renferme leur trépas ; 
Et ce mot plein de sang, vous ne le direz pas. 

GLOCESTER. 

Tu fus moins scrupuleux dans plus d'une entreprise. 

BUCKINGHAM. 

J'en conviens ; que m'importe à moi qui les méprise, 
Si tous ces noms chétifs, si ces races d'un jour, 
Qu'un rayon du pouvoir fait éclore à la cour, 
Rentrent dans le néant, quand le soleil se couche, 
Sous le bras qui les fauche ou le pied qui les touche? 
Se baisse qui voudra pour en prendre souci; 
Mais quant au sang royal il n'en est pas ainsi : 
Ses droits sont les garants des droits de la noblesse; 
Lesdeuxprinces, c'est nous; qui les touche nousblesse. 
Le peuple, sans raison, deviendra leur soutien. 



316 LES ENFANTS d'ÉDOUARD 

Je sais que tout ceci ne le regarde en rien, 
Tour avoir un avis il n'est baron ni comte; 
Mais c'est un spectateur dont il faut tenir compte; 
Acteur, il est terrible; et que d'orgueils jaloux 
Irriteront sa rage en le lâchant sur vous ! 
Il vous faudra braver, appuyé d'un vain titre, 
Et l'Église et l'armée, et le casque et la mitre; 
Et pour vous harceler sans être jamais las, 
On peut s'en rapporter à l'esprit des prélats. 
Vos plus proches cousins, si vous n'y prenez garde, 
Pourront à l'échafaud vous servir d'avant-garde : 
Quand les glaives bénits sont sortis du fourreau, 
De droit, tous les vaincus reviennent au bourreau. 
Étouffez les conseils du démon qui vous pousse; 
Edouard sera faible ; eh bien ! roi sans secousse, 
Prenez-lui son pouvoir et laissez-lui ses jours. 
En régnant sous son nom, vous régnerez toujours. 
Mais le trône tient mal et tremble par la base. 
Quand il y faut monter sur deux corps qu'on écrase: 
Le pied vous manquerait; ces degrés palpitants, 
Pour qu'on n'y glisse pas, saigneront trop longtemps. 

GLOCESTER. 

La morale, cousin, n'est guère à ton usage; 
Mais je dois convenir que ton crnseil est sage. 
Je t'en sais bien bon gré. 

BUCKINGHAM. 

Je pourrai donc, milord, 
Prendre possession du comté d'Hereford? 

GLOCESTER. 

L'heure avance, je crois? 

BUCKINGHAJI. 

Mais... 

GLOCESTER. 

Le devoir m*appelle; 
Je vais chercher la reine et son fils avec elle. 



ACTii ï, SCëNE Vllf. 317 

BUCKINGHAM. 

Mais vous m'aviez promis?... 

GLOCESTEU. 

Ah ! c'est m'importimer : 
Je ne suis pas, mon cher, en humeur de donner. 
Tout en réfléchissant sur ta rare sagesse, 
Je prétends réfléchir aussi sur ma promesse- 

SCÈNE VII. 

BUCKINGHAM. 

«Le jour où, quand je marche on me laisse en chemin, 
a Ce jour pour mon ami n'a pas de lendemain. » 
Il l'a dit. Me punir d'avoir été sincère? 
Jamais! moi, son parent!... Clarence était son frère. 
Il me tuera. Pourquoi? s'il est fort, je le suis. 
Dans le parti du roi sait-on ce que je puis? 
Courons à sa rencontre... Un éclat! c'est ma perte; 
C'est avec le régent me mettre en guerre ouverte ; 
Et les coups que je porte il faut les lui cacher : 
Car un bon repentir pourrait nous rapprocher. 
Sans m'engager trop loin, avertissons la reine; 
Mais il est avec elle!... Écrivons... Lettre vaine! 
Elle viendra trop tard. Mais s'il les tient tous deux, 
Ils tombent l'un sur l'autre et je tombe après eux... 
Dieu ! sauvez d'Edouard la race encor vivante ! 
Oui, Dieu : quand nos cheveux se dressent d'épouvante, 
Ce mot nous vient toujours. bonheur! il m'entend: 
Le duc d'York ! 

SCÈNE VIII. 

BUCKINGHAM, LE DUC D'YORK. 

BUCKINGHAM, au cliic d'Yovk, qui traverse la 
scène. 
Milord!... 

18. 



318 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

LE DUC d'YORK. 

Je n'ai pas un instant. 

BUCKINGH^M. 

De grâce! écoutez-moi. 

LE DUC d'yORK. 

La reine me demande ; 
Et vous ne voulez pas, cher cousin, qu'elle attende. 

BUCRINGHAM. 

Prince, deux mots ! 

LE DUC d'yORK. 

Pas un. 

BUCKINGHAM. 

Vous n'irez pas. 

LE DUC d'YORK. 

J'y cours 
BUCKINGHAM, se jetant au-devant de lui. 

Arrêtez ! 

LE DUC d'YORK. 

Avec moi vous qui jouez toujours, 
Qu'avez-vousdonc? 

BUCKINGHAM. 

Silence, au nom de votre vie! 

LE DUC d'yORK. 

Vous riez. 

BUCKINGHAM. 

Par le ciel ! je n'en ai pas envie. 
LE duc d'york. 
Moi, j'ai ri, j'ai chanté, j'ai sauté tout le jour: 
Il arrive, Edouard ; l'embrasser à la Tour, 
Quel plaisir ! 

BUCKINGHAM. 

Gardez-vous d'y suivre votre mère ! 
LE duc d'york. 
Je n'irais pas, milord, au-devant de mon Irère! 

BUCKINGHAM. 

Non. 



ACTE I, SCÈNE VIII. 319 

LE DUC d'YORK. 

Je veux dans ses bras m'élaricer le premier. 

BUCKINGHAM. 

C'est vous perdre. 

LE DUC d'yORK. 

Comment? 

BUCKINGHAM. 

Il faut vous défier... 

LE DUC d'YORK. 

De qui? 

BUCKINGHAM , à part. 

Que dire? 

LE DUC d'yORK. 

Eh bien? 

BUCKINGHAM. 

Je voudrais voir la reine. 

LE DUC d'YORK. 

Venez donc. 

BUCKINGHAM. 

Sans témoin. 

LE DUC d'YORK. 

Vous aurez quelque peine: 
Le régent est près d'elle. 

BUCKINGHAM. 

Il le faut. 

LE DUC d'YORK. 

Mais on part. 

BUCKINGHAM. 

Si je ne la vois pas, il meurt, votre Edouard. 

LE DUC d'YORK. 

Edouard! 

BUCKINGHAM. 

Pensez- y. 

LE DUC d'yORK. 

Mon frère ! 



320 LES ENFANTS d'ÉDOUAHD. 

BUCKINGHAM. 

Le temps presse. 

LE DUC d'yORK. 

J'y rêve, 

BUCKINGHAM. 

Si du roi le sort vous intéresse, 
N'allez pas à la Tour. 

LE DUC d'yORK. 

Non ; je vous le promets. 

BUCKINGHAM. 

C'est sûr? 

LE DUC DYORK. 

Quand j'ai dit non, je ne cède jamais. 

BUCKINGHAM. 

Foi d'Anglais? 

LE DUC d'YORK. 

Foi de prince! 

BUCKINGHAM. 

On vient. 

LE DUC d'yORK. 

Laissez -moi faire. 

BUCKINGHAM. 

Mais comment aux regards pourrai-je me soustraire? 

LE DUC d'yORK. 

Suivez-moi vite. 

BUCKINGHAM. 

Où donc? 

LE DUC d'york, soulevant une portière qui fait 
face à l'appartement de la reine. 

Ici, milord, ici : 
Hier, en m'y cachant, j'ai fait peur à Luci. 

BUCKINGHAM. 

Cher enfant, soyez ferme. 



ACTE I, SCÈNE IX. 321 

LE DUC d'yORK. 

A peine je respire; 
Mais je pense à mon frère, et son danger m'inspire. 
{Il revient rapidew^t sur le devant de la scène, et 
reste dans l'attitude de la réflexion.) 



SCÈNE IX. 

LE DUC D'YORK, ELISABETH, GLOCESTER. 

GLOCESTER, à un officier gui sort. 

Je vous suis au conseil. 

ELISABETH, montrant le duc d'York. 

Le front dans ses deux mains, 
Il semble méditer sur le sort des humains. 
On le cherche; il est là, rêveur et sohtaire. 
Richard?... 

LE DUC d'york, avec gravité 
Je réfléchis. 

ELISABETH. 

Vraiment? 

GLOCESTER. 

Pauvre Angleterre! 
Pour elle un tel travail sera sans résultat : 
On a troublé sa grâce. 

ELISABETH. 

Allons, homme d'État, 
D'un rendez-vous qu'on prend pensez qu'on est esclave; 
Au lieu de réfléchir sur quelque rien... 

LE DUC d'york. 

Très-grave ; 
Sur cette question que je roule à part moi: 
Est-il jamais permis de manquer à sa foi? 

ELISABETH. 

Est-ce une question? Suivez-nous, tète folle. 



322 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

GLOCESTER. 

L'honneur fait un devoir de tenir sa parole: 
J'ai la vôtre; partons. 

LE DUC d'yORK. 

Mais j'ai la vôtre aussi ; 
Vous la tiendrez, milord, ou bien je reste ici. 

GLOCESTER. 

Comment"? 

LE DUC d'yORK. 

Sur mon coursier je veux traverser Londre , 
Vous niez mon adresse, et je vais vous confondre. 
Est-il en bas? 

GLOCESTER. 

Plus tard vous aurez ce bonheur. 

LE DUC d'yORK. 

De vos bontés trop tôt peut-on se faire honneur? 

GLOCESTER. 

Demain. 

LE DUC d'YORK. 

Dès à présent. 

GLOCESTER. 

Ce soir, je vous l'atteste. 

LE DUC d'yORK. 

S'il arrive, je pars; s'il ne vient pas, je reste. 

ELISABETH. 

Il s'assied!.. Allons donc! je vous le dis tout bas: 
Mais je rougir pour vous, mais vous n'y pensez pas; 
Vous viendrez, Richard. 

LE DUC d'YORK. 

Non. 

GLOCESTER. 

Résister à sa mère, 
i\h! mon neveu, c'est mal. 

LE DUC d'yORK. 

La vôtre vous est chère, 
El je la vis deux fois vous quitter en pleurant: 
C'était donc bien plus mal, car vous êtes plus grand. 



ACTE I, SCÈNE IX. 323 

ELISABETH, d'une voix altérée. 
Vous m'affligez, mon fils. 

LE DUC d'york, avec émotion en se levant. 
Moi? 

ELISABETH. 

Beaucoup, je vous jure; 
Mais beaucoup. 

LE DUC d'york, s' élançant vers elle. 
Ah ! ma mère ! 
ELISABETH, à Gloccster. 

Il vient, j'en étais sûre. 
LE DUC d'york, avec résolution. 
Non ! 

GLOCESTER, impatienté. 
Par force à la Tour il le faut emmener. 

LE DUC d'york. 

Par force! osez-le donc : qui voudra m'y traîner? 
Qui donnera cet ordre? est-ce vous ou la reine? 
Moi, frère et fils de roi, commandez qu'on m'y traîne. 

GLOCESTER, quî s'ttvance vers lui. 
Apprenez qu'à votre âge on ne fait pas la loi; 
Je vais vous le prouver. 

LE DUC d'york. 

Porter la main sur moi ! 
{Tirant à demi son poignard.) 
Prenez garde, milord ! 

ELISABETH. 

Ah ! c'est impardonnable ! 
Votre oncle! . . .Où vous cacher après un trait seinbl able? 
Évitez les regards; n'allez pas avec nous; 
Restez; cous recevrons votre frère sans vous. 
Et je veux à la Tour l'embrasser la première, 
Et vous n'y viendrez pas de la journée entière, 
Ni demain, ni plus tard, ni pendant tout un mois: 
J'en prends l'engagement. Vous verrez cette fois 
Si Ton tient avec vous sa parole royale. 



324 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

{A Glocestei\) 
PartOFiS, milord. 

GLOCESTER. 

Non pas : quel éclat' quel scandale! 
Il sent trop son erreur pour y persévérer. 
Au reste, j'ai moi-même un tort à réparer. 
Je me rends à la Tour où le conseil m'appelle ; 
Toutefois, ce présent qui fait notre querelle, 
Je vais vous l'envoyer, oui, j'y cours de ce pas; 
Mais, j'en suis sur, milord, vous ne l'attendrez pas. 

ELISABETH. 

De cette fantaisie à la fin je me lasse , 
J'entends, je veux qu'il reste. 

GLOCESTER. 

Ah! j'ai le droitde grâce, 
J'en userai pour lui ; laissez-moi pardonner: 
Sans ce droit-là, ma sœur, qui voudrait gouverner? 
[A Richard qui se détourne sans répondre.) 
Nous quittons-nous amis? 

[Bas à la reine en souriant.) 
Il est bien volontaire ; 
Mais cet excès vaut mieux que le défaut contraire. 
Vous me l'amènerez. 

ELISABETH. 

Je sens que j'aurai tort. 

GLOCESTER. 

Bientôt? 

ELISABETH. 

Vous le voulez. 

GLOCESTER, lui baisaut la main. 
A revoir donc! 
LE DUC d'york, qui le suit des yeux. 

Il sort. 



ACTE I, SCÈNE X. 323 

SCÈNE X. 

ELISABETH, LE DUC D'YORK, BUCKINGHAM. 

ELISABETH, ttU duC d'Yoïk. 

N'êtes-vous pas honteux... 
i.E DUC d'york , après s'être assuré que Glocester 
est parti. 

Victoire! il se retire. 
Le champ d'honneur me reste. 

ELISABETH 

Êtes-vous en déhre ? 
LE DUC d'york, s'élançant dans ses bras. 

Victoire!... Embrassez-moi : votre Edouard vivra. 

ELISABETH. 

Menaçait-on ses jours? 

LE DUC d'york, courant chercher Buckingham. 

Milord vous l'apprendra. 
Accourez, cher cousin. Ai-je du caractère? 
Répondez. 

BUCKINGHAM. 

Noble enfant! 

ELISABETH. 

Quel est donc ce mystère? 
Le duc de Buckingham ! 

LE DUC d'york. 

Qui vient vous découvrir 
Qu'à la Tour... il l'a dit, mon frère allait périr... 
Nous périssions tous deux ; mais comment, je l'ignore. 
Et moi... Pauvre Edouard!... M'en voulez-vous encore?. 
Pardon!... pour le sauver, je n'avais qu'un moyen: 
Il vit... Mais je me trouble et ne vous apprends rien ; 
Parlez, parlez, milord ! 



326 LES EiNtANlS ÉnOL'ATÎ 

ELISABETH. 

De grâce! car je tremble. 

BUCKIiNGHAM. 

Si vos fils à la Tour passent une heure ensemble, 
Ils sont perclus! 

ELISABETH. 

Pourq oi? 

BUCKINGHAM. 

Ne m'interrogez pas: 



Fuyez. 

Moi! 



ELISABETH. 



BUCKINGHAM. 

Loin d'ici précipitez vos pas, 
Vous et le duc d'York. 

ELISABETH. 

Chez moi que peut-il craindre? 

BUCKI.NGH.UI. 

A le livrer vous-même on pourrait vous contraindre. 

ELISABETH. 

A le livrer, milord? qui le viendra chercher? 
Lui! mon fils! de mes bras qui pourra l'arracher? 
Qui donc? Mais, par pilié, qui donc? 

BUCKINGHAM. 

La fora' ouverie, 
Les complots, un parti qui conspire leur pcrtc* 

ELISABETH. 

Glocester le connaît, ce parti dangereux; 
Ce qu'il fit pour Rivers, il le fera pour CUi.- 

BUCKINGHAM. 

Pour Rivers! 

ELISABETH. 

Ah ! milord, vous pâlissez! 

BUCKINGHAM. 

Non, reine; 
Non... ou plutôt je cède au zèle qui m'entraîne; 



ACTE I, SCÈNE IX. 327 

Je pâlis, mais pour vous; je pâlis du danger, 
Que le régent... 

ELISABETH. 

Eh bien ! il va les protéger. 

LE DUC d'yORK. 

Ma mère, il vous trahit. 

ELISABETH. 

Lui! 
BUCKLNGHAM. vivevient. 

Ce doute l'offense: 
Croyez qu'il s'armera pour prendre leur défense ; 
Il le doit. 

ELISABETH. 

Le veut-il? 

BUCKINGHAM. 

Reine... c'est son devoir. 
Mais fuyez, hâtez-vous, et je cours le revoir. 
Gagnez de Westminster l'asile inviolable : 
Jamais aucun parti, dans sa haine implacable. 
Jamais, dans son orgueil, aucun pouvoir humain 
Jusqu'au fond de ses murs n'osa porter la main. 

ELISABETH. 

Ils sont habitués à voir couler mes larmes. 

[Au duc d'York.) 
Loin de mon noble époux qu'avaient trahi ses armes, 
Ton frère, à la lueur de leurs pâles flambeaux. 
Poussa ses premiers cris au milieu des tombeaux. 
Que les mânes des rois, témoins de sa naissance, 
Après l'avoir sauvé, recueillent ton enfance! 
Courons: pour te frapper sur mon sein maternel. 
On n'insultera pas nos prêtres, rÉternel, 
Les ombres des héros que pleure FAngleterre, 
La majesté des cieux et celle de la terre. 
Viens... 

(Se retournant tout à coup vers Buck/ngham, et 
fondant en larmes, ) 



328 LES ENFANTS d'ÉDOLAUD 

Mais mon Edouard, je l'abandonne, lui! 
Qui le protégera? 

BUCKINGHAM. 

Comptez sur mon appui. 
Que tout reste secret; gardez qu'une imprudence 
N'informe Glocester de cette confidence. 
Si contre vos enfants il n'a rien médité 
(Et de son dévoùment vous seule avez douté). 
En courant vous chercher, je reviens vous ^apprendr^ ; 
Mais s'il vous a trahi, reine, il faut nous défendre, 
Unir nos partisans, et de sa trahison, 
Les armes à la main, lui demander raison. 

LE DUC d'YORK. 

Appelez-moi, milord ; faut-il marcher? je l'ose; 
Mon sang pour Edouard, et Dieu pour notre cause! 

ELISABETH. 

Toi combattre î qui ? toi, que dans mes bras je tiens ! 
Si jeune, toi, mourir! non, viens; cher enfant, viens... 
[Elle fait un pas pour sortir, s'arrête, et s'adressant 

à Buckingham avec désespoir : ) 
Plaignez-moi : j'ai deux fils, deux fils que j'idolâtre; 
Je suis mère pour Tun et pour l'autre marâtre. 
Je sauve et livre un d'eux; ils ont les mêmes droits. 
Rester! partir! lepuis-je? et comment faire un choix? 
{S'élançant vers Richard, qu'elle entoure de ses bras.) 
Ah! que dis-je? il est là : je le vois; il l'emporte. 
Je vous réponds de lui ; s'il meurt, je serai morte 
Pour le fouler aux pieds, ils marcheront sur moi ; 
Mais le roi ! devant Dieu, répondez-vous du roi? 

BUCKLNGHAM. 

Sur l'honneur. 

ELISABETH. 

Devant Dieu ! 

BUCKINGHAM. 

Je le jure à sa mère. 



ACTE II, SCÈNE I. 329 

ELISABETH. 

Vous défendrez mon fils! 

LE DUC d'york, se jetant au cou du duc de 
Buckinhgam. 

Vous me rendrez mon frère! 



ACTE DEUXIÈME 



Une salle de la Tour. Sur le devant une table cou- 
verte de 2Jcipie?'S, deux portes latérales, une porte 
au fond ; une fenêtre qui donne sur la place. 

SCÈNE I. 

GLOCESTER, le coude appuyé sur la table. 

Quoi! de nos courtisans je fais ce que je veux; 
Nos vieux lords, dont l'intrigue a blanchi les cheveux, 
Nos légistes profonds, à mon gré je les joue, 
Et c'est contre un enfant que ma prudence échoue! 
Ils sont à Westminster!... mon pouvoir souverain 
S'arrête intimidé devant ce mur d'airain. 
Ont-ils par Buckingham pris de moi quelque ombrage? 
Le traître !... Cependant il raisonnait en sage: 
Pourvu qu'il reste enfant, ce roi faible et borné, 
Je suis plus roi que lui sans l'avoir détrôné. 
Je lirai dans son cœur s'il doit mourir ou vivre; 
Mais, réduit à frapper, d'un seul je me délivre, 
Ils sont deux, et, lui mort, vive Richard!... lequel? 

[Se levant.) 
Je suis Richard aussi. Sans respect pour l'autel, 
Courons chercher ma proie au fond du sanctuaire, 



330 LES ENFANTS D'ÉDOUAr.D. 

Osons l'en arracher! Dieu me laissera faire. 

[Retombant assis.) 
Mais ses prêtres'.... Cédons à la nécessité: 
Flattons en l'implorant leur sainte humilité. 
Pour monter jusqu'au faîte il faut savoir descendre^, 
Et mendier bien bas ce qu'on n'ose pas prendre. 

[Il se lève de nouveau.) 
Quant à vous, Bnckingham, mon bon, mon noble an.i, 
Vous avez reculé! c'est trahir à demi. 
Vous êtes grand railleur, milord ; mais je parie 
Que vous ne rirez pas de ma plaisanterie. 
{Appelant.) [A un officier de la Tour.) 
Quelqu'un ! Ce prisonnier délivré par mes soins, 

[L'officier sort.) 
Qu'il vienne. Sur son bras puis-je compter au moins? 
Je l'espère, et malheur au scrupuleux complice 
Qui me donne un conseil quand je veux un service ! 
C'est sa faute, après tout. Plus infirme d'esprit. 
Plus bourgeois par le cœur que les sots dont il rit, 
A frapper terre à terre aisément on l'amène ; 
Mais il en reste là : pauvre nature humaine! 
Pas un homme complet, pas un seul!... c'est pitié: 
En vertu comme en vice ils font tout à moitié. 
[Voyant entrer Tyrrel.) 
Jugeons de celui-ci. 

SCÈNE II. 

GLOCESTER, TYPiREL, un officier de la toi r. 

GLOCESTER, examinant Tyrrel, qui reste au/ojul. 
Son ancienne opulence 
A laissé sur son front un reste d'insolence, 
Un air de cour... bon signe! on sera son appui, 
S'il est à la hauteur du mal qu'on dit de lui. 

(// s'assied.) 



ACTE II, SCÈNE III. 331 

A Tyrrel.) {A l'officier.) 
Approchez. Laissez-nous. 

SCÈNE III. 

GLOCESTER, TYRUEL. 

GLOCESTER. 

C'est Tyrrel qu'on vous nomme? 

TYRREL. 

James Tyrrel, milord. 

GLOCESTER. 

Vous êtes gentilhomme ? 

TYRREL. 

D'assez bonne maison; c'est îà mon beau côté: 
Car des biens paternels mon nom seul m'est resté. 

GLOCESTER. 

Vous avez dévoré plus d'un riche héritage? 

TYRREL. 

Quatre. 

GLOCESTER. 

Vous en auriez dissipé davantage. 

TYRREL. 

Je le présume aussi ; mais, pour m'en assurer, 
Je n'ai plus par malheur de parents à pleurer. 

GLOCESTER. 

Vous auriez mis, dit-on, seigneur de haut lignage, 
Pour cent livres sterling tous vos aïeux en gage. 

TYRREL. 

C'est une calomnie, et milord le sent bien ; 
Vu que sur des aïeux un juif ne prête rien. 

GLOCESTER. 

Voilà votre raison ? 

TYRREL. 

Elle est bonne. 



3.12 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

GLOCESTER. 

Vous êtes 
Décrié pour vos mœurs, écrasé sous vos dettes. 
Sans principes, sans frein... 

TYRREL. 

Ajoutez sans crédit, 
Et, cela fait, milord, vous n'aurez pas tout dit. 

GLOCESTER. 

Joueur! 

TYRREL. 

Qui ne l'est pas! 

GLOCESTER. 

Joueur déraisonnable! 

TYRREL. 

Si j'avais ma raison, je serais plus coupable. 

GLOCESTER. 

Le vin, en vous l'ôtant, vous rendit querelleur... 

TYRREL. 

Il eut donc tous les torts; je n'eus que du malheur. 

GLOCESTER. 

Furieux. 

TYRREL. 

C'est sa faute. 

GLOCESTER. 

Et meurtrier par suite. 
TYRREL, froidement. 
C'est pourtant là, milord, que mène l'inconduiie, 

GLOCESTER. 

A Tyburn. 

TYRREL. 

Oîi j'attends qu'un bond précipité 
Me lance dans l'espace et dans l'éternité. 

GLOCESTER 

Le terme du voyage est fort triste. 



ACTE II, SCÈNE III. 333 

TYRREL. 

Sans doute; 
Mais je me suis du moins amusé sur la roule. 

GLOCESTER. 

Je vois que les cachots ne vous ont point changé. 

TYRREL. 

Tant que je n'aurai rien je serai corrigé. 

GLOCESTER. 

Mais si l'on vous pardonne? 

TYRREL. 

On perdra sa clémence. 

GLOCESTER. 

Et si l'on vous rend tout, Tyrrel? 

TYRREL. 

Je recommence. 
A l'âge respectable où je suis parvenu, 
Hors la vertu, milord, rien ne m'est inconnu. 
Mais à mourir demain je me soumets d'avance, 
S'il faut pour me sauver faire sa connaissance. 
Moi, comme un apostat, renier mes beaux jours! 
Jamais. Grands airs, grand train, duels, folles amours, 
J'avais tous les défauts qu'un gentilhomme affiche, 
Et des amis!... jugez : je fus quatre fois riche. 
Nous étions beaux à voir autour d'un bol en feu, 
Buvant sa flamme, en proie aux bourrasques du jeu, 
Quand il faisait rouler sous nos mains forcenées 
Le flux et le reflux des piles de guinées. 
Quelles nuits! beau joueur, et plus heureux amant, 
J'eus un fils, bien à moi : je ne sais pas comment; 
Mais je l'idolâtrais. Il était adorable, 
Lorsqu'au milieu des dés, qui parcouraient la table. 
Il trépignait sur l'or par ses pieds dispersé ; 
Je le prêchais d'exemple ; il m'aurait surpassé. 
Et déjà son enfance, en malices féconde, 
Promettait le démon le plus charmant du monde... 



334 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

Ce n'est qu'un ange, hélas! Dieu me l'a retiré. 
Je l'ai pleuré, ce fils; ah ! je l'ai bien pleuré. 
J'étais mort à la joie, et j'ai voulu renaître; 
Jetant trésors, contrats, regrets par la fenêtre. 
J'y jetai ma raison : il fallait oublier. 
Du désordre opulent qui m'était familier, 
Je descendis plus bas ; je bus jusqu'à la lie 
De la taverne enfin la grossière folie, 
£t d'excès en excès je tombai, je roulai 
Jusqu'au fond de l'abime, oîi, de plaisirs brûlé. 
Mais trop pauvre d'argent pour mourir dans l'ivresse, 
En m'éveillant à jeun je connus ma détresse. 
Vous parlez de Tyburn ; me voilà : je suis prêt. 
N'ayant plus un schelling, je n'ai pas un regret. 
Que le néant, le ciel ou l'enfer me réclame. 
Mon corps est arrivé : bon voyage à mon âme! 

GLOCESTER. 

Convenez-en, Tyrrel, vous seriez homme encor 
A la vendre au démon, s'il vous offrait de l'or. 

TYRREL. 

Je ne marchande pas, quelque prix qu'il y mette; 
Mais il l'aura pour rien, je doute qu'il l'achète. 

GLOCESTER. 

Et s'il fait le marché? 

TYRREL. 

C'est une dupe. 

GLOCESTER. 



Veux-tu la vendre? 



Eh bien! 

TYRREL. 

A qui? 

GLOCESTER. 

Je l'achète. 

TYRREL. 

Combien? 



ACTE II, SCÈNE ill. 335 

GLOCESTER. 

Je te rends tout. 

TYUREL. 

Voyons ! 

GLOCESTER. 

D'abord ton innocence. 

TYRREL. 

Après? 

GLOCESTER. 

Ta liberté. 

TYRREL 

C'est mieux. 

GLOCESTER. 

Ton opulence. 
TYRREL, Vivement. 
C'est assez. 

GLOCESTER. 

Pour Tyrrel; mais stipulons pour moi. 

TYRREL. 

Que vous fautril, milordV 

GLOCESTER. 

Un plein pouvoir sur toi. 

TYRREL. 

Vous l'aurez. 

GLOCESTER. 

Aujourd'hui? 

TYRREL. 

Sur l'heure. 

GLOCESTER. 

Au premier signe. 
Comprends-moi. 

TYRREL. 

J'ai des yeux. 

GLOCESTER. 

Frappe qui je désigne. 



336 LES ENFANTS d'ÉDOUARR 

TYRREL. 

Mon bras n'est que trop sur. 

GLOCESTER. 

Sans consulter le rang. 

TYRREL. 

Hors le prix convenu, tout m'est indifférent. 

GLOCESTER. 

Mon ami, si je veux. 

TYRREL. 

Et le mien, s'il vous gêne. 

GLOCESTER. 

A l'œuvre ! 

TYRREL. 

Commandez, milord, je suis en veine. 

GLOCESTER 

Du comte d'Herefort délivre-moi ce soir. 

TYRREL. 

Je ne le connais pas. 

GLOCESTER. 

Bientôt tu vas le voir. 

TYRREL. 

Où l'attendre? 

GLOCESTER. 

A Whit-Hall. 

TYRREL. 

Il est mort s'il y passe. 

GLOCESTER. 

Je l'y ferai passer. 

TYRREL. 

Bien. 

GLOCESTER. 

Un point m'embarrasse. 

TYRREL. 

Ltiquel? 

GLOCESTER. 

Peut-on encor te connaître à la cour? 



ACTE II, SCÈNE III. 337 

TYRREL. 

J'y parus à vingt ans et n'y restai qu'un jour. 

GLOCESTER. 

Pourquoi? 

TYRREL. 

Je m'ennuyai, milord, de l'étiquette. 

GLOCESTER. 

Que sir James Tyrrel aujourd'liui s'y soumette. 

TYRREL, avec importance. 
Il le fera pour vous. 

GLOCESTER. 

C'est bien : levez les yeux. 
Sur votre front hautain portez tous vos aïeux 
Allons, mon gentilhomme, une superbe audace ' 
Un train de roi ! cet air qui dit : Faites-moi place! 
Des vices de bon goût! de splendides repas! 
Vos salons, dès demain, ne désempliront pas ; 
Et nul n'ira chercher, s'il s'amuse à vos fêtes. 
Qui vous étiez, sir James, en voyant qui vous êtes. 
Tout vous convient-il? 

TYRREL. 

Tout. 

GLOCESTER. 

C'est donc fait. 

TYRREL. 

Je conclus. 

GLOCESTER. 

Moi, je paye; à présent tu ne t'appartiens plus. 

TYRREL. 

Jamais on n'eut sur moi de droit plus légitime : 
Vous m'avez acheté plus que je ne m'estime. 

GLOCESTER. 

On vient; sors. 

[Tijrrel s'éloigne.) 
Par saint George ! on ne l'a pas flatté : 
il me réconcilie nvec l'humanité. 



338 LES ENFANTS l/iÎDOLARI). 

SCÈNE IV. 

GLOCESTER, BUCKINGHÂM. 

GLOCESTER, à BucJiiugkam, qui entre. 
De grâce, arrivez donc, cousin ; on vous désire. 

BUCKINGHA3I. 

Très-noble protecteur, souffrez que je respire. 
Je voulais des premiers saluer à la Tour 
Le roi, qu'auprès de vous je croyais de retour ; 
Mais je suis peu surpris qu'il traverse avec peine 
L'océan plébéien dont chaque rue est pleine. 

[Allant à la fenêtre qu'il ouvre.) 
Avant de m'accuser, milord, regardez-les: 
Quelle foule! on s'écrase; et de Douvre à Calais 
La mer, par un gros temps, a plus de courtoisie 
Que ce peuple agité jusqu'à la frénésie. 
Il ne veut que son roi; froissé dans ses ébats, 
Meurtri de ses transports, je me disais tout bas 
Qu'on serait mal venu par force ou par adresse 
A lui ravir l'objet d'une si folle ivresse. 
Quand je vous parle ainsi je ne suis pas suspect : 
Ils ont, parbleu ! pour moi montré peu de respect 
Et mon cheval pourtant est de plus noble race 
Que ce troupeau d'Anglais entass;'» sur la place. 

GLOCESTER. 

Parlait-on de la reine? 

BUCKINGHAM. 

Avec un dévoùment!... 

GLOCESTER. 

Elle est à Westminster. 

BUCKINGHAM. 

Elle! 

GLOCESTER. 

Et son iils. 



ACTE II, SCÈNE IV. 339 

BUCKINGIIAM. 

Vraiment? 

GLOGESTER. 

C'est très-vrai. 

BUCKINGHAM. 

Dans quel but? 

GLOGESTER. 

Si tu peux le comprendre, 
Tu me feras plaisir, cousin, de me l'apprendre. 

BUCKINGHAM. 

Peut-être un mot de vous a causé son effroi. 

GLOGESTER. 

Oui, j'aurai trop parlé : tout le mal vient de moi. 
Il m'a fallu souvent descendre à l'imposture; 
Mais j'y suis maladroit : c'est contre ma nature. 

BUCKINGHAM. 

Quelle faute! 

GLOGESTER. 

J'ai peine à me la pardonner. 
J'aurais dû par toi seul me laisser deviner; 
J'étais sûr de ta foi. 

BUCKINGHAM. 

Certes! 
GLOGESTER , en souricint. 

La reine est belle; 
Et je vous crois, cher duc, assez bien avec elle. 

BUCKINGHAM. 

Moi!... sa grave beauté serait fort de mon goût; 
Ma gaîté, par malheur, ne lui va pas du tout. 

GLOGESTER. 

J'avais compté sur vous pour certaine entreprise!.. 

BUCKINGHAM. 

Contre l'autel, milord ! qui s'y heurte, s'y brise. 
Je vous l'ai toujours dit, respectez le saint lieu : 
La haine tient longtemps dans les hommes de Dieu. 



340 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

Orgueil épiscopal, rancune monastique 
Remuer tout cela n'est jamais politique. 

GLOCESTER. 

Ta raison, Buckingham, quelquefois me confond. 

BUCKEVGHAM, en riant. 
Pas plus que moi, milord. 

GLOCESTER. 

Ton esprit est profond. 

BUCKINGHAM. 

Les fous sont étonnants dans leurs moments lucides. 

GLOCESTER. 

De tous mes intérêts il faut que tu décides. 

BUCKINGHAM , à part. 
aie revient-il? 

GLOCESTER, avec bonhomie. 
Pourtant tes conseils m'ont déplu, 
Mon pauvre Buckingham; oui, je t'en ai voulu. 
J'en conviens : j'étais fou, j'avais une pensée, 
Une pensée horrible, et je l'ai repoussée : 
Elle m'aurait perdu ; l'abîme était voisin, 
J'y tombais. 

BUCKINGHAM. 

Je le crois. 

GLOCESTER. 

Embrasse-moi, cousin : 
Tu m'as sauvé... 

BUCKINGHAM. 

Milord! 

GLOCESTER. 

D'une chute certaine. 
BUCKINGHAM. à part. 
Me suis-je trop pressé de parler à la reine? 

GLOCESTER. 

J'avais vu le lord-maire, il voulait tout oser. 
Tu passeras chez lui. 



ACTE II, SCÈNE IV. 341 

BUCKINGHAM. 

Qui, moi? 

GLOCESTER^ 

Pour refuser, 

BUCKINGHAM. 

Quoi! positivement? 

GLOCESTER. 

Même avec cet air digne , 
Ce dédain vertueux de l'honneur qui s'indigne. 

BUCKINGHAM. 

Je ne remettrai pas l'ambassade à demain. 

GLOCESTER , à part. 
Non; mais l'ambassadeur peut rester en chemin. 
[On entend au dehors les cris de Vive le roi! Vive 
Edouard!) 
Quels cris ! 

BUCKINGHAM. 

Le roi s'approche. 

GLOCESTER. 

Exploitons sa faiblesse : 
Gouvernons, à nous deux, sa précoce vieillesse. 
Le flatteur qui nous perd est mieux venu souvent 
Que l'ami qui nous sauve en nous désapprouvant; 
Mais, détrompé plus tard, c'est à l'ami qu'on pense, 
Et tu sauras bientôt comment je récompense. 
Ta main? oublions tout. 

BUCKINGHAM. 

Et de grand cœur, milord, 

GLOCESTER. 

Cousin, c'est entre nous à la vie, à la mort. 

BUCKINGHAM, à part. 
J'en crois son intérêt qui dicte sa conduite. 

GLOCESTER , à part. 
Qu'il répare sa faute et qu'il la paie ensuite. 

[A Buckingham.) 
Viens au-devant du roi • courons. Mais le voici. 



342 LES ENFANTS d'ÉIiOUARD. 

SCÈNE V. 

GLOCESTEK, BLXKIXGHAM, EDOUARD, le car- 
dinal BOURCHIER, l'archevêque d*YORK, la 

COUR. 

GL0CE5TER, À ÉdoUCird. 

Ah! pardon! moi, milord, vous recevoir ici! 
C'est au seuil de la Tour, c'est aux portes de Londrp 
Que parmi vos sujets je devais me confondre, 
Et, le front découvert, vous offrir à genoux 
Les vœux du plus zélé, du plus humble de tous. 

EDOUARD, le relevant. 
Mon oncle, dans mes bras ! ... Que leur foule attendrie 
Doit mêler de regrets à son idolâtrie! 
Ah! ce n'est pas à moi de connaître l'orgueil : 
Je n'ai rien fait pour eux. Digne objet de leur û^m.], 
Que mon père au tombeau soit fier de son ouvrage, 
C'est lui qui m'a laissé leurs cœurs eu héritage. 
j\iais un autre oncle encor devait m'ouvrir ses bras. 

GLOCESTER. 

Lord Rivers? 

EDOUARD. 

Je le cherche, et je ne le vois pas. 
Dt'puis que par vos soins tant d'éclat m'environne 
Qu'une garde d'honneur entoure ma personne. 
Sans m'en donner avis, il a quitté la cour, 
Et près de vous, dit-on, m'a devancé d'un jour. 

GLOCESTER. 

i'ai moi-même à la reine expliqué son absence. 

EDOUARD. 

Ma mère!... Ah! pardonnez à mon impatience; 
Et Richard! Où sent- 



is: 



GLOCESTER. 

Que mon noble neveu 



ACTE II, SCÈNE V. 345 

D'un tort dont je gérais reçoive ici l'aveu ; 

Un parti s'agitait; j'en informe la reine; 

Elle en prend quelque ombrage, et je la quittée peine 

Qu'aux murs de l'abbaye elle va s'enfermer. 

C'est ma faute : pour vous trop prompt à m'alarmer, 

Je n'ai pas ménagé sa terreur maternelle, 

Et je suis, par tendresse, aussi coupable qu'elle. 

Excusez-nous tous deux. 

EDOUARD. 

Ah ! courons la chercher. 

GLOCESTER. 

C'est donner de l'éclat à ce qu'il faut cacher. 
De votre main royale un avis doit suffire. 
Un mot qui la rassure, un seul! 

EDOUARD, courant s'asseoir près de la lahle. 

Je vais l'écrire. 
GLOCESTER, s'approcliard des prélats. 

Mes vénérables lords, à vos soins j'ai recours : 

Appuyez cet écrit de vos pieux discours; 

L'éloquence du cœur coule de votre bouche. 

Je me joindrais à vous; mais, sur ce qui vous touche, 

Dût mon respect profond paraître timoré, 

Le seuil de Westminster pour mes pas est sacré. 

EDOUARD. 

Ah ! bonjour, Buckingham ! 

BUCKINGIIAM. 

La santé de Sa Grâce 
souffert du voyage? 

EDOUARD, qui se remet à écrire. 

Un peu. 

BUCKINGIIAM. 

Ce bruit vous lasse ; 
Mais cet excellent peuple est toujours furieux, 
Et tuerait ses amis pour les accueillir mieux. 



34'! LES ENFANTS d'ÉDOUÂRD. 

EDOUARD. 

Je l'aime : ses transports passent mon espérance, 
Et j'en parle à la reine avec reconnaissance. 
GLOCESTER, remerciant les évêques. 
En toute occasion disposez du pouvoir; 

[a Tyrrel qui entre et s'incline devant lui.) 
Je le mets à vos pieds. Enchanté de vous voir, 
Bon sir Jame. 

EDOUARD, à Glocester. 

Voici la lettre pour ma mère, 
GLOCESTER , après l'avoir prise. 

Permettez que j'honore un dévoùraent sincère, 
Celui dont Buckingham a fait preuve pour vous. 
Le comté d'Hereford lui fut promis par nous ; 
Confirmez-en le don : cette faveur légère, 
S'il la tient de vos mains, lui deviendra plus chère. 

EDOUARD. 

Vous me rendez heureux. C'était me réserver 
Le plaisir le plus doux qu'un roi puisse éprouver. 
BUCKINGHAM, à Édouard. 

[Serrayit la main de Glocester.) 
Votre grâce me comble. Ah! milord !... 
GLOCESTER, à BiicMngham. 

Je suis juste. 
[Remettant la lettre aux évêques.) 
En vous voyant chargés de ce message auguste, 
Quel doute peut encor retenir notre sœur? 
Promettez, accordez, satisfaites son cœur : 
Je vous laisse de tout les suprêmes arbitres. 

(.4 Buckingham.) 
Ah ! cher duc! ou cher comte, onseperd dans vos titres, 
De vou? joindre aux prélats n'êtes-vous point jaloux? 

BUCKINGHAM. 

Je m'en ferais honneur. 



ACTE II, SCÈNE VI. 345 

GLOCESTER. 

La reine croit en vous. 
Parlez-lui ; dissipez sa crainte imaginaire. 

BUCKINGHAM. 

J'y cours. 

GLOCESTER. 

Veuillez après passer chez le lord-maire, 
[En échangeant un regard avec Tyrrel.) 
ielecroisà Whit-Hall. 

BUCKINGHAM. 

Il m'y verra, milord. 
ôLOCESTER, en jetant un coup d'œil à Tyrrel. 
Succès et bon retour au comte d'Hereford ! 
{Bîcckingham sort avec les évêques, Tyrrel les suit, 
la cour se retire.) 

SCÈNE VI. 
EDOUARD, GLOCESTER. 

iLocESTER, à part, en revenant sur le devant 
de la scène. 
Sera-t-il, cet enfant, mon esclave ou mon maître? 
Pour le laisser régner, c'est ce qu'il faut connaître 

(Il s'appuie sur le fauteuil d'Edouard.) 
Des hommages de cour milord est délivré ; 
J'ai pris sur moi ce soin. 

EDOUARD. 

Et je vous en sais gré : 
De ces émotions l'ivresse est accablante ; 
J'ai peine à soulever ma paupière brûlante; 
Ma force est épuisée. 

GLOCESTER. 

Hélas ! que de dégoûts 



3i6 LES EUrANTS d'ÉDOUARD. 

Attachés à ce rang qui fait tant de jaloux! 
Beau neveu, je vous plains. 

EDOUARD. 

Un regard de ma mère 
Emportera bientôt ma douleur passagère. 
Parlez-moi de Richard : m'a-t-il bien regretté? 
Du voyageur, milord, s'est-il inquiété? 

GLOCESTER. 

Mais... 

EDOUARD. 

Oui,j'encroismoncœur,Iesien, sa douce image 
Dont les traits m'ont souri pendant tout le voyage. 
Il s'occupait de moi, qui, palpitant d*espoir, 
Le cherchais, l'appelais, croyais déjà le voir 
Se jeter à mon cou, dans sa joie enfantine, 
Les bras unis aux miens, pleurer sur ma poitrine, 
Qui l'entendais, milord, comme s'il était là. 
Me dire en sanglotant : Edouard, te voilà! 

GLOCESTER. 

Je veux l'entretenir, cette amitié si sainte : 
Je prendrai du pouvoir les travaux, la contrainte. 
Pour moi, tous ses chagrins; pour vous, la hberté, 
L'amour, les jeux d'un frère et leur folle gaîté! 

EDOUARD. 

Son enjouement naïf au plaisir nous invite; 
Il rit de si bon cœur, que bientôt on l'imite. 

GLOCESTER. 

Heureux auprès de lui, vous n'aurez qu'à choisir 
Entre les passe-temps qui charment son loisir. 

EDOUARD. 

Je les verrai peut-être avec un œil d'envie ; 

Mais d'autres soins, milord, doivent remplir ma vie. 

GLOCESTER. 

Et quels soins? 

EDOUARD. 

Je suis roi. 



ACTE II SCÈNE VI. 347 

GLOCESTER. 

Mon Dieu, vous le ser'?.^; 
Mais ne vous troublez point d'ennuis prématurés. 
N'accablez point vos jours d'un poids qu'on vous allège; 
Vous n'aurez que trop tôt ce triste privilège. 

EDOUARD. 

Dussé-je avant le temps rejoindre mes aïeux, 
Lord Rivers me l'a dit, il faut voir par mes yeux. 
Si mon père abusé, si ce roi qu'on révère 
N'eût pas fermé les siens dans un jour de colère, 
Clarence, qu'il aimait et qu'il a tant pleuré.'... 

GLOCESTER. 

Clarence ! 

EDOUARD. 

Dans la Tour n'aurait pas expiré. 
GLOCESTER, à 2^art. 
[1 a trop de mémoire. 

EDOUARD. 

Ah! quelle différence ! 
Où j'arrive avec joie, il vint sans espérance. 
C'est ici, dans ces murs... leur aspect m'a fait mal: 
lis ont vu si souvent couler le sang royal ! 

GLOCESTER. 

Mais l'arrêt cette fois punissait un coupable. 

EDOUARD. 

L'arrêt qui tue un frère est toujours révocable. 

GLOCESTER, à part. 
Me soupçonnerait-il? 

EDOUARD. 

Un frère! ah! ce doux nom 
Sur les lèvres des rois fait venir le pardon ; 
Edouard l'accorda. 

GLOCESTER. 

Trop tard. 



348 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

EDOUARD. 

Non; mais un crime 
Jusque sous son pardon vint frapper la victime. 

GLOCESTER. 

Chassez de votre esprit ce triste souvenir. 

EDOUARD. 

AU! quand je le voudrais, pourrais-je l'en bannir? 
3 'entends sortir du cœur de mon malheureux père 
Ce cri : «Mon frère est mort 1 j'ai fait mourir mon frère ! » 
Je jouais, j'étais là, riant sur ses genoux, 
Qaand d'horreur, à ce cri, vous avez pâli tous. 
Puis avec des sanglots il reprit à voix basse: 
« Eh quoi! pas un de vous n'a demandé sa grâce! 
« Qui l'a fait? qui de vous, à mes pieds se jetant, 
« M'a rappelé ces jours où nous nous aimions tant, 
« Nosdurstravaux,cesnuitsoù,brisésparlaguerre, 
a Dans le même manteau nous couchions sur la terre; 
a Où, l'écartant de lui pour en couvrir son roi, 
« Sous la froide rosée il tremblait près de moi? 
« Et je l'ai condamné sans qu'une bouche amie 
« S'ouvrît pour me crier : Il vous sauva la vie! 
« Pauvre infortuné frère!... Ah ! que jamais ton sang 
a Ne retombe sur luil dit-il en m'embrassant, 
a Sur mes fils ! ... » Et sa voix s'éteignit dans les larmes. 
Mais la bonté du ciel a trompé ses alarmes: 
Aimés, bénis de tous, ses deux fils sont heureux : 
11 peut dormir en paix, car vous veillez sur eux. 

GLOCESTER. 

[Aj^rt.) [A Edouard.) 
Je respire. Écartez ces images funèbres. 

EDOUARD. 

Oui, quand j'aurai puni. 

GLOCESTER. 

Qui donc? 

EDOUARD. 

Dans les ténèbres 



ACTE II, SCÈNE Vï. 349 

L'assassin de Clarence en vain croit se cacher. 

GLOCESTER. 

Eh! que prétendez-vous? 

EDOUARD. 

Mon bras Tira chercher, 

GLOCESTER. 

Craignez, en l'essayant, d'éveiller bien des haines. 

EDOUARD. 

La justice des rois n'a point ces craintes vaines. 

GLOCESTER. 

Un enfant fera-t-il, à son avènement, 

Ce qu'Edouard lui-même évita prudemment? 

EDOUARD, se levant 
Le jour où, jeune encore, on revêt la puissance, 
On grandit sous son poids : pour secouer l'enfance, 
Sur les degrés du trône il suffit d'un instant, 
Et l'enfant couronné devient homme en montant. 
Je suis plein d'avenir : Dieu dans ce corps débile 
Avec un cœur de feu mit une âme virile. 
Vous serez fier de moi, j'en ai le ferme espoir; 
Mais punir l'assassin est mon premier devoir. 
Je vous le jure ici par les pleurs de mon père, 
Plus il sera puissant, plus je serai sévère. 
Rien ne peut, moi régnant, le soustraire au trépas ; 
Rien, je le jure encor. 

GLOCESTER, à part. 

Tu ne régneras pas. 
EDOUARD, qui est retombé sur son fauteuil. 
Mais vous avez raison, ce souvenir me tue. 
îe cède à la fatigue, et ma tête abattue. 
Malgré moi, je le sens, retombe sur ma main. 

GLOCESTER, avcc intérêt. 
Qu'avais-je dit? 

EDOUARD. 

Croyez que plus tard, que demain, 
Quand le sommeil... Une heure! oh! seulement uneheure! 



3o0 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

GLOCESTER. 

Pour goûter ce repos, venez. 

EDOUARD. 

Non, je demeure. 
La reine maintenant ne peut tarder, je crois, 
Je l'attends. Oh! parlez : j'écoute... je vous vois... 
Mais comme dans un rêve... et cependant je veille. 
Richard !... tou j oursjoy eux... mon frère!... 

GLOCESTER. 



Il sommeille. 



SCÈNE VIL 



GLOCESTER, EDOUARD, endormi, 

GLOCESTER. 

C'est lui! c'est cet enfant qui parle de punir, 
Quand ce moment, peut-être, est tout son avenir!... 
Non : sans cette autre vie attachée à la sienne, 
Je ne puis rien, 

EDOUARD, rêvant, 
Richard ! ; 

GLOCESTER. 

Il l'appelle : ah ! qu'il vienne ; 
Qu'il dorme à ses côtés, et je suis Richard Trois : 
Je suis roi d'Angleterre en étoufifant deux rois. 
Nos lords, nos fiers prélats, pâlissant d'épouvante. 
Voudront, le crime fait, baiser ma main sanglante, 
Et, si je leur partage un lambeau du pouvoir, 
Pour ne rien refuser, n'oseront rien savoir. 

{Marchant avec agitation.) 
Qu il vienne!... et s'il dit: Non... Mot fatal! c'est la guerre: 
Drapeau contre drapeau, nous jouerons l'Angleterre. . 

[Il s'élance à la fenêtre et se penche en dehors.) 
A qui la chance alors?... Mais qu'entends-je? Aucun bruit! 
Mon œil au pied des murs plonge en vain dans la nuit. 



ACTE II, SCÈNE VII. 331 

Quelle angoisse! Attendons. 

{Il revient sur le devant de la scène, et regarde 
Edouard.) 

La frêle créature! 
Belle pourtant, bien belle... marâtre nature! 
En comblant tous les miens, tu fis de leur beauté 
Un sarcasme vivant pour ma difformité. 
Eh bien! marâtre, eh bien! j'ai détruit ton ouvrage: 
Dem.ande-les aux vers qui rongent leur visage! 
iLa mort, la pâle mort décomposa ces traits 
Où d'un œil complaisant jadis tu t'admirais. 
Qui doit survivre à tous? Moi, l'œuvre de ta haine. 
Moi, modèle achevé de la laideur humaine; 
Encor deux fronts charmants à couvrir d'un linceul, 
Et tu ne pourras plus t'admirer qu'en moi seul. 

[Prêtant Voreille.) [Il court de nouveau à la fenêtre.) 
Écoutons : ce sont eux ! Cette rumeur lointaine, 
Ce concours, ces flambeaux, tout le dit : c'rst la reine. 
C'est elle: je la vois! qu'ils marchent lentement! 
D'où vient qu'elle s'arrête? est-ce un pressentiment? 
Non, non, elle reçoit les suppliques d'usgg,^. 
Encore une ! et toujours ! Faites-lui donc passage. 
Avec mes yeux vers moi je voudrais l'attirer. 
Ah! l'excellente mère! elle vient les livrer. 
Elle avance, elle approche à ma voix qui l'appelle; 
La voilà sur le pont!... Son fils n'est pas près d'elle! 

[Avec fureur.) 
Elle vient sans son fils! Tu mentais, tu mentais! 
Faux espoir, sois maudit; et vous, que je sentais 
Vous dresser pour le meurtre en frissonnant de j nie, 
A bas! ongles du tigre : on m'a ravi ma proie. 

LE DUC d'york, en dehors. 
Edouard ! 

GLOCESTER. 

Est-ce un rêve? 



352 LES ENFANTS d'ÉDOOARD. 

LE DUC d'york, de même, 
Edouard ! 

GLOCESTER. 

Je l'entends. 
Il la devançait donc? Voilà de ces instants 
Où l'émotion tue, où la joie assassine. 

[Riant malgré lui.) 
Folle, tu me trahis; rentre dans ma poitrine: 
Rentre, obéis, meurs là! Je règne : ils sont à moi 

SCÈNE VIII. 
GLOCESTER, EDOUARD, LE DUC D'YORK. 

LE DUC d'york. 

[S' élançant vers le roi.) 
Mon frère! où le trouver?... Mon Edouard! 
Edouard, en l'embrassant. 

C'est toi, 
Toi, Richard! 

LE DUC d'york. 

Le premier. Vois, je suis hors d'haleine; 
J'ai couru!... Pour m'atteindre on eût perdu sa peine: 

[A Glocester.) 
Je venais t'embrasser. Mon oncle, c'est bien lui ; 
C'est lui; je le revois. De retour aujourd'hui, 
Tu ne t'en iras plus? non, jamais? 

EDOUARD. 

Je Tespère. 
RICHARD, lui tendant les bras. 
Jamais. Ah! que je t'aime! Encor, encor! 

EDOUARD. 

Mon frère' 
[Ils s'embrassent de nouveau.) 



ACTE II, SCENE IX 353 

SCÈNE IX. 

GLOCESTER, EDOUARD, LE DUC D'YORK, ELI- 
SABETH, LE CARDINAL BOURCHIER , l'arche- 
vÊQUE D'YORK, la cour, puis TYRREL. 

GLOCESTER, à la reine en lui montrant les princes. 

Regardez, milady : quels transports que les leurs ! 
Ce spectacle touchant m'attendrit jusqu'aux pleurs. 

EDOUARD. 

Ma mère, enfin, c'est vous! 

ELISABETH. 

Oui,monfils,oui,tamèrf 
Celle qui te chérit, dont la douleur amère 
De son pauvre exilé rêvait, parlait toujours. 
Qui souffrait de tes maux, qui consumait ses jours 
A trembler pour les tiens, à pleurer, à se plaindre. 
Qui pleure, mais de joie, et n'a plus rien à craindre. 

LE DUC d'yORK. 

C'est votre favori. 

ELISABETH, souviant. 
Jaloux ! 

LE DUC d'YORK. 

Non, pas jaloux; 
Bien heureux! 

ELISABETH. 

Ah! tenez, tenez; partagez-vous 
Tous ces gages d'amour passant de l'un à l'autre, 
Mes transports, mon bonheur qui s'accroît par le vôtre. 
Je veux de mes baisers vous couvrir à la fois. 

[A Glocester.) 
Tenez!... Pardon, milord; il fut absent deux mois. 

GLOCESTER. 

On vous pardonne tout, hors la crainte insensée 
Qui de luir voire fils vous donna la pensée. 



Coi LES ENFANTS d'ÉDOUARD, 

ELISABETH, à Édouavd. 

Te fuir!... Quoi ! je l'ai fait! Ah ! j'en ai bien souffert. 
Aussi, quand Buckingham à nos yeux s'est offert. 
Quand j'ai lu celte lettre et si bonne et si tendre... 

EDOUARD. 

Ma lettre? 

ELISABETH. 

Elle est charmante... alors, sans rien entendre, 
Je voulais devancer nos pontifes sacrés. 
Que leur zèle pieux les a bien inspirés! 

{A Glocester.) 
Que de remercîments je vous dois à vous-même, 

[Aîcx seigneurs de la cour.) 
Avons, milords, au peuple! Edouard, commeil t'aime! 
Tous bénissaient ton nom; leur supplique à la main. 
Tous de leurs vœux pour toi m'assiégeaient en chemin . 
[Montrant les placets qu'îin des lords a placés sur 
la table.) 
Vois ce que je t'apporte. 

GLOCESTER. 

Encor du bien à faire, 
Du mal à réparer! 

EDOUARD. 

Voyons ! 

LE DUC d'YORK. 

C'est mon affaire. 

ELISABETH. 

C'est celle du régent. 

GLOCESTER. 

Richard a plein pouvoir. 

LE DUC d'YORK. 

Dcn! le trésor public y passera ce soir. 

GLOCESTER. 

Faites beaucoup d'heureux, pourtant pas d'imprudences. 



ACTE II, SCÈNE IX. 353 

LE DUC d'york, distribuant les pétitions. 
Pour vous, milord ; pourvous, etpourLeursÉminences! 
Tout ce qui reste à moi ! 

ELISABETH, à Edouard. 

Mes ennuis, mon chagrin, 
Les as-tu partagés? 

LE DUC d'york, à Glocester. 

Ah! mon oncle, un marin, 
Pauvre, manquant de tout... 

GLOCESTER. 

J'accorde cent guinées. 

LE DUC d'york. 

Deux cents. 

GLOCESTER. 

Mais prenez garde ! 

LE DUC d'york. 

Oh! je les ai données: 
Il s'appelle Edouard. 

GLOCESTER. 

C'est un titre pour moi. 

LE DUC d'york. 

Vous m'approuvez aussi, vous, monseigneur et roi ? 

EDOUARD. 

De grand cœur, milord duc. 

ELISABETH, à Edoîiard , qui lui baise les mains. 
Mais laissez : qu'on vous volej 
Que de vous regarder on ait au moins la joie. 
Cher enfant, sur ce front que je trouve embelli, 
De la santé pourtant les couleurs ont pâli. 

EDOUARD. 

Ce n'est rien. 

GLOCESTER. 

De ses traits la grâce est plus touchante, 

ELISABETH. 

Trop pour sa mère. 



356 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

LE DUC d'york, se levant, un papier à la main. 
Ociel! 

ELISABETH. 

D'où vient votre épouvante '^ 
LE DUC d'york. 
Au milieu des placets dans vos mains déposés, 
Cet écrit... 

EDOUARD. 

Comme il tremble! 

LE DUC d'Y'ORK. 

Ahl ma mère, lisez. 

GLOCESTER. 

Donnez, donnez-le-moi, cet écrit si terrible. 

LE DUC d'york. 

(A Glocester.) (A la reine.) 

Non, vous ne l'aurez pas. Lisez. 

ELISABETH , après avoir parcouru le papier. 
Est-il possible? 
Rivers!... 

EDOUARD, à la reine. 
Vous frémissez! 

ELISABETH, à Gloccster. 

Rivers ! quel est son sort? 

GLOCESTER. 

Reine, je vous l'ai dit. 

ELISABETH. 

Il est mort! il est mort! 

EDOUARD. 

Lui ! grand Dieu ! 

ELISABETH. 

Cette nuit. 

GLOCESTER. 

Mensonge invraisemblable! 
De cet acte inhumain qui donc serait coupable"? 

ELISABETH. 

Vous me le demandez? 



ACTE II, SCENE IX. 



357 



GLOCESTER. 

Sans cloute. 

ELISABETH, 

Cest celui 
Qui ne veut pas, milord, me laisser un appui. 
Hastings qu'il a frappé, Rivers qu'il assassine, 
N*ont point lassé son bras, armé pour ma ruine : 
Un noble* ami, comme eux, s'est déclaré pour nous; 
J'apprends que, par miracle échappant à ses coups, 
Cet ami, Buckingham... 

GLOCESTER. 

Eh bien? 

ELISABETH. 

D'un nouveau crime 
Faillit, en me quittant, devenir la victime. 

EDOUARD. 

Quel est son assassin? 

GLOCESTER. 

Quel est-il? répondez : 
Encore un coup, son nom? 

ELISABETH. 

Vous me le demandez! 

GLOCESTER. 

Je ne demande plus ce que je dois prescrire. 
Parlez, je le veux. 

ELISABETH. 

C'est... Je n'ose pas le dire : 
Non, je ne l'ose pas. 

GLOCESTER. 

Qui vous retient? Pourquoi 
Ne ne pas couronner l'œuvre en disant que c'est moi? 
J'aurai sacrifié Rivers à ma vengeance, 
Moi, dont il tient son rang, son titre, sa puissance; 
Rivers, qui, sans penser qu'on l'immole en chemin, 
Arrive, et dans ses bras va me presser demain. 
Plus coupable, j'ai pris Buckingham pour victime, 



358 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

Moi qui l'admis quinze ans dans mon commerce intime ; 
Moi, qui, ce soir encor, par mon cœur entraîné, 
Ici, dans le lieu même oîi je suis soupçonné, 
A Sa Grâce, à vous tous, l'offrais comme un modèle, 
Et par les mains du roi récompensais son zèle. 
De qui vient cet écrit où je suis désigné? 

ELISABETH. 

Ah! d'un ami sans doute. 

GLOCESTER, sc couvraut. 

11 n'est donc pas signé! 
Mensonge et trahison ! Le régent du royaume. 
Bravé, calomnié, n'est-il plus qu'un fantôme? 
Qu'une ombre? mon pouvoir, immense, illimité, 
Pour borne cependant n'a que ma volonté. 

ELISABETH, avcc terreur. 
Il est trop vrai. 
GLOCESTER, promenant ses regards sur Vassemhlcc, 
Celui qui, dans le fond de l'âme, 
Tiendrait pour vérité cette imposture infâme, 
Sentirait mon courroux l'écraser de son poids. 
Si des yeux seulement il me disait : J'y crois. 

ELISABETH , à part. 
Ils se taisent. 

GLOCESTER. 

Veut-on ramener la noblesse 
Aux jours où, de l'État souveraine maîtresse. 
Une femme régnait, qui nous opprimait tous, 
Qui semait à plaisir la discorde entre nous, 
Et faisant condamner le frère par le frère, 
SurClarence... 

ELISABETH, indignée. 

Ah ! milord ! 
EDOUARD, s'élançant vers Glocester. 

Vous insultez ma mèreî 

GLOCESTER. 

{^a veuve de lord Gray ne nous gouverne pas. 



ACTE II, SCÈNE IX. 359 

EDOUARD, à Glocester. 
La veuve d'Edouard î la reine! Chapeau bas, 

[Joignant le geste à la parole.) 
Chapeau bas devant elle ! 

ELISABETH. 

Ah .'qu'as- tu fait? 

LE DUC d'YORK. 

Couragel 
Bien, mon frère, c'est bien! 

ELISABETH. 

[Au roi.) [A Glocester.) 
Edouard!... A son âge, 
[Revenant au roi.) 
On s'emporte aisément. mon fils, contiens-toi. 

[A Glocester.) 
Pardon! j'ai tous les torts; dans un moment d'effroi... 
Une mère... Ah! pardon! 

GLOCESTER. 

Voilà comme on me traite; 
Et l'on vient s'excuser lorsque l'insulte est faite. 
Jugez de l'avenir qui s'annonce pour vous : 
On prétend gouverner le fils comme l'époux. 
Si je n'ai pu dompter ma trop juste colère, 
De mon royal neveu la leçon fut sévère. 
Et vous apprend, milords, que, muets sous l'afifront, 
Vous devez le subir sans relever le front. 
Je saurai toutefois combattre une influence 
Qui peut des nobles pairs alarmer la prudence; 
Je le veux, et la Tour est l'asile assuré 
Où nous veillerons tous sur un dépôt sacré. 

ELISABETH. 

Nous séparez-vous? 

GLOCESTER. 

Non : vous le verrez sans cesse ; 
Et, par raison, j'espère, autant que par tendresse, 
Vous lui répéterez que je tiens d'Edouard 



3Ô0 LES EN'FA.NTS d'ÉDOFJARD. 

Un pouvoir dont son rang ralfranchira plus taid, 
Mais qu'aujourd'hui le roi, soumis à ma puissance, 
Si je lui dois respect, me doit obéissance. 

EDOUARD. 

Je suis loin d'attenter à ces droits souverains 
Que mon père en mourant déposa dans vos mains, 
Mais respectez sa veuve à Tégal de lui-même, 
Ou je n'attendrai pas, portant son diadème. 
Que son ombre me dise une seconde fois : 
Won fils, venger sa mère est le plus saint des droits 
Sortons : de ces débats prolonger le scandale, 
C'est abaisser par trop la majesté royale. 
Venez, reine. 

GLOCESTER , aux se'ujncurs de la cour. 
Milords, je ne vous retiens pas. 
[A Edouard, en prenant un flambeau.) 
Votre premier sujet va précéder vos pas. 

EDOUARD. 

Épargnez-vous ce soin. 

GLOCESTER , marchant devant lui. 

Un tel devoir m'honore. 
LE DUC d'york, à Edouard. 
Tu viens d'agir en roi : je t'aime plus encore. 

ELISABETH, arrêtant Glocester. 
Ah ! par pitié, mon frère, un mot! 

GLOCESTER, donnant le flambeau à Tyrrel. 

Remplacez-nous, 
Gouverneur de la Tour. 

[Toute la cour s'élolrjne.) 

SCÈNE X. 
GLOCESTER, ELISABETH. 

GLOCESTER. 

Parlez, que voulez-vous? 



ACTE II, SCÈNE X. 361 

J'écoute, milady. 

ELISABETH. 

Sans colère? 

GLOCESTER. 

J'écoute. 

ELISABETH. 

Sur ce qui m'alarmait je n'ai plus aucun cloute, 
Aucun, soyez-en sûr. 

GLOCESTER. 

Doutez, ne doutez point, 
Que m'importe? 

ELISABETH. 

Avant peu si Ri vers vous rejoint, 
Comme vous l'affirmez... 

GLOCESTER. 

La reine, en sa présence 
Voudra bien par bonté croire à mon innocence. 
Confiance admirable ! 

ELISABETH. 

Ah! j'y crois maintenant; 
Je connais mon erreur: j'y crois. 

GLOCESTER. 

En frissonnant. 

ELISABETH. 

Lui, condamné par vous! il ne pouvait pas l'être; 
L'effroi me rendait folle; il respire. 

GLOCESTER. 

Peut-être. 

ELISABETH. 

Aux jours de Buckingham on n'a pas attenté ! 

GLOCESTER. 

Pourquoi pas? 

ELISABETH. 

J'étais folle, oui, folle, en vérité. 
Me voilà de sang froid; voyez, je suis tranquille. 
Mes enfants, grâce à vous, ont la Tour pour asile. 

»I. 21 



362 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

GLOCESTER. 

Je leur veux tant de mal ! 

ELISABETH. 

Ils seraient bien ingrats, 
S'ils pouvaient le penser. 

GLOCESTER. 

Pas du tout. 

ELISABETH. 

Dans VOS bras, 
Sous VOS yeux, il n'est rien que pour eux je redoute... 
Pourtant dans cet écrit... 

GLOCESTER. 

Encor.., 

ELISABETH. 

C'est qu'on ajoute... 
Pardon ! 

GLOCESTER. 

Quoi? 

ELISABETH. 

Qu'à la Tour. . . Mais c'est faux ; je le sais. 

GLOCESTER. 

Achevez : qu'à la Tour...? 

ELISABETH. 

Leurs jours sont menacés. 
Mais je ne le crois pas; non, je vous le proteste. 

GLOCESTER. 

Pourquoi donc, milady? c'est vrai comme le reste. 

ELISABETH. 

D'un soupçon outrageant, pardon! cent fois pardon ! 
Ah ! je vous le demande avec tout l'abandon, 
L'amour, le désespoir d'une mère éperdue : 
Que leur vie en danger soit par vous défendue. 

GLOCESTER, Gvec douceuv. 
Calmez-vous donc; quel bras peut les atteindre ici? 

ELISABETH. 

mon Dieu! de Rivers vous me oarhez ainsi. 



ACTE II, SCÈNE X. 363 

GLOCESTER , en souriant. 
Sans doute. 

ELISABETH. 

C'est ainsi que je vous vis sourire. 

GLOCESTER. 

Eh bien? 

ELISABETH, ûVeC CXploSiOU. 

Rivers est mort ! 

GLOCESTER. 

Vous osez le redire? 

ELISABETH. 

Oui, contre l'évidence en vain je me défends; 
Oui, mort; et vous voulez tuer mes deux enfants! 

GLOCESTER. 

Moi! 

ELISABETH. 

Vous, leur protecteur, leur père ! . . . C'est horrible ! 
Et c'est vrai, cependant, c'est vrai, mais impossible. 
Vous ne le pourrez pas : je serai là, debout. 
Sur le seuil de leur porte, à leur chevet, partout, 
Et le jour, et la nuit, sans sommeil, sans relâche, 
L'œil ouvert, la main prête à repousser un lâche. 
Un monstre... 

GLOCESTER. 

Milady ! 
ELISABETH , qui le regarde en face. 

Je n'ai pas peur de vous. 
Buckingham vit; il s'arme, il soulève pour nous 
Ses partisans, les miens, le peuple, Londre entière; 
Il viendra, nous viendrons, lui, tous, moi la première 
Les sauver, vous punir. 

GLOCESTER. 

Mère imprudente, assez ! 
Savez-vous qui je suis et qui vous menacez? 

ELISABETH. 

Je ne menace pas, j'implore, je conjure, 



364 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

Par mes pleurs, par leur sang, au nom de la nature. 
Au nom de leur danger... 11 m'inspire; écoulez : 
Vous le disiez tantôt, leurs droits sont contestés. 
Pourquoi donc les tuer, ces deux tendres victimes? 
S'ils sont de mes amours les fruits illégitimes. 
Leurs droits n'existent plus; ils vivent ; vous régnez. 

GLOCESTER. 

Qu'entends-je! 

ELISABETH. 

C'est en vain que vous vous indignez. 
Crimeou non, j'y consens: leursdroits,jevouslesdonne. 
En les déshéritant ma honte vous couronne. 
S'il faut, pour le sauver, que le fils d'Edouard 
Soit... ah! l'horrible mot! un bâtard, un bâtard! 
Eh bien ! il le sera : je signe tout. 

GLOCESTER. 

Vous, reine! 
Vous me feriez penser qu'on a dit vrai. 

ELISABETH. 

La haine 
Le croira, le dira; que m'importe? Ils vivront. 
Pour prix du déshonneur imprimé sur mon front, 
Pour prix du crime enfin dont je me rends coupable, 
Car c'en est un, milord, aff'reux, abominable, 
Rendez, rendez-les-moi, ces enfants adorés! 
Rendez-moi mes deux fils! Ahl vous me les rendrez. 
Pitié! c'est à genoux, mains jointes, que leur mère 
Vous demande pitié... 

GLOCESTER. 

C'en est trop. 

ELISABETH. 

Ah! mon frère! 
Mon roi ! 

GLOCESTER. 

De vos affronts ce titre est le plus grand. 
Wimmoler vos deux fils en les déshonorant I 



ACTE III, SCÈNE I. 3G5 

ELISABETH , s'attachaut à ses vêtements. 
Pitié ! 

GLOCESTER, qui la repousse. 
Pour m'épargner l'horreur de vous entendre, 
Je sors. 

SCÈNE Xï. 

ELISABETH , 5e relevant. 

C'est donc à toi, mon Dieu, de me les rendre! 
Cherche-leur des vengeurs ; tu leur en trouveras. 
Où courir?... je l'ignore : où tu me conduiras. 
Mais le soin de leurs jours dans ces murs te regarde : 
Que ton œil soit sur eux ; que ton bras me les garde ; 
Tu m'en réponds, grand Dieu! moi, prête à tout braver, 
Je veux bien mourir, moi ; mais je veux les sauver. 



ACTE TROISIÈME 



Une chambre à la Tour; une fenêtre dont les rideaux 
sont fermés; une porte latérale, et une autre dans 
le fond, au-dessus de laquelle est une ouverture 
garnie de barreaux; un lit où couchent les deux 
princes. 

SCÈNE I. 

EDOUARD , assis sur le lit; LE DUC D'YORK , sur 
un siège, près de lui, tenant un livre. 

LE DUC d'york. 

De m'écouter, milord, vous me ferez la grâce. 
Ou je ne lirai plus. 



3G6 LES ESTANTS d'ÉDOUâRD. 

EDOUARD. 

La lecture me lasse. 

LE DUC d'yORK. 

Voyez sur ce fond d'or la i\Iadeleine en pleurs; 

[Toiwnant la page.) 
Du dragon de saint George admirez les couleurs. 

EDOUARD. 

Je l'ai tant vu, Richard ! 

LE DUC d'yORK. 

Eh bien, mon cher malade 
Veut-il que je lui chante une vieille ballade? 

EDOUARD. 

Non. 

LE DUC d'YORK. 

Irai-je danser pour l'égayer un peu? 

EDOUARD. 

Reste. 

LE DUC d'YORK. 

Veut-il jouer? 

EDOUARD. 

Je n'ai pas cœur au jeu. 
LE DUC d'york, se levant. 
Je me dépite enfin. 

EDOUARD. 

Tu me laisses? 

LE DUC d'york. 

Que faire? 
On vous propose tout, rien ne peut vous distraire. 

Edouard. 
C'est que je souffre. 

LE DUC d'york, revenant. 

Ami, conte-moi tes tourments. 
Aussi, pourquoi nourrir ces noirs pressentiments? 
Quand, sans bruit, ce matin j'ai quitté notre couchs, 
Tu dormais, des sanglots s'échappaient de ta bouche. 



ACTE III, SCÈNE I. 3G7 

EDOUARD. 

Verrai-je donc toujours ces roses de Windsor? 

LE DUC d'YORK. 

Un rêve t'agitait; il te poursuit encor; 
Dis-le-moi. 

EDOUARD. 

Tu rirais. 

LE duc d'york. 

Pourquoi? s'il est terrible, 
Je promets d'avoir peur ; parle. 

EDOUARD. 

C'est impossible: 
Il était si confus, si vague! 

LE DUC d'YORK. 

Je le veux. 
Edouard. 
Pour le couronnement on nous cherchait tous deux. 
Je t'ai dit : «Viens, Richard, ma mère nous appelle. » 
Et, te prenant la main, je voulais fuir près d'elle 
Un tigre dont les yeux semblaient nous menacer. 
Mes pieds marchaient, couraientsans pouvoir avancer, 
Et toujours, mais en vain. 

LE DUC d'york. 

Oh ! c'est vrai : dans un rêve 
On s'élance, on veut fuir; on ne peut pas. Achève. 

Edouard. 
Tout à coup, à Windsor je me crus transporté. 
Le feuillage tremblait par les vents agité; 
Leur souffle tiède et lourd annonçait un orage 
Pour deux pâles boutons, qui, presque du même âge, 
Sur un même rameau confondant leur parfum, 
L'un à l'autre enlacés, semblaient n'en former qu'un. 
Unis comme eux, Richard, nous admirions leurs charmes. 
En voyant l'eau du de! qui les couvrait de larmes, 
Je les pris en pitié sans deviner pourquoi, 
Et tu me dis alors : « Mon trv^re, un d'eux, c'est toi ; 



368 LES ENFANTS D'ÉDOUAnO. 

L'autre, c'est moi.» Soudain le fer brille. prodige! i 
Le sang par jets vermeils s'échappe de leur tige. 
Comme si c'était moi qui le perdais, ce sang, 
Mon cœur vint à faillir ; ma main, en se baissant 
Pour chercher dans la nuit leurs feuilles dispersées, 
Toucha de deux enfants les dépouilles glacées. 
Puis je ne sentis plus; mais j'entendis des voix 
Qui disaient ; Portez-les au tombeau de nos rois. 

LE DUC d'YORK. 

J'en suis encore ému... Cette fois je me fâche; 

C'est ta faute, Edouard : tu semblés prendre à tâche 

D'offrir à ton esprit mille objets attristants ; 

Et puis tu dis après : Je souffre... il est bien temps! 

Au lieu de te livrer à la mélancolie. 

Lève-toi, viens, courons, faisons quelque folie. 

Aussi gai qu'un beau jour, j'étends à mon réveil, 

Comme les papillons, mes ailes au soleil, 

Et me voilà parti, sautant, volant... 

EDOUARD. 

L'espace, 
Il te manque, Richard. 

LE DUC d'york. 

D'accord, mais je m'en pasi 
Ou, pour donner le change à ma captivité. 
Je maudis mon cher oncle en toute liberté. 
Suis mon exemple; allons, la colère soulage. 

EDOUARD. 

Devais-je m'emporter jusqu'à lui faire outrage? 
On le calomniait, il s'en est indigné ; 
A souffrir cet afîfront qui se fut résigné? 
Quand un roi sent ses torts, il faut qu'il les répare. 

LE DUC d'york. 

Ne t'en avise pas, ou, je te le déclare, 
Je te fuis. 

EDOUARD, souriant. 
Si tu peux. 



ACTE III, SCÈNE I. 369 

LE DUC d'yORK. 

Alors j'ai donc raison, 
Puisque tu reconnais qu'il nous tient en prison. 

EDOUARD. 

Lui? 

LE DUC d'YORK. 

Depuis trois grands jours. 

EDOUARD. 

Non, ta haine exagère. 

LE DUC d'YORK. 

Si nous n'étions captifs, nous aurions vu ma mère. 

Edouard. 
C'est trop vrai. 

LE duc d'YORK. 

De la Tour le nouveau gouverneur... 

EDOUARD. 

Sir Tyrrel? 

LE DUC d'yORK. 

J'en conviens, c'est un homme d'honneur, 
Qui, se prenant pour moi d'une folle tendresse, 
Se plaît à me conter les tours de sa jeunesse. 
Eh bien ! tout bon qu'il est, au fond c'est un geôlier. 

EDOUARD. 

Je te trouve avec lui beaucoup trop familier. 

LE DUC d'YORK. 

Sois digne; tu le dois. Mais moi, je le ménage; 
J'ai découvert son faible, et j'en prends avantage. 
S'il nous vient du dehors quelques jeux ou des fruits, 
Quelque livre attachant qui trompe nos ennuis, 
C'est lui qui le veut bien. 

EDOUARD. 

Il fait plus : il nous laisse 
Sur le balcon voisin sortir quand le jour baisse. 

LE DUC d'YORK. 

Là, je rêve à mon tour, mais plus gaîment que toi: 
Je fends l'azur du ciel qui s'ouvre devant moi; 

21. 



370 LES ENFANTS d'ÉDOUARD, 

Libre, je rends visite à la terre, aux étoiles ; 
Sur la Tamise en feu je suis ces blanclies voiles, 
Ces barques dont la lune enflamme les sillons, 
Et je me laisse à bord glisser dans ses rayons. 

EDOUARD. 

Que ne pouvais-je hier voler avec la brise 
Vers cette femme en deuil sur une pierre assise! 
C'était ma mère ! 

LE DUC d'yORK. 

Hélas ! 

Edouard. 
Je la vis le premier. 
LE DUC d'york. 
Non, c'est moi. 

Edouard. 

C'est bien moi. Je n'osais pas crier; 
Les bras tendus, l'œil fixe et l'oreille attentive. 
J'écoutais les sanglots de cette ombre plaintive. 
Que de fois dans les airs mon mouchoir a flotté ! 

LE DUC d'york. 

Quel bonheur quand le sien vers nous s'est agité! 
Mais tous nos signes vains et nos baisers sans nombre 
Se sont perdus bientôt dans les vents et dans l'ombre. 

Edouard. 
Nous ne la verrons plus. 

LE DUC d'york. 

Conserve donc l'espoir. 
Nous la verrons, te dis-je, aujourd'hui, dès ce soir. 
Ami, c'est sans raison qu'aux terreurs tu te livres. 
Chut! j'entends sir Tyrrel. 



ACTE III, SCÈNE II. 371 

SCÈNE II. 

EDOUARD, LE DUC D'YORK, TYRREL. 

TYRREL. 

Milords, voici des livres. 
(Il les dépose sur la table.) 
L'archevêque d'York, en vous les adressant, 
Vous offre ses respects. 

EDOUARD. 

Je suis reconnaissant. 

LE DUC d'YORK. 

Bon archevêque! il pense à nos longues soirées: 
Aussi les deux captifs baisent ses mains sacrées. 

TYRREL. 

Vous captifs ! 

Edouard. 
Je le crois. 

TYRREL. 

Peut-être pour un jour 
Un vieil usage encor vous confine à la Tour; 
Triste noviciat d'une grandeur prochaine: 
De l'ennui l'étiquette est cousine germaine; 
Mais vous croire captifs î 

LE DUC d'YORK. 

De notre liberté 
Sir Tyrrel à vingt ans se fût-il contenté? 

TYRREL. 

Moi, qui n'ai pas, milords, votre aimable innocence, 
En fait de liberté j'aime un peu la Hcence; 
Mais j'ai tort : ainsi donc ne me consultez pas. 

LE DUC d'yORK. 

Moins on goûte ce bien, et plus il a d'appas. 
Celui qui me rendrait ma liberté ravie 
Serait récompensé par delà son envie. 



372 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

TYRREL. 

Le régent ne veut pas prolonger vos regrets; 
Et du couronement il presse les apprêts. 

EDOUARD. 

C'est sûr? 

TYRREL. 

Vous ne pouvez manquer à celte fête. 

LE DUC d'yORK. 

Ni vous non plus, sir James, et je vous tiendrai tête: 
Nous porterons tous deux sa royale santé. 

TYRREL. 

Tant que milord voudra. 

LE DUC d'YORK. 

Quelle docilité ! 
Et, comme on vous connaît certaine fantaisie, 
On vous fera raison avec du malvoisie. 

TYRREL. 

C'est un ancien ami fêté dans mes beaux jours; 
11 m'a trahi, l'ingrat; mais je l'aime toujours. 

EDOUARD. 

Comment? 

TYRREL. 

Je ris, milord. 
LE DUC d'york, en montrant Tyrrel. 

Oh! j'en sais sur son compte; 
Bien qu'il m'en cache encor plus qu'il ne m'en raconte. 

TYRREL. 

[A Richard.) [A part, avec attendrissement.) 

C'est vrai. Comme il ressemble à mon pauvre Tomi! 

Je crois le voir. 

Edouard. 
Sir Jame, êtes-vous notre ami? 

TYRREL. 

N'en doutez point. 

EDOUARD. 

D'un fils accueillez la demande. 



ACTE III, SCÈNE II. 373 

LE DUC d'york , prenant la main de Tyrrel et le 
caressant. 
Il m'aime tant! pour moi sa complaisance est grande, 
Il ferait tout pour moi, n'est-ce pas? 

EDOUARD , lui prenant la main de Vautre côté. 

Voulez-vous 
Que ma mère à la Tour passe une heure avec nous? 

TYRREL, embarrassé. 
Jusqu'ici sans obstacle elle fût parvenue, 
Si... 

LE DUC d'york. 

Pourquoi nous tromper? je sais qu'elle est venue. 

TYRREL. 

Vous, milord! 

LE DUC d'york. 

C'est mon cœur qui me le révéla: 
Ses battements tantôt m'ont dit qu'elle était là. 

EDOUARD, à Tyrrel. 
Promettez! 

TYRREL. 

Je ne puis. 
LE DUC d'york, montrant à Tyrrel sa main pleine 
de guinées. 
Eh bien, j'en cours la chance: 
Toutes ces pièces d'or contre un mot d'espérance ! 
Promettez, si je gagne. 

TYRREL. 

Ah! milord!... 

LE DUC d'york. 

Pair ou non? 
Edouard. 

Richard ! 

LE DUC d'york. 

Allons ! Tvrrel. 



374 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

Ti'KREL, enchanté. 

Charmant petit démon! 
Pair. 

LE DUC d'yORK. 

[Avec tristesse.) 
Comptons. 3'ai perdu. 

TYRREL. 

Sa douleur me fait peine. 
[Ramassant les guinées qui sont sur la table.) 
C'est mon bien , je le prends. . . mais vous verrez la reine, 
Vous îa verrez. 

EDOUARD. 

Vraiment? 

TYRREL. 

Oui, j'en donne ma foi 
LE DUC d'york, l'embrassant. 
Je t'ai dupé, Tyrrel; je gagne plus que toi. 

TYRREL. 

[A part.) [Haut.) 

Son baiser m'a fait mal. La soirée est si belle! 
Sur le balcon, milords, sa fraîcheur vous appelle : 
Voulez-vous en jouir? 

LE DUC d'york. 

De grand cœur. 
Edouard, à Tyrrel, qui est allé ouvrir la porte. 

A revoir î 
[Revenant.) 
Sir Jame est trop loyal pour tromper notre espoir! 

TYRREL. 

Milord, comptez sur moi. 

LE DUC d'york. 

J'y compte et je te quitte. 
[Revenant.) 
D'une dette d'honneur dans le jour on s'acquitte. 

TYRREL. 

A qui le dites-vous ! 



ACTE III, SCÈNE IV. 375 

LE DUC d'YORK. 

Adieu I 

Il sort en sautant. 

SCÈNE III. 

TYRREL, seul. 

L'aimable enfant ! 
Sans regretter son or, il s'en va triomphant. 

[Après une pause.) 
Il sera beau joueur... Même beauté! même âge! 
J*ai cru sentir encor passer sur mon visage 
Ces lèvres qui jadis... non, froides pour jamais! 
Plus jamais de baisers des lèvres que j'aimais. 
Mortes, mortes!... Pourquoi cette retraite austère? 
Le sacre dans deux jours va les rendre à leur mère; 
Qu'ils l'embrassent plus tôt, le mal n'est pas si grand. 
La reine est là, chez moi, priant tout bas, pleurant. 
Toujours là, comme un marbre, immobile à sa place. 
Nous autres vieux pécheurs, dont le cœur est de glace 
Contre des pleurs de femme, un enfant nous émeut: 
Ce petit vaurien-là fait de moi ce qu'il veut. 
Ah ! c'est qu'il lui ressemble ! On s'approche ; silence ! 
La lueur des flambeaux m'annonce sa présence: 
C'est le régent. Sans doute il vient leur déclarer 
Qu'on a fixé le jour qui doit les délivrer. 

SCÈNE IV. 

GLOCESTER, TYRREL. 

[Un officier de la Tour, qui précède le régent, j^ose un 
flambeau sur la table, et se retire.) 

GLOCESTER. 

Où sont-ils? 



376 LES ENFANTS D EDOUARD 

TYRREL, montrant la porte latérale. 
Là, milord. 

GLOCESTER. 

Ya fermer cette porte 

TYRREL. 

Si c'est la liberté que Votre Grâce apporte. 
Je vais les appeler. 

GLOCESTER. 

N'as-tu pas entendu? 
(A Tyrrel, qui revient après avoir obéi.) 
Buckingham vit, Tyrrel. 

TYRREL. 

Il s'est bien défendu. 

GLOCESTER. 

Tu l'as mal attaqué. 

TYRREL. 

J'afnrme le contraire; 
Mais après tout, milord, coup nul : c'est à refaire. 

GLOCESTER. 

J'attendais mieux de toi. 

TYRREL. 

Si le temps m'eût permis 
De prendre pour seconds deux de mes bons amis... 

GLOCESTER. 

Qui se nomment"^ 

TYRREL. 

Dighton et Forrest ; je vous jure 
Qu'en dépit du hasard la partie était sûre. 

GLOCESTER. 

Jusqu'à moi ces noms-là ne sont pas parvenus. 

TYRREL. 

Leur grand défaut pourtant n'est pas d'être inconnus. 

GLOCESTER. 

Ces gens sont sous ta main? 

TYRREL. 

Et dès lors sous la vôtre. 



ACTE III, SCÈNE IV. 377 

GLOCESTER. 

Ils pourront avant peu me servir l'un et l'autre. 

TYRREL. 

Parlez, ils frapperont. 

GLOCESTER. 

Toi présent. 

TYRREL. 

Me voici. 

GLOCESTER. 

Sous mes yeux. 

TYRREL. 

Quand, milord? 

GLOCESTER. 

Ce soir. 

TYRREL. 

Où donc? 
GLOCESTER, indiquant le lit du doigt. 

Ici. 
TYRREL, avec horreur. 
Quoi! le régent voudrait... 

GLOCESTER. 

C'est le roi d'Angleterre 
Qui te parle et qui veut. 

TYRREL. 

Le roi ! 

GLOCESTER. 

Pourquoi le taire? 
Nos prélats et nos lords m'ont proclamé. 

TYRREL. 

Vous! 

GLOCESTER. 

Moi. 

TYRREL. 

Mais le peuple... 

GLOCESTER, 

Le peuple a dit i Vive le roi ! 



378 LES ENFANTS D EDOUARD. 

Que voulais-tu qu'il dît?... Qu'importe la personne? 
Vive le roi, pour lui c'est vive la couronne. 
Le sacre dès demain la mettra sur mon front. 
Buckingham et les siens contre moi s'armeront; 
Ils veulent m'arracher mes captifs par la force, 
Et, pour jeter au peuple une trompeuse amorce, 
Répandent qu'Edouard rn'apparaîtra demain. 
Libre dans Westminster et le sceptre à la main. 
Comme il suffit, Tyrrel, d'un roi dans un royaume, 
Je veux, s'il m'apparaît, qu'il ne soit qu'un fantôme. 

TYRREL. 

Ah! celui-là, milord, troublera mon sommeil. 
Si vous les aviez vus, hier, à leur réveil, 
Les yeux encor fermés, le plus jeune des frères 
Tenant encore entre eux ce livre de prières ! 
Leurs bras nus se cherchaient l' un vers l'autre étend us; 
Sur ce lit leurs cheveux retombaient confondus; 
Leursbouchesqui s'ouvraient, comme pour se sourire, 
Semblaient avoir en songe un mot tendre à se dire. 
Si vous les aviez vus, vous-même, épouvanté 
Devant tant d'abandon, de grâce et de beauté, 
Vous auriez dit, milord : H faut trop de courage 
Pour détruire du ciel le plus charmant ouvrage ! 

GLOCESTER. 

Pourtant tu m'appartiens. 

TYRREL. 

Oui, je me suis donné; 
Oui, vendu pour de Tor, vendu comme un damné, 
Je l'ai reçu, cet or, et, s'il fallait le rendre, 
Il est déjà trop loin pour savoir où le prendre. 
Désignez donc un homme, et son sang vous est du, 
Un homme, et j'obéis, car je me suis vendu; 
Mais deux enfants si beaux, deux faibles créatures, 
M'appelant, murmurant mon nom dans leurs tortures. 
Les étouffer! 



ACTE lîl. SCÈNE IV. 379 

GLOCESTER. 

[Le contenant.) 
Tyrrel ! 

TYRREL. 

Pourquoi? sous les verrous 
Qu'ils vivent pour moi seul, et qu'ils soient morts pour tous 
Mort comme eux je veux bien garder leur sépulture; 
Je m'y plonge; ou plutôt qu'Edouard sous la bure. 
Par les ciseaux d'un moine à l'autel couronné, 
Ait pour royaume un cloître où je l'aurai traîné: 
Je l'y traîne et le laisse au fond de sa retraite; 
Car je suis, j'en conviens, mauvais anachorète. 
Mais l'autre, je l'emmène en France, à l'étranger, 
Loin, si loin, que sa vie est pour vous sans danger; 
Je lui donne les mœurs, les goûts que j'ai moi-même, 
Mes vices, s'il le faut... Que voulez-vous? Jelaime. 
J'aime en lui le seul bien qui m'ait coûté des pleurs: 
Mon Tomy, mon trésor de joie et de douleurs, 
L'astre qui rayonnait sur mes nuits enivrantes, 
L'enfant qui m'a baisé de ses lèvres mourantes. 
Traitez-moi de rêveur, de fou, si vous voulez; 
Maisquand je vois sesyeux, seslongs cheveux bouclés, 
Je me sens tressaillir jusqu'au fond des entrailles; 
Lorsque leurs cris aigus frapperaient ces murailles, 
C'est de mon fils, milord, que j'entendrais les crisr 
Je ne peux pas pour vous assassiner mon fils. 

GLOCESTER. 

[A part.) [A Tyrrel.) 

Je l'avais dit, pas un ! Allons, calme ta tête.. . 
A ton projet, Tyrrel, il se peut qu'on s'arrête: 
C'est accorder leur vie avec ma sûreté. 
Nous y réfléchirons; mais reprends ta gaîté. 
Quelques joyeux amis, que le plaisir amène. 
Viennent fêter ici ma royauté prochaine. 

TYRREL. 

Cette nuit? 



380 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

GLOCESTER. 

A demain les travaux importants! 
Pour cette nuit encor revenons à vingt ans; 
Sois riiomme d'autrefois. Je veux que cette orgie 
Surpasse en beau désordre, en brûlante énergie, 
En joie, en mets exquis, comme en vins généreux, 
Tous tes vieux souvenirs retrempés dans ses feux. 

TTRREL. 

Non, milord. 

GLOCESTER. 

Refuser, qui? toi! c'est impossible. 
Pourquoi? 

TYRREL. 

Non, par pitié ; mon ivresse est terrible. 

GLOCEaTER. 

Aussi je compte bien que sir Jame aujourd'hui 
Saura devant son roi rester maître de lui. 
Craint-il de n'avoir pas une tête assez forte 
Pour calculer les points que le dé nous apporte? 

ri'RREL, vivement. 
On jouera? 

GLOCESTER. 

Des trésors : tes yeux vont s'enflammer, 
Lorsque sur le tapis tu verras s'abîmer, 
S'engloutir en un coup plus d'or, plus de richesse, 
Que n'en ont dévoré vingt nuits de ta jeunesse. 

TYRREL, à part. 
Oh ! le démon me tente. 

GLOCESTER. 

Oui, trésor sur trésor. 
Risqués par nous, perdus, gagnés, perdus encor, 
Tandis que dans sa course un bol intarissable. 
Dont les flots à plein bord circulent sur la table, 
Dont la vapeur s'exhale en parfumant les airs, 
Aux reflets des enjeux vient mêler ses éclairs. 
Us sont aux mains : l'or brille et le punch étincelle; 



ACTE III, SCÈNE IV. 381 

Veux-tu laisser languir la veine qui t'appelle? 
Veux-tu laisser mourir ta fortune en espoir? 
Le veux-tu?... libre à toi! 

TYRREL. 

J'irai. 

GLOCESTER, ttvec indifférence. 

Si le devoir, 
Le scrupule est plus fort... 

TYRREL. 

3 'irai 
GLOCESTER, de même. 

Suis ton envie. 

TYRREL. 

Je ne puis reculer sans manquer à ma vie. 

GLOCESTER. 

Sans te perdre d'honneur. 

TYRREL. 

Longs jours à Richard Trois, 
Et bonheur à Tyrrel ! 

EDOUARD , en dehors. 

Sir James! 

TYRREL. 

C'est sa voix ; 
C'est Edouard. 

GLOCESTER , froidement. 
Eh bien ! qu'as-tu donc ? 

TYRREL. 

Rien. 

GLOCESTER. 

Qu'il vienne. 
[Aji^rt, tandis que Tyrrel va ouvrir la porte.) 
Quand j'achète tonbras, c'est pour qu'il m'appartienne, 
l'ilovable rêveur ! 



382 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

SCÈNE V. 

GLOCESTER, TYRREL, EDOUARD. 

EDOUARD , à Tyrrel. 
Entendez-vous ces cris? 
A ces joyeux transports nous sommes-nous mépris? 
Annoncent-ils le jour de notre délivrance?... 

[Apercevant Glocester.) 
Ah! milord, confirmez cette douce espérance: 
Venez- vous nous chercher? 

GLOCESTER , qui fait un pas pour se retirer. 
Pas encor. 

EDOUARD. 

Vous sortez? 

GLOCESTER. 

Réclamés par l'État, mes instants sont comptés; 
Je les dois au travail. 

EDOUARD. 

Est-ce pour hâter l'heure 
Oij nous devons quitter cette triste demeure? 
Que j'en serais touché! 

GLOCESTER. 

D'ailleurs je dois penser 
Que ma vue importune ici pourrait lasser. 

EDOUARD. 

Ah! vous me jugez mal, et j'ai l'âme assez haute 
Pour savoir au besoin reconnaître une faute. 
Je n'ai pu maîtriser mon premier mouvement; 
Mais je le crois injuste et mon cœur le dément. 
Séparons-nous tous deux sans haine et sans colère. 

[Avec tendresse.) 
Un fils trouve toujours grâce devant son père : 
Pardonnez-moi, milord. 



ACTE III, SCÈNE VI. 383 

GLOCESTER. 

Ah! croyez... 

EDOUARD. 

Votre main! 
{En souriant après l'avoir baisée.) 
Quand le sacre? 

GLOCESTER , le baîsant sur le front. 

Le roi sera sacré demain. 
{A Tyrrel.) 
Nous t'attendons. 

SCÈNE VI. 

EDOUARD, TYRREL. 

EDOUARD. 

Demain ! comprenez-vous ma joie? 
Demain ! 

TYRREL, à part. 
Quoi qu'il arrive, il faut qu^il la revoie. 
[A Edouard.) 
Appelez votre frère. 

EDOUARD. 

Eh pourquoi? 

TYRREL. 

J'ai promis : 
Je tiendrai mon serment. 

EDOUARD. 

Je n'ai que des amis, 
Que du bonheur ce soir. 

TYRREL. 

Elle est chez moi.. 

EDOUARD. 

La reine? 

TYRREL. 

Cachée à tous les yeux ; ie cours et je Tamène. 



38i LES ENFANTS d'ÉDOUARD, 

EDOUARD, appelant son frère. 
Richard!... Pour mieux jouir de son étonnement, 
Ne disons rien d'abord. 



SCÈNE VU. 

EDOUARD , LE DUC D'YORK. 

LE DUC d'YORK. 

Je cherchais vainement: 
Sur la pierre déserte elle n'est pas venue. 

EDOUARD. 

C'est triste. 

LE DUC d'YORK. 

Sans effort je l'aurais reconnue; 
L'astre que j'admirais jette un éclat si pur, 
Si vif, qu'en la voyant j'aurais pu, j'en suis sûr, 
Distinguer aujourd'hui ses pleurs ou son sourire... 

EDOUARD. 

Tu crois? 

LE DUC d'YORK. 

Que dans ses yeux les m.iens auraient pu lire. 

EDOUARD. 

Tu vas la voir bien mieux. 

LE DUC d'YORK. 

Ici? 

EDOUARD. 

Dans un moment; 
Et c'est demain le jour de mon couronnement. 
Le régent me l'a dit. 

LE DUC d'york. 

Salut, roi d'Angleterre! 
A milord protecteur nous ferons bonne guerre. 

EDOUARD. 

Plus de vengeance, ami! soyons tout à l'espoir. 



ACTE III, SCÈNE IX. 385 

LE DUC d'YORK. 

La liberté demain ! 

EDOUARD. 

Et ma mère ce soir! 

LE DUC d'yORK. 

Ma mère entre nous deux! Edouard, quelle ivresse! 
La voici!... 

SCÈNE VIII. 

EDOUARD, LE DUC D'YORK, ELISABETH, 
TYRREL. 

TYRREL. 

Milady m'en a fait la promesse ! 

ELISABETH. 

Dès que vous paraîtrez, je sortirai d'ici. 

TYRREL , à part. 
Ils sont tous trois heureux , tâchons de l'être aussi. 

SCÈNE IX. 

EDOUARD , LE DUC D'YORK , ELISABETH. 

[La reine tombe sur un siège, et se met à fondre en 
larmes sans parler.) 

LE DUC d'york, à son frère. 
Elle pleure, Edouard. 

EDOUARD. 

Sa douleur me déchire. 

LE DUC D*YORK. 

Ma mère, à vos enfants n'avez-vous rien à dire? 

ELISABETH. 

Malheureuse ! 

II. 22 



386 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

EDOUARD. 

Ah! parlez. 

LE DUC d'YORK. 

L'un d'eux n'est-il pas roi? 
ELISABETH , lui mettant la main sur la bouche. 
Ce titre, c'est la mort: tais-toi! Richard, tais-toi! 

Edouard. 
Qu'entends-je? 

LE DUC d'YORK. 

L'Angleterre a-t-elle un nouveau maître? 

ELISABETH. 

Qu'on proclame aujourd'hui, qu'on vient de reconnaître ; 

{A Edouard.) 
Et c'est sous le bandeau pour ton front préparé 
Qu'à la face du ciel il doit être sacré. 

Edouard. 
Quel est-il donc? 

ELISABETH. 

Celui qu'à son heure suprême 
Votre père choisit comme un autre lui-même, 
Qu'il pressa dans ses bras, qu'il entoura des miens, 
En disant: Glocester, que mes fils soient les tiens! 

EDOUARD. 

Glocester! 

LE DUC d'YORK. 

Lui, régner! 

EDOUARD. 

Et du fond de sa tombe 
Edouard ne peut rien pour sa race qui tombe ; 
Rien pour ses deux enfants ! 

LE DUC d'yORK. 

N'avons-nous plus d'amis? 

ELISABETH. 

Parlons bas; un espoir nous est encor permis. 

[Avec un peu d'égarement.) 
L'archevêque d'York... ce protecteur nous reste; 



ACTE III, SCÈNE IX. 387 

Mais que peut un vieillard qui pour vos droits proteste ? 
Il est vrai qu'à sa voix nos pontifes divins... 
Sans doute ils l'oseront. .. mais leursprojets sont vains. 
Si Buckingham... mais lui... Quel chaos dans ma têtel 
Pour chercher ma pensée il faut que je m'arrête. 

LE DUC d'vobk . après une pause. 
Achevez. 

ELISABETH. 

Je disais... quoi?... Qu'ai-je dit, Richard? 
[Vivement.) 
Qu'ils forceront la Tour. 

LE DUC d'yORK. 

Vous l'espérez? 

ELISABETH. 

Trop tard ; 
Me comprends-tu? trop tard . Attendre, encore attendre! 
Tout un jour, chez Tyrrel , languir sans rien apprendre! 
Vous-mêmes, n'avez-vous aucun avis secret? 

EDOUARD. 

Aucun. 

ELISABETH. 

Que font-ils donc? quoi, rien ! pas un billet ! 
Visitez avez soin tout ce qu'on vous adresse. 
Grand Dieu ! si jusqu'à vous, par force ou par adresse, 
Au moment où je parle ils s'ouvraient des chemins; 
Si. .. que dis-je? à toute heure, à chaqueinstant, ses mains, 
Ses deux mains pour frapper sur vous peuvent s'étendre! 

[Les saisissant avec transport dans ses bras.^ 
Écoutez .' 

LE DUC d'yore, 
Qu'avez-vous? 

ELISABETH. 

Hélas! j'ai cru l'entendre; 
J'ai cru vous embrasser pour la dernière fois; 
Et j'en bénissais Dieu : nous serions morts tous trois. 



388 LES ENFANTS d'eDOUARD. 

EDOUARD. 

Non pas vous ! 

ELISABETH. 

Il faudra que je vous abandonne ; 
Mon devoir m'y contraint. Votre danger m'ordonne 
De revoir vos amis, d'attendrir, de pousser, 
D'enflammer ces cœurs froids que la peur vient glacer. 
Oui, je le dois. D'ailleurs, pour peu que je balance, 
Tyrrel aura recours même à la violence. 
Et que deviendrez-vous si j'ose l'irriter? 

{Prenant le duc d'York à part.) 
Richard, que je te parle avant de te quitter! 

[A voix basse.) 
Tu ne veux pas, mon fils, que ton frère périsse; 
Dis-lui donc, toi qu'il aime, oh ! dis-lui qu'il fléchisse. . 

LE DUC d'YORK. 

Quoi! devant Glocester? 

EDOUARD , qui a prêté l'oreille. 

Moi, fléchir! moi, céder! 

ELISABETH. 

Mais, malheureux enfant, s'il veut te poignarder, 
Il le peut. 

EDOUARD. 

Je l'attends. 

LE DUC d'YORK. 

Qu'il ose l'entreprendre : 
J'ai du cœur, de la force, et j'irai te défendre, 
Te couvrir de mon corps... 

EDOUARD. 

Richard ! 



LE DUC D YORK. 
ELISABETH. 

Mais vous mourrez tous deux ! 



Mourir pour toi. 



ACTE III, SCÈNE IS. 3<S9 

LE DUC d'yORK. 

Eh bien! tous deux. 
ELISABETH, avcc déscspoir en tombant assise. 

Et moi? 
[Les deux princes s'élancent vers elle, Edouard à ses 

genoux, et Richard sur son sein.) 
Moi, je resterai donc seule dans la nature, 
Ignorant jusqu'au lieu de votre sépulture; 
Sans que même à voix basse on ose le nommer; 
Sans avoir, après vous, rien que je puisse aimer; 
Non, rien; pas un tombeau, pas une froide pierre, 
Où portant, chaque soir, mon deuil et ma prière, 
Fidèle au rendez-vous, je dise : Les voilà! 
Quand Dieu voudra de moi, je les rejoindrai là. 

EDOUARD. 

Mourir et vous quitter!... hélas! j'aimais la vie. 
Avec quel dévoùment je vous aurais servie! 
Sans rougir, dans l'exil, j'aurais de mes sueurs 
Gagné pour vous nourrir un pain mouillé de pleurs; 
Mais fléchir Glocester par une ignominie, 
Faire avec lui marché des droits que je renie, 
Devenir son sujet, et le plus vil de tous, 

[En se relevant.) 
Veuve et mère de rois, me le conseillez-vous? 

ELISABETH. 

Jamais le sang d'York n'a pu demander grâce! 
Restez, nobles enfants, dignes de votre race; 
Gardez cette vertu que je dois admirer; 

{En entendant la porte s'ouvrir.) 
Je pleure et j'en suis hère! On vient nous séparer; 
C'est Tyrreii 



d?.0 LES ENFANTS d'ÉDOUARD 



SCÈNE X. 

EDOUARD, LE DUC D'YORK, ELISABETH, 
TYRREL. 

(// 50?'/ d'îine orgie; le desordre se laisse apercevoir 
sur ses traits et dans sa démarche; mais il sait se 
contraindre et conserver de la dignité.) 

TVRREL, à part en entrant. 

Envers moi ta rigueur est étrange, 
Sort maudit! Sur quelqu'un il faut que je me venge. 
Reine, vous ne pouvez demeurer plus longtemps; 
Retirez-vous. 

ELISABETH. 

Sitôt! 

EDOUARD. 

Encor quelques instants! 
TYRREL, de même. 
Pas un. 

ELISABETH. 

Quel changement! ce langage m'étonne. 
[Le montrant aux princes avec terreur.) 
Ses traits sont égarés! ses yeux... ah! je frissonne. 

TYRREL. 

Vous restez devant moi muette de stupeur; 
Qu'avez-vous? 

ELISABETH. 

Vos regard s... 

TYRREL. 

Eh bien? 

ELISABETH. 

Ils me font peur. 



ACTE III, SCÈNE X. 301 

TYRREL. 

Pour qui? 

ELISABETH. 

Pour eux, Tyrrel. Sans doute c'est faiblesse ; 
Mais pensez au trésor qu'en partant je vous laisse. 

TYRREL, s' animant par degrés. 
Quoi! me soupçonnez-vous de quelque trahison? 

ELISABETH. 

Vous! 

TYRREL. 

Pour veiller sur eux j'ai toute ma raison... 

ELISABETH. 

Ne vous offensez pas. 

TYRREL. 

Tout mon sang-froid, j'espère. 
LE DUC d'york, bas à la reine. 
Parlez-lui de son fils. 

ELISABETH. 

Tyrrel, vous êtes père... 

TYRREL. 

Pourquoi renouveler ce souvenir affreux? 
Je n'en ai plus de fils, et vous en avez deux. 

ELISABETH. 

{Les poussant dans les bras de Tyrrel.) 
Que j'aime, que j'adore.. .-et que je vous confie. 

TYRREL. 

A moi!... Cette terreur, rien ne la justifie. 

J'ai reçu votre foi, vous devez la tenir; 

Mais, s'il faut vous contraindre à vous en souvenir, 

Qu'un autre à vos enfants prête son assistance ; 

{Avec violence.) 
Pour moi, j'en fais serment... 

ELISABETH, effrayée. 

Je pars sans résistance. 

TYRREL. 

N'hésitez plus. 



392 LES ENFANTS D'ÉDOUAr.D 

ELISABETH. 

J'ignore où je dois les revoir : 
Laissez-moi les bénir; c'est mon dernier devoir. 
[Etendant la main sur la tête de ses fils , qui sont 
tombés à genoux devant elle.) 
Les voilà prosternés sous mes mains, sous mes larmes ! 
Ils peuvent devant toi paraître sans alarmes, 
Dieu, quel mal ont-ils fait? Ils iront, si tu veux. 
Ces deux êtres si purs, si bons, si malheureux, 
Du respect filial ces deux parfaits modèles. 
Réunir dans ton sein leurs âmes fraternelles; 
Mais, pour qu'on les chérît, toi qui les as formés. 
Ne me les ôte pas, ces anges bien-aimés. 

[Jetant îuî regard sur Tyrrel.) 
Qu'un ami généreux protège leur enfance. 
Qu'ils restent sur la terre, et que je les devance, 
Quand ils prendront leur vol vers l'asile de paix. 
Où la mère et les fils ne se quittent jamais. 

[En les embrassant.) 
Adieu ! 

EDOUARD. 

C'en est donc fait! 

ELISABETH. 

[Bas à Edouard.) 
Veille bien sur ton frère, 
[Bas au duc d'York.) [A Tyrrel.) 

Veille sur Edouard ! Ah ! redevenez père, 
Tyrrel ! 

TYRREL. 

Assez, assez. 

ELISABETH, à SCS enfants. 

Je vous laisse avec Dieu. 
[Serrant son fils aîné dans ses bras.) 
Edouard!... 

LE DUC d'YORK. 

Et moi donc! 



ACTE III, SCÈNE XI. 303 

TYRREL. 

Triste spectacle ! 
ELISABETH, après les avoir embrassés tous deux à 
plusieurs reprises. 

Adieu ! 

SCÈNE XI. 

EDOUARD, LE DUC DTORK, TYRREL. 

EDOUARD, tombant sur le lit. 
Peut-être pour toujours. 

TYRREL, à Edouard, tandis que Richard, comme 
frappé d'une idée, s'approche de la table où sont 
les livres. 

Milord, la nuit s'avance; 
Demandez au sommeil l'oubli de la souffrance. 
A votre âge il vient vite, et vous le combattez; 
Par des nuits sans repos vos maux sont irrités. 

EDOUARD. 

Je succombe, il est vrai, sous leur poids qui m'accable ; 
Mais ils viennent du cœur. 

TYRREL. 

Je me croirais coupable, 
Si je ne vous forçais à suivre mon conseil. 

EDOUARD. 

Que j'aurai de plaisir à revoir le soleil! 

LE DUC d'york, qui, en levant le fermoir d'une Bible^ 

en a fait tomber une lettre, et met le pied dessus. 
Grand Dieu ! 

TYRREL, se tournant vers lui. 
Vous m'entendez; il est trop tard pour lire, 
Prince. 

LE duc d'york, le livre à la main. 
Quel ton sévère ! on regarde, on admire, 
On ne lit pas, Tyrrel. 



394 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

TTRREL. 

J'y veillerai de près; 
Car le régent le veut, et j'en ai l'ordre exprès. 

EDOUARD. 

Devez-vous à la Tour entretenir la reine^ 

TYRREL, à Edouard. 
Je le crois. 

EDOUARD. 

Son amour unit dans cette chaîne 
Nos cheveux et les siens. 

LE DUC d'york, à part. 

Pourquoi le retenir'? 
Edouard. 
Portez-lui de ses fils ce tendre souvenir. 

TYRREL. 

Je le promets. 
Edouard, s' apercevant des signes que lui fait son 
frère, à Tyrrel. 
Allez. 
TYRREL, à part.. 

C'est un supplice horrible ! 

LE DUC d'YORK. 

Bonsoir, Tyrrel! 

TYRREL, à Richard. 
Milord, n'ouvrez pas cette Bible, 
Ou les livres par moi vous seront refusés; 
Je reviendrai bientôt voir si vous reposez. 

SCÈNE Xll. 

LE DUC D'YORK, EDOUARD. 

LE duc d'yORK. 

Une lettre! une lettre! 

EDOUARD. 

bonheur! 



ACTE III, SCÈNE XIII. 395 

LE DUC d'yORK. 

Viens l'enlendre. 

EDOUARD. 

De qui? 

LE DUC d'york, regardant la signature. 

DeBuckingham. 

EDOUARD. 

Que peut-il nous apprendre? 

LE DUC d'york. 
Tu vas le savoir. 

Edouard. 
Lis. 

LE DUC d'york. 

« Ghers princes, 
a Vous avez encore dans notre ville de Londres 
« des cœurs dévoués à votre cause : l'archevêque 
« d'York, qui doit vous faire passer ce billet, quel- 
« ques anciens serviteurs de votre père, et moi, le 
« plus zélé de tous. Le peuple est pour vous; j'ai 
« des intelligences à la Tour, et j'espère vous déli- 
ce vrer à force ouverte. Ne quittez point vos véte- 
u ments, pour être toujours prêts au premier signal. 
« Profitez de l'avis que je vais vous donner; car de 
« votre fidélité à le suivre dépendent peut-être votre 
« vie et le succès de l'entreprise ; au moment... » 
Edouard. 
On vient. 
{Richard cache la lettre dans son sein.) 

SCÈNE XIII. 
LE DUC DTORK, EDOUARD, TYRREL. 

tyrrel, à part. 

Si je les vois, 



396 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

{Aux princes.) 
Je ne pourrai jamais. Quoi ! debout?... Cette fois 
Je me lasse, milords. 

EDOUARD. 

Que voulez-vous donc faire? 

TYRREL. 

User d'une rigueur qui devient nécessaire. 

EDOUARD. 

Laissez-nous ce flambeau. 

TYRREL. 

Non. 

EDOUARD. 

Un seul moment. 

TYRREL. 

Non; 
Qu'en avez-vous besoin pour dormir? 
LE DUC d'york , passant ses bras autour du cou 
de Tyrrel. 

Ah ! sois bon, 
Pense que c'est Tomy qui t'implore. 

TYRREL, près de s'attendrir. 

Il m'en coûte, 
Mais... 

EDOUARD, impatienté. 

Tyrrel, je le veux... 

TYRREL. 

Vous le voulez! 

Edouard. 

Sans doute. 

TYRREL. 

Le régent donne seul des ordres absolus. 

[Emportant la lumière.) 
Je ne fus que trop faible, et je ne le suis plus. 



ACTE III, SCÈNE XIV. 397 

LE DUC d'YORK. 

Méchant! 

TYRREL, à part. 
Sa volonté m'a renan mon audace. 

LE DUC d'yORE. 

Ne me demande pas qu'au réveil je t'embrasse. 

TYRREL. 

Au réveil!... Ah! sortons. Dormez, milords, dormez. 

SCÈNE XIV. 

EDOUARD, LE DUC D'YORK, dans les ténèbres, 

EDOUARD. 

Cœur sans pitié! par lui nous n'étions pas aimés. 

LE DUC d'YORK. 

Je le déteste aussi. 

EDOUARD. 

D'une joie imprévue 
Passer au désespoir ! 

LE DUC d'YORK. 

Billet cruel ! Ma vue 
S'y reporte dans l'ombre, et l'interroge en vain. 

EDOUARD. 

Quoi ! tenir son salut, le sentir dans sa main... 

LE DUC d'YORK. 

Et mourir ! 

EDOUARD. 

Et penser qu'elle viendra peut-être, 
En murmurant deux noms, s'asseoir sous la fenêtre ! 
Ils n'y répondront plus ceux qui les ont portés ; 
Ils ne la verront plus, même aux pâles clartés 
De l'astre qui ce soir... 

„. 23 



398 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

LE DUC d'YORK. 

Attends! le ciel m'inspire: 
J'y songe!... 
[fl court vers une des croisées, en tire les rideaux qui 

laissent tout à coup pénétrer les rayons de la lune 

dans l'appartement.) 

EDOUARD. 

Que fais-tu? 

LE DUC d'yORK. 

Dieu, si je pouvais lire ! 

Edouard. 

Eli bien? 

LE DUC d'YORK. 

Tout est confus. 

EDOUARD. 

Donne, donne. 

LE DUC d'YORK. 

Un instant ! 
EDOUARD, prenant la lettre. 
Mais je le pourrai, moi ; je le désire tant! 
Richard, écoute: 

; Dépendent peut-être et votre vie et le succès de l'en- 
« treprise. 

LE DUC d'york. 

Après? 

EDOUARD. 

Au moment de l'attaque, montrez-vous aux fenêtre? 
« de la Tour ; tendez les bras vers le peuple pour ex- 
tt cit€r son enthousiasme... 

LE DUC d'york. 

Bien! 

EDOUARD. 

« et pour qu'on n'ose rien tenter contre vous sous ses 
« yeux pendant la lutte qui doit s'engager... 



ACTE III, SCÈNE XIV. 399 

LE DUC d'YORK. 

Mais le jour? mais Tiieure? 

EDOUARD. 

Laisse-moi donc finir. 

« Nos mesures sont prises pour demain ou pour le jour 
« suivant; c'est encore incertain. Au reste, la veille, 
« dans la soirée, vous entendrez sous vos fenêtres le 
« vieil air national des Anglais, qui sera le signal de 
« votre délivrance prochaine. Espérez, chers princes, 
« et Dieu sauve le roi ! 

a BUCKINGHAM. » 

LE DUC d'york , se jetant dans les bras 
d'Edouard. 
Dieu ne veut pas qu'il meure : 
Il te protégera. 

EDOUARD. 

Le signal convenu, 
Qu'il tarde! 

LE DUC d'york. 
Jusqu'à nous aucun bruit n'est venu. 

EDOUARD. 

lïélas! non, l'entreprise est peut-être ajournée. 

LE DUC d'york, gaiement. 
A la Tour, s'il le faut, encore une journée! 
Nous la supporterons. Mais, plus calme à présent, 
Goûte enfin les douceurs d'un sommeil bienfaisant. 
Edouard. 
[Après s'être étendu sur le Ut.) 
J'en ai besoin. Et toi? 

LE DUC d'york. 

Tu veux donc que je vienne? 

EDOUARD. 

Si je ne sens ta main reposer dans la mienne, 
Je craindrai pour ta vie. 



400 LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 

LE DUC DYORK. 

En vain j'attends. 
EDOUARD , qui s'assoupit. 

Eh bien? 

LE DUC d'YORK. 

C'est retardé d'un jour ; non, rien.. . je n'entends rien; 
Mais, quand je devrais prendre une peine inulile, 
{S' approchant du lit.) 
Veillons jusqu'au matin. Me voici : sois tranquille. 
Point de réponse ! Il a tant souffert aujourd'hui ! 
Doucement, doucement plaçons-nous près de lui ; 
Un baiser sur son front, mais sans qu'il se réveille. 
Dors : je suis sûr de moi ; je prêterai l'oreille; 
J'aurai les yeux ouverts... Réunis tous les trois, 
Chaque jour nouveaux jeux! nous n'aurons que le choix. 
{On aperçoit la lueur d'une torche à travers l'ouver- 
ture grillée de la porte du fond.) 
Windsor nous reverra courant sur sa prairie : 
Ma première caresse à toi, mère chérie! 
[Dans ce moment l'air du God save the King! se fait 

entendre sous la fenêtre^.) 
LE DUC d'york, qui s'est élancé de sa place pour écouter, 

revient en criant avec un transport de joie : 
C'est le signal, mon frère, et nous sommes sauvés ! 
Sauvés, mon Edouard! 

EDOUARD , se levant. 
Ah ! ma mère ! 
[La porte s'ouvre brusquement pendant qu'ils se 
tiennent embrassés.) 

' L'air du God save the King! est de beaucoup postérieur à 
cette époque , mais il est tellement de situation qu'on nous par- 
donnera sans doute cet anachroaisme musical. 

(IS'vle de l'auteur.) 



ACTE III, SCÈNE XV. iOl 

SCÈNE XV. 

EDOUARD, LE DUC D'YORK, GLOCESTER, 
TYRREL, DIGHTON, FORREST. 

GLOCESTER, malgré les gestes suppliants de Tyrrel, 
faisant signe à Dighton et à Forrest. 

Achevez. 
( Les deux assassins courent vers les enfants , qui se 
renversent sur le lit en poussant un cri horrible.) 



9tù DES CHIPANTS D'CDOU^JUl. 



EXAMEN CRITIQUE 
DES ENFANTS D'EDOUARD 

PAR M. DUYIQUO. 



Ctlte tragédie n'est que le développement d'un des innombrables 
épisodes dont se compose le Jlichard III de Shakspeare. Dans au- 
cun autre de ses ouvrages, le poëte anglais n'a usé plus largement 
de tous les privilèges de la liberté dramatique. Sa pièce est un ré- 
sumé historique de quatorze ans. On y voit figurer quatre rois, 
Edouard IV, Edouard V, Richard III et Henri VII, sans compter 
Henri VI, dont les funéraillesouvrentla scène ; plus quatre reines, 
mères , filles ou veuves de rois ; plus les trois oncles du jeune 
Edouard et ses deux frères utérins ; plus des lords en assez grand 
nombre pour former une chambre des pairs au petit pied , un ar- 
chevêque, un évêque, deux prêtres, des assassins, des bourgeois, 
des spectres en chair et en os, parlant loui aussi fort que des per- 
sonnes vivantes, et, pour compléter cet ensemble, deux armées 
en présence, deux armées dont les chefs ont leurs tentes à quinze 
pieds l'une de l'autre. Ainsi s'explique la facilité avec laquelle, au 
milieu d'une mêlée épouvantable, Richard III se rencontre tête-à- 
tête avec Henri, et expie enfin par une mort trop tardive et trop 
honorable cette longue série d'assassinats qui lui ont ouvert jus- 
qu'au trône un chemin sanglant. Le spectateur, comme l'on voit, a 
eu le temps de les suivre pas à pas. C'est une route qui ressemble à 
ces voies romaines dont les deux cAtés ne sont décorés que de tom- 
beaux et d'urnes cinéraires. Il y a des voyageurs que ce spectacle 
amuse; ne leur envions pas leurs jouissances. 

Le goût de M. Casimir Delavigne est sûr, et le poëte frauçais 
connaît son public. Il s'est bien gardé de le promener pendant qua- 
torze ans, ou, ce qui est encore pis, pendant trois heures dans ce 
labyrinthe de crimes et d'horreurs. Il s'est rappelé que 

Souvent trop d'abondance appauvrit la matière, 

et que si l'esprit peut s'attacher, sans répugnance, à l'image d'oa 
événement palliétique et terrible, il repousse avec dégoût le spec- 
tacle tj rp multiplié de scènes d'une froide et uniforme atrocité. 



DES ENFANTS d'ÉDOUARD. 403 

Dans l'interminable galerie de Shakspeare, il n'a eioisi qu'un seul 
fait. Il l'a ménagé avec art. En le reproduisant, saus le copier, il 
lui a donne de justes et régulières proportions; iil'a orné de riches 
accessoires; il a prouvé enfin, que par le naturel et les grâces du 
style, par ce secret aujourd'hui si méconnu de prolonger une situa- 
tion sans l'ôSaiblir, de la suspendre sans la ralentir, de la conduire 
à son dénoûmeut sans la tordre et sans lui faire violence , il était 
possible d'obtenir du spectateur une attention plus vive, et, litté- 
rairement parlant, plus honorable que cet intérêt de simpk curiosité 
qui n'exige rien de l'art, et qui se contente d'une longue accumu- 
lation de faits ou de souvenirs historiques. 

Dans Richard III, Henri VI et son fils Edouard ont été poi- 
gnardés dans leur prison par l'usurpateur; le duc de Clarence, frère 
de Richard, a été noyé par ses ordres dans un tonneau de malvoisie ; 
Rivers, lord Gray , frère et fils de la reine , sir Vaughan , l'un de 
ses plus ardents défenseurs , ont reçu la mort dans les cachots de 
Poufrect ; lord Hastings, lord Buckingham, ont eu la tête tranchée 
sur un échafaud. On connaît la destinée des deux fils d'Edouard IV; 
la femme de Richard, lady Anne, est empoisonnée par son mari. 
Voilà le résumé de toutes les gentillesses que les enthousiastes de 
Shakspeare s'efforcent de proposer pour modèles à l'imitation de 
nos poètes, et, nous devons en convenir, ils ont été quelquefois cru; 
sur paroles. Il semblait que plusieurs de nos écrivains avaient pri; 
au sérieux la grotesque exclamation d'Harpagon : « Allons, vite dci 
• commissaires, des archers, desprévôts, des juges, des geôles, des 
■ potences, des bourreaux ! je veux faire pendre tout le monde. • 
Tout cela a réussi pendant trois mois, mais sans faire retrouver, ou, 
pour mieux dire, sans remplir leur cassette. Vous verrez que, pour 
n'être pas obligés de se pendre eux-mêmes , ils en reviendront tôt 
ou tard au goût français. C'est là qu'est la mine inépuisable, c'e:t 
là seulement que la fortune et la gloire les attendent. 

Ce n'est pas en vain que la mythologie a armé Melpomène d'u:i 
poignard à deux tranchants , et l'on convient que la tragédie se 
nourrit de crimes ; mais est-ce une raison pour qu'elle s'en assou- 
visse jusqu'au dégoût? Certes, il y en avait pour elle une riche et 
abondante matière dans le massacre de deux jeunes princes, ver- 
tueux, innocents, unis par les liens d'une douce et touchante frater- 
nité, élevés ensemble sous les ailes d'une mère adorée, et arrachés 
au\ douces illusions de la gloire et de la puissance par une ambi- 
tieuse barbarie C'est là, ce nous semble, un horizon assez vaste 
pour que l'imagination du poète s'y joue en pleine liberté. Y a-t-il 
lieu à la terreur? qui oserait la nier? Ne voit-on pas d'avance loa 
tribtcs et aimables victimes, placées immobiles sous le regard ma- 
gnétique du tigre qui n'épie que le moment favorable de les mettre 
en pièces avec plus de sécurité? N'entendez-vous pas les rugisse- 
ments du monstre qui rôde autour de sa double proie? ne suivez- 



404 EXAMEN CRITIQUE 

vous pas ses mouvements tortueux et conTulsifs, et n'êtes-\ous pas 
épouvantés de cette soif de sang qui étincelle dans ses yeux , qui 
fait froncer ses épais sourcils, qui se trahit par le craquement de ses 
dents? Y a-t-il terreur? Oh ! oui, sans doute. Quoi de plus terrible 
en effet que cette lutte du crime tout-puissant, tout hérissé de fer, 
contre deux enfants uniquement protégés par les grâces de leur 
figure, par l'innocence de leur âge, par la sainteté de leurs droits? 
Dans un pareil combat, dont l'issue ne peut malheureusement être 
douteuse , il n'y a d'égale à la terreur que la pitié : pitié pour 
les fils, pitié pour la mère, pitié pour l'Angleterre, que l'exécrable 
Richard doit encore écraser pendant quatre ans du poids de sou 
usurpation. 

Mais, pour que la catastrophe réponde par sa durée aux dimen- 
sions ordinaires de la tragédie, qu'aura à faire le poëte? Fiez-vous- 
en à M. Casimir Delavigne ; il saura bien trouver dans le caractère 
des individus dont il entoure ses deux principaux personnages le 
moyen de remplir le cadre de son drame , et d'amener , sans se- 
cousse et sans fatigue, l'action toujours variée, toujours une, tou- 
jours attachante, jusqu'aux termes de son déplorable dénoûment. 
Après la représentation ou la lecture, on connaîtra Richard III tout 
aussi bien qu'on a pu le connaître dans Shakspeare. On le verra 
faux, dissimulé, cruel, habile toutefois jusqu'à tromper la vigilance 
ombrageuse d'une mère, et la religion des prélats, et la complicité 
intéressée de ses propres courtisans , et jusqu'à la scélératesse du 
principal ministre de ses fureurs. Vous le trouverez tout entier 
dans sa difformité physique et morale, et tel que l'a représenté la 
véridique histoire , et non tel qu'il a plu à son apologiste Horace 
Walpole de le falsifier, apparemment pour le plus grand intérêt 
de l'humanité et de la vertu. Oh ! si les sophistes pouvaient savoir 
quel mal ils font aux hommes en essayant de réhabiliter la mé- 
moire des tyrans I Bel encouragement aux vertus politiques des 
maîtres du monde , que de revenir ainsi sur la condamnation des 
brigands couronnés qui ont ensanglanté le pouvoir et déshonoré la 
pourpre royale! Comme il est utile, comme il est exemplaire de 
leur apprendre que, condamnés par leur conscience, par la voix ou 
par le silence des contemporains , ils trouveront un jour, dans la 
postérité, des vengeurs complaisants qui érigeront leurs crimes en 
problème, et qui calomnieront vingt, trente, cent générations, pour 
se donner le plaisir d'absoudre , de leur autorité privée, l'homme 
dont le nom est devenu 

Aux plus cruels tyrans une cruelle injure 1 

Revenons à la tragédie, dont cette digression ne nous a pas beau- 
coup éloigné. Il était question de la fidélité avec laquelle le poëte 
avait conservé le caractère historique de Richard. En effet, le plan 
de l'usurpateur est arrêté : les deux fils d'Edouard seront d'abord, 



LES ENFANTS d'ÉDOUARD. 405 

par ruse ou par violence, amenés à la Tour. Là, séquestrés de leurs 
partisans, il en disposera à son gré. Il entre ; il interrompt les jeux 
enfantine du plus jeune des fils d'Elisabeth ; et voyez la duplicité dg 
Richard, qui s'étend avec un plaisir hypocrite sur les hommages et 
les honneurs dont les fidèles Anglais accueillent le retour du roi à 
Londres'; 

Moi, son humble sujet, 

Heureux de ces transports dont je chéris l'objet. 

J'arrive, et des douleurs je trouve ici l'image ! 

Tant d'attraits sont voilés des ombres du veuvage. 

Que ce front, pour un jour affranchi de son deuil, 

Rayonne, heureuse mère, et d'ivresse et d'orgueil. 

L'infâme ! et c'est à une mère qu'il s'adresse ; à une mère autour 
de laquelle il va épaissir les ombres de ce deuil conjugal qu'il a 
l'air de lui reprocher ; à une mère que, s'il est permis de créer une 
double expression qui manque à notre langue, il va rendre, dans 
quelques heures, veuve et orpheline de ses deux enfants! 

Dans cette scène digne, non pas d'être lue, mais d'être étudiée, 
il y a deux traits empruntés à Shakspeare, dont l'un paraîtra sans 
doute plus heureux que l'autre. A la suite d'un sarcasme très-pi- 
quant lancé pas le petit duc d'York à son oncle, Richard le quitte 
brusquement. 

A revoir bon neveu ! 
(Â part.) 
Quand ils ont tant d'esprit, les enfants vivent peu. 

Cela est bien ; l'âme, les desseins sinistres de Richard s'y dévoilent ; 
et le dernier vers fait frissonner. Quant à l'autre proverbe : 

Mauvaise herbe est précoce et croît avant le temps, 

on le jugera peut-être peu en harmonie avec la dissimulation dont 
use Richard dans tout le reste de la scène, et avec les convenances, 
puisqu'il parle au frère du roi, en présence de la mère du roi. Il 
eût mieux valu laisser à Shakspeare le mérite de l'invention ou de 
l'application. 

La scène suivante oià Richard, au nom des prétendus conjurés qui 
n'existent pas , veut amener la reine à confesser publiquement la 
honte, l'opprobre du royal époux qui l'a couronnée, n'est pas moins 
remarquable d'adresse et de perfidie, et elle provoque une réponse 
admirable d'Elisabeth, admirable de sentiment, d'éloquence, de 
pathétique et de poésie. Il n'est personne qui, après l'avoir lue, 
ne s'écrie avec plus de sincérité que Richard : 

Vertu '. que c'est bien là ton sublime langage l 

Richard, il est vrai, ajoute : 

Mais croyex qu'avant vous, si la lutte s'engage, 
J'irai leur faire atfront de leurs propres noirceurs, 
Reine, et vous m'o^ibliez parmis vos défenseurs. 



40G EXAMEN CRITIQUE 

Abominable hypocrisie! protestations décevantes de service et de 
dévoûment! Et cependant la tendresse maternelle elle-même y est 
trompée. Ah! c'est qu'il est un degré de fausseté et d'imposture 
qu'une âme pure ne peut soupçonner. Britannicus refuse de croire 
à la trahison de Narcisse. Placée en dehors de la trame, Junie, 
éclairée par l'amour, comme ici le duc d'York par la tendresse fra- 
ternelle, en reconnaît et en démêle seule la noirceur. 

Quoi donc ! l'amour maternel est-il moins craintif, se tiendrait-il 
moins sur ses gardes que les passions et les sentiments de l'adoles- 
cence? Non sans doute; mais Elisabeth mêle à ses plus vives affec- 
tions les raisonnements de la politique et les calculs de l'intérêt 
personnel de Richard. Elle compta ses amis, elle s'appuie sur des 
droits dont elle s'exagère facilement l'étendue et l'efficacité. La 
jeunesse agit d'instinct, elle cède à ses premières impressions ; elle 
n'a qu'un guide, c'est son cœur ; voilà pourquoi ses prévisions sont 
souvent plus sûres que celles de l'expérience et de la maturité. Dans 
le chef-d'œuvre que je viens de citer, Agrippine se laisse facilement 
duper par les promesses de Néron : 

Avec Britannicus je me réconcilie, 

dit le monstre, et dans l'acte suivant Britannicus est empoisonné. 
Junie seule a persévéré dans ses tristes pressentiments. Voilà la na- 
ture, voilà Racine; voilà aussi M. Casimir Delavigne. 

Les autres personnages des Enfants d'Edouard ne sont ni moinr. 
exacts , ni moins conformes aux mœurs de l'époque , telles quelles 
ont été si fidèlement retracées par Shakspeare. Le fond du carac- 
tère de Buckingham est tiré du poète anglais, ainsi que celui de 
Tyrrel. Mais M. Casimir Delavigne s'est trouvé dans l'heureuse né- 
cessité de leur donner à l'un et à l'autre un plus grand développe- 
ment. C'est au lecteur à juger lequel est le plus facile d'atteindre 
aux proportions d'une tragédie par l'accumulation des incidents, 
ou par la peinture savante des passions du cœur humain. 

Buckingham est le type de cette aristocratie féodale, qui, du 
hautdeses tours crénelées, écrasait de ses mépris et de ses violences 
la classe utile et laborieuse de la société. Dévouée à la tyrannie 
sous la condition de partager exclusivement avec elle le fruit de ses 
vengeances et de ses rapines, le sang plébéien est trop vil à ses yeux 
pour qu'elle éprouve le plus léger remords de le répandre. S'il s'agit 
de verser celui des siens ailleurs que sur le champ de bataille, elle 
bésite, elle résiste, elle conspire même. Elle comprend qu'il y a 
solidarité entre tous les membres de son orgueilleuse agrégation. 
-Montesquieu observe que la noblesse d'Angleterre se lit ensevelir 
sous les débris du trône de Charles I«"". Un siècle et demi plus tard, 
on a vu un roi populaire abandonné par une autre noblesse , mal 
défendu là oùil n'étaitpoiut attaqué, expier par une catastrophe non 
moins tragique le tort irréparable d'avoir embrassé avec prédilec- 



DES KNFANTS d'ÉDOUARD. 407 

tlon les înlérêts du plus grand nombre, d'avoir montré des inten- 
tions bienveillantes pour la partie plébéienne de sa nation, c'est-à- 
dire pour sa nation elle-même. 

Buckingliam a du moins sur cet article le mérite de la franchise. 

Mon horreur pour le peuple est chose assez notoire. 
Tout ce qui n'est pas nous, me dégoûte à l'excès: 

Aussi avec quelle légèreté ironique il traite le maire et les alder- 
men, et les commerçants de la Cité! Un critique aussi éclairé que 
bienveillant a blâmé ce morceau, tout en rendant justice au mérite 
lu style et à l'esprit satirique dont il étincelle. Cette observation 
serait juste , si la tirade censurée était un hors-d"œuvre , s'il n'en 
ressortait pas un trait de caractère et une observation morale qui 
trouve tous les jours son application. M. Casimir Delavigne a voulu 
rappeler que les grands ne flattent les petits que pour les faire 
servir à leurs projets, et s'en moquent ensuite. N'oublions pas 
d'ailleurs que Buckingiiam est en tête-à-tête avec Richard, l'homme 
de son siècle qui , si l'on s'en rapporte à Shakspeare , affichait le 
plus profond mépris pour le peuple. 

CeBuckingham a donc versé sans scrupule le sang de Rivcrs, et 
toutefois il recule à la proposition de consommer son ouvrage par 
le meurtre des deux fils d'Edouard. Est-ce humanité? est-ce sym- 
pathie pour leur âge, pour leur innocence, pour la dignité royale? 
Nullement. C'est que les droits de la royauté sont les garants des 
droits de la noblesse : 

Les deux princes, c'est nous; qui les touche nous Wesie. 

Il est royaliste par égoïsme, par communauté d'intérêts; le sen- 
timent n'entre pour rien dans sa résistance. Il abandonne donc 
Richard, et Richard lui fait pressentir assez clairement la réccrs- 
pense qui lui est destinée. 

Le jour, où quand je marche, on me laisse en chcinis. 
Ce jour, pour mon arai, n'a pas de lendemain. 

Et il est homme de parole, cet excellent Richard. îyrrel reçoit 
l'ordre quelques instants après d'assassiner Buckinghara; et s'il 
l'exécute assez maladroitement, le noble duc ne perdra rien pour 
attendre. Shakspeare nous le fait voir marchant à l'échafaud dans 
la compagnie d'Hastings, autre lord retardataire. M, Casimir Dela- 
vigne a épargné à notre délicatesse le spectacle du bourreau, et il 
a fait d'autant plus sagement qu'en cela il a suivi également les rè- 
gles du goût et celles de la vérité historique. Buckingham fut en 
effet décapité par l'ordre de Richard, mais deux années s'étaient 
écoulées depuis le meurtre des enfants d'Edouard. 

On a reproché à Tyrrel de ne pas être d'accord avec lui-même. 
Ce serait une faute très-grave , et M. Casimir Delavigne n'est /»as 



408 EXAMEN CRITIQUE 

homme à s'en permettre de cette nature. 11 connaît bien son Horacp, 
et ce serait la première fois qu'il aurait oublié le précepte : 

Servetur ad imum 
Oualis ab Incœpto processerit, et sibi constet. 

Malgré le dévergondage de sa conduite passée ; en dépit de sa 
cupidité insatiable, de ses habitudes de jeu, d'ivrognerie, de meur- 
tre, cet homme vendu corps et âme à Richard, ce misérable qui 
déjà, sur un signe du tyran, a tenté d'assassiner Buckingham, 
éprouve un retour de sensibilité au moment de frapper deux enfants 
dont l'âge et les grâces lui rappellent un fils unique enlevé à sa 
tendresse. M. Casimir Delavigne a parfaitement saisi la nuance qui 
sépare d'un monstre , d'un franc et froid scélérat tel que Ricbard, 
un détestable sujet, sans doute , un être que le malheur et l'incon- 
duite ont porté à désespérer de lui-même, qui repousse la société 
parce qu'il en est universellement repoussé , mais qui jette encore 
un regard douloureux vers cette île escarpée et sans bords qu'une 
première faute peut-être lui a fait auitter, et dans laquelle il lui est 
désormais impossible de rentrer. Dans une pareille position l'amoui 
paternel a pu survivre et a survécu, en effet, à toutes les vertus; 
îet amour s'est réfléchi, en quelque sorte, sur ces malheureux en- 
fants dont il voudrait être le père, dont il est condamné à être l'as- 
sassin. C'est comme cela, du moins, que M. Casimir Delavigne m'a 
paru avoir conçu le rôle de Tyrrel; et, pris de ce point de vue, 
on peut dire que ce personnage a quelque chose de grand et d'o- 
riginal ; c'est un ange déchu , dans l'âme et sur le front duquel 
n'est pas encore totalement effacée l'empreinte de sa splendeur 
primitive. 

Shakspeare, qui n'a fait qu'effleurer comme en passant le carac- 
tère de Tyrrel, si profondément creusé par M. Casimir Delavigne ; 
Shakspeare, dis-je, n'a pas craint de mettre dans sa bouche un récit 
touchant de la mort des jeunes princes. On peut lire ce récit à la 
première page de la tragédie française. L'homme qui, parlant de 
Forrest, s'écrie : « Le scélérat ! » n'était pas né pour devenir lui- 
même un modèle de scélératesse. 

Après avoir répondu à quelques reproches, que 'reste-t-il à faire 
à la critique? Louer le style , faire remarquer la suite non inter- 
rompue de l'action, sa marche rapide, l'observation sévère des 
rèdes, et établir, par cet exemple, la compatibilité tant contestée 
doces règles avec les plus beaux effets de la scène tragique, ce se- 
rait se répéter en pure perte, et reproduire avec quelques variantes 
les jugements déjà publiés sur les ouvragées antérieurs de M. Casi- 
mir Delavigne. C'est à peine si certains chicaneurs s'aperçoivent 
qu'il s'est écoulé trois jours entre l'arrivée des princes à la Tour 
et leur mort. Faisons-en néanmoins l'observation pour l'acquit de 
notrcconscienee,etpour qu'on ne nous accuse pas d'avoir volontai- 



DES ENFANTS D'EDOUARD. 409 

rement passé sous silence cette grave infraction au précepte i'.v- 
ristote, d'Horace et de monsieur Despréaux. 

La pièce est dédiée à M. Paul Delaroche, Cette dépicace est l'ac 
quit d'une dette de justice, autant qu'un tribut d'amjtfé. Un beai 
tableau a dû inspirer un beau poëme : 

Ui pictura, poesiâ. 



DON JUAN D'AUTRICHE 

OD 

LA VOCATION 

COMÉDIE E^ CINQ ACTES, EN P..OSE, 

REPUÉSENTKE SUR LE THKATKB-FR A> Ç AIS , LE 17 OCTOBRE ISÎV 

Ce que Montesquieu a dit des histoires peut se. vli 
de préface à tontes les comédies hi?toriques. 

« Les histoires sont des faits faux composés sur Jcs 
« faits vrais, ou bien .\ l'occasion des vrais. » 



— ^ 



PERSOiNNAGES. 

PHILIPPE II, roi d'Espagne. 

DON JUAN. 

DON QIJEXADA , ancien conseiller intinne de l'empereur 

Charles-Quint. 
DON RUY GO.MÉS. 
DON FERDINAND DE VALDÈS , archevêque de Sévillc , 

inquisiteur général. 
FRÈRE ARSÈNE, moine du couvent des hyéronymiles de 

Saint-Just. 
LE PRIEUR du couvent de Saint-Just. 
FRÈRE PACO.ME, | . 

FRÈRE TIMOTHEE, j" ™'*'°"- 
PEBLO, novice de quinze ans. 
RAPHAËL, I 

DOMINGO , > domestiques do don Quexaaa. 
G INÈS, I 

DONA FLORINDE DE SANDOVAL. 
DOROTHÉE, duègne. 

Un officier do palais. — Courtisans. — Inquisiteur», 
— Officiers. — Alguazils. — Moines. — Gardes. 



ACTE PREMIER 



Une bibliothèque chez don Queocada, dans les environs 
de Tolède. 

SCÈNE 1. 

DON QUEXADA, GINÈS, portant un flambeau, 
DOMINGO. 

DON QUEXADA. 

Éclaire-moi, Ginès; que je les revoie à mon aise, 
après trois jours d'absence, ces chers livres, mes 
vieux camarades d'étude l {Écartant le flambeau de 
Ginès.) Eh! pas si près, mon honnête Asturien! 
prends donc garde : tu ferais volontiers un auto-da- 
te de ma bibliothèque. Par saint Dominique! ces 
livres-là sont meilleurs chrétiens que moi et toi. [A 
voix basse.) N'est-ce pas grâce à leur pieuse inter- 
vention que j'ai fait un homme de Dieu du plus 
fougueux hidalgo des deux Castilles? {A part.) Pauvre 
don Juan!... ensevelir sous un froc de moine tant de 
qualités qui promettaient un jeune seigneur accom- 
pli! L'empereur mon maître l'a voulu, et notre nou- 
veau roi Philippe II a juré de ne le reconnaître qu'à 
cette condition. [Haut.) Mais il me semble que j'en- 
tends du bruit chez lui. [S' approchant d'une porte 
latérale.) Don Juan, mon fils, vous ne dormez pas? 

UNE voix DE l'intérieur. 

Mon père, je suis en oraison. 

DON QUEXADA. 

Douces paroles qui m'épanouissent le cœur! [A 
tvow Juan.) Ne vous dérangez pas, mon enfant; la 
joie que vous cause mon retour ne doit pas vous 



412 DON JUAN d'aUTRICHE. 

distraire de vos devoirs envers le père commun de 
tous les hommes. (^4 Ginès.) Viens de ce côté, et par- 
lons bas; toi, que je charge de le surveiller dès qu'il 
met le pied hors d'ici, dis-moi, Ginès, que s'est-il 
passé pendant mon voyage? 11 est allé réguhère- 
ment faire ses dévotions dans l'église à l'heure ordi- 
naire? 

GINÈS. 

A l'heure ordinaire. 

DON QUEXADA. 

Il y est resté longtemps? 

GINÈS. 

Longtemps. 

DON QUEXADA. 

En allant et en revenant tu n'as rien vu de sus- 
pect? 

GINÈS. 

Rien de suspect. 

DON QUEXADA. 

Tu n'as reçu pour lui aucune lettre? 

GINÈS. 

Aucune lettre. 

DOSiiNGO , à part. 

Excepté celle-ci. [En la glissant smis la porte de la 
chambre de don Juan.) La voilà à son adresse. 
DON QUEXADA, à Ginès. 
Je suis content de toi ; sers-moi toujours de même. 

GINÈS. 

Toujours de même. 

DON QUEXADA. 

C'est comme un écho. J'ai rencontré entre Oviedo' 
et Pennaflor une mule de son pays qui avait plus de 
conversation que lui; mais il est fidèle. A ton tour, 
Domingo, rends-moi compte de la surveillance inté- 
rieure. Mon fils, qu'a-t-il fait le jour de mon départ? 



ACTE I, SCÈNE I. 413 

DOMINGO. 

Il s'est levé assez triste. Son premier devoir a été 
d'accomplir, conjointement avec moi, ses exercices 
de piété ; ensuite on lui a servi son chocolat que 
nous avons trouvé excellent. 

DOiN QUEXADA. 

Je vois que si tu prends ta part de ses dévotions, 
tu te mets de moitié dans son déjeuner. 

DOMINGO. 

Il dit qu'il prie avec plus de ferveur quand je suis 
là, et qu'il mange de meilleur appétit. 
DON QUEXADA, à part. 

Celui-ci est plus délié que l'autre : il a servi trois 
ans chez un chanoine. [A Domingo.) Après? 

DOMINGO. 

Je lui ai lu pour l'édifier le sermon du révérend 
père Sonnius; mais malheureusement... 

DON QUEXADA. 

Il s'est endormi. 

DOMINGO. 

Au beau milieu du premier point. 

* DON QUEXADA. 

Eh! que ne lui rappelais-tu plutôt les grandes 
choses du dernier règne? 

DOMINGO. 

J'ai craint que le nom de François I*»" ne vînt à le 
rejeter dans toutes ses fantaisies miUtaires. 

DON QUEXADA. 

François I«r est donc toujours son héros?... [A 
part.) C'est une singulière idée dans un fils de Charles- 
Quint. [A Domingo.) Ensuite? 

DOMINGO. 

Il s'est couché, comme de coutume, à la nuit tom- 
bante ; il a reposé d'un sommeil aussi calme que sa 
conscience; et j'ai su le lendemain qu'il n'avait eu 



414 DON JUAN D'AUTRICHE. 

que des rêves qui auraient fait honneur à un soli- 
taire de la Thébaïde. 

DON QUEXaDA. 

Tu me combles de joie. J'espère que le vieux Ra- 
phaël, qui dort déjà, me fera aussi demain un rap- 
port favorable. Il y a six mois, Domingo, quand don 
Juan menaçait de se porter avec tant d'ardeur vers 
tout autre chose que son salut, qui nous eût dit que 
nous arriverions à cette conversion miraculeuse? 
C'est un chef-d'œuvre d'éducation. Donne-moi les 
clefs. 

DOSIINGO. 

Les voici toutes; [A part.) mais je garde la bonne. 

DON QUEXADA. 

Maintenant il ne peut plus sortir sans ma permis- 
sion. 

DOMINGO, à part. 

Mais il rentrera avec la nôtre. 

DON QUEXADA , lui donnant de l'argent. 
Domingo, voici pour tes pauvres et toi. 

DOMINGO. 

Pour moi et mes pauvres, si vous le permettez. 

DON QUEXADA. 

C'est de droit. Prends aussi, Ginès, et va te coucher. 

GINÈS. 

Je vas me coucher. 

DON QUEXADA. 

Si jamais celui-là parle d'abondance!... 

SCÈNE II. 

DON QUEXADA. 

Asseyons-nous, car je suis las. Il est bon de m'as- 
Burer que je n'ai perdu aucun de mes papiers ea 



ACTE I, SCÈNE II. 415 

route. [Il ouvre un portefeuille et en tire quelques 
lettres qu'il parcourt.) Ah ! le billet de Sa Majesté 
don Philippe, qui refuse de me recevoir à Madrid, 
et m'enjoint de repartir sur-le-champ pour Villa- 
Garcia de Campos oij, grâce au ciel, me voici de 
retour. [Il remet le papier et en prend un autre.) 
a Derniers conseils d'Ignace de Loyola à son ami 
don Quexada, ancien conseiller intime de l'empereur 
Charles-Quint... » 

C'est la lettre que ce saint homme m'écrivit quel- 
ques jours avant sa mort. Aurait-on jamais pensé, 
quand il commandait cette compagnie de miquelets 
au siège de Pampelune, qu'il serait un jour à la tête 
d'une compagnie... toute différente, et qui promet de 
devenir une armée, si elle continue à se recruter du 
même train qu'aujourd'hui? Oui, c'est bien cela : 
excellente lettre! je ne puis me lasser de la relire : 

« Il nous est venu un scrupule, mon très-cher 
a frère, touchant un fils naturel de Charles-Quint, le 
K jeune don Juan, né à Ratisbonne, le 24 février 
K 1545, qui vous a été confié dès l'âge le plus ten- 
ot dre, et qui passe pour vous appartenir. Dans le cas 
« trop probable , me dites-vous , où mon élève ne 
« serait pas reconnu par le roi Philippe II, son frère, 
« malgré la promesse que celui-ci en a faite devant 
« moi à l'empereur Charles-Quint, aujourd'hui moine 
a au couvent de Saint-Just, dois-je ou non publier la 
« vérité? Distinguons, je vous prie, distinguons... » 

Lorsqu'il faisait sa sixième, à trente-cinq ans, au 
collège de Montaigu, c'était déjà un écolier remar- 
quable pour les cas de conscience : il distinguait tou- 
jours. 

a Si don Juan ne tenait à rien dans le monde, ou 
a tenait à peu de choses, je vous dirais : Parlez, c'est 
« sans inconvénient; mais il s'agit du secret de deux 
<i tètes couronnées, et l'on ne peut pas révéler les 



416 DON JUAN D'aUTRICHE. 

« fautes des grands sans qu'il y ait scandale pour les 
« petits. Considérez, en outre, que vous courez vous- 
« même un danger très-grave. J'aurais donc un biais 
a à vous proposer, afin d'accommoder vos devoirs 
a avec votre intérêt : ce serait de constater la nais- 
« sance de votre élève par un acte, qu'il pourrait 
a faire valoir un jour à ses risques et périls, mesure 
a qui vous offrirait le double avantage d'être tran- 
a quille de votre vivant, et courageux après votre 
a mort. » 

Je l'ai fait, cet acte; il est ici. 

a Autre scrupule relativement à la mère du jeune 
a homme ! Je vois que vous ne savez pas trop à qui 
« faire honneur de cette naissance, et que vous flot- 
a tez entre une royale princesse de Hongrie, une très- 
« noble marquise de Naples, et une boulangère toute 
a charmante de Ratisbonne. Bien qu'il fût naturel, 
« mon très-cher frère, de désigner la bourgeoise, 
« par charité pour les deux nobles dames, j'approuve 
a votre scrupule ; mais alors il vous resterait à pren- 
« dre un biais non moins accommodant que le pre- 
« mier : ce serait de laisser en blanc le nom de la 
« mère. » 

Il est étonnant pour ces biais qui arrangent tout. 
J'ai suivi son conseil, vu l'extrême difficulté de devi- 
ner juste entre tant de faiblesses impériales. Au fait, 
du côté maternel il y a confusion, il y a foule ; c'est 
ordinairement tout le contraire. 

Post-scriptum : 

a Je vous disais dans ma dernière lettre que je 
a travaillais d'un grand courage à la conversion de 
a toutes les femmes égarées des États romains; vous 
« apprendrez avec plaisir qu'elles me donnent infini- 
a ment de satisfaction. » 

Homme charitable! J'en suis bien aise. [Remettant 
la lettre dans le portefeuille qu'il referme.) Je crois 



ACTE I, SCÈNE III. 417 

que tout est tranquille dans la chambre de mon 
élève : il dort, et je vais en faire autant. 

SCÈNE III. 

DOMINGO, GINÈS, DON JUAN, puis RAPHAËL. 

DOMINGO, à voix basse. 

Venez, venez, seigneur don Juan, il est passé chez 
lui. 

DON JUAN. 

Par tous les démons de l'enfer! puisqu'il est de 
retour, j'arrive trop tard. 

GINÈS. 

Trop tard. 

DOMINGO. 

Il jure comme un mécréant. 

DON JUAN. 

Comme un dévot, mon pieux ami ; vous ne vous 
gênez guère, vous autres, sur les sept péchés capi- 
taux. 

DOMINGO. 

Mais nous nous repentons; si les dévots ne pé- 
chaient pas , il y aurait une vertu de moins sur la 
terre. 

DON JUAN. 

Tais-toi, serpent. [Courant à la porte de sa cham- 
hre.) Raphaël, Raphaël, c'est moi. 

RAPHAËL, ouvrant la porte. 

Arrivez donc, Excellence ! sans une ruse de guerre 
la place était prise. Nous avons parlementé à travers 
la porte , et je ne me suis tiré d'affaire qu'en me 
donnant pour vous, et en disant que je priais. Mais, 
jour de Dieu! la supercherie répugne à un vieux 
soldat. 



418 DON JUAN d'aUTCICHE. 

DON JUAN. 

Que ne ressembles-tu à Domingo! c'est an métier 
qui ne lui coûte pas, et qui lui rapporte. {Tirant sa 
lourse.) Tiens, Ginès, prends pour ta discrétion: et 
loi, Domingo, pour tes mensonges. Honnêtes fripons, 
rous vous faites payer de deux côtés vos bons et 
jDvaux services. 

DOMINGO. 

Que voulez-vous, Excellence? Dieu nous a donné 
deux mains, et nous nous en servons pour votre 
bien. 

GINÈS. 

Pour notre bien. 

DON JUAN. 

C'est la première fois qu'il ait changé quelque 
chose en répétant. Allons, sortez. [Secouant sa bourse 
vide.) Voilà cependant où s'en va tout l'argent que 
la charité de mon père me donne pour le rachat des 
captifs. 

SCÈNE IV. 

RAPHAËL, DON JUAN. 

RAPHAËL. 

Don Quexada peut se vanter d'être bien servi, et 
votre salut est en bonnes mains; mais, mon cher en- 
fant, car je ne puis m'empôcher de vous nommer 
ainsi, moi qui vous ai vu si jeune, vous m'aviez pro- 
mis de rentrer plus tôt. 

DON JUAN. 

Eh! comment trouver la force de me séparer 
d'elle? Ce qui m'étonne, moi, ce n'est pas de l'avoir 
quittée si tard, mais c'est d'avoir pu la quitter; et si 
tu ne me comprends pas, vieux Raphaël, tant pis 
pour toi, c'est que tu n'as jamais aimé. 



ACTE I, SCÈNE IV. ^19 

RAPHAËL. 

Pardon, seigneur don Juan, j'ai aimé. 

DON JUAN. 

A ta façon. 

RAPHAËL. 

S'il y en a deux, c'était la bonne : mais je ne me 
souviens pas que l'amour m'ait fait manquer un tour 
de garde, pas même après la bataille de Pavie, quand 
nous faisions rafle sur les Milanaises ; et cependant, 
je vous jure qu'à notre départ, les innocentes filles 
de ce pays-là ne pouvaient pas dire comme notre 
royal prisonnier : Tout est perdu, fors l'honneur! 

DON JUAN. 

Ah! tu cites le mot d'un homme dont je raffole, 
moins encore pour ses qualités que pour ses défauts. 
Il aimait, celui-là! 

RAPHAËL. 

Et il se battait comme un lion, capo di Dio! 

DON JUAN. 

Tu te souviens de ton italien. 

RAPHAËL. 

Je sais jurer dans toutes les langues; c'est une 
grande ressource à l'étranger. 

DON JUAN. 

Et tu ne t'en acquittes pas avec moins d'énergie 
dans ta langue maternelle : témoin le jour oîi le voile 
de dona Florinde vint à s'écarter pour la première 
fois à la promenade, et nous découvrit le plus ado- 
rable visage dont puisse s'enorgueillir une beauté 
d'Andalousie. 

RAPHAËL. 

Mort de ma vie! je vous avais bien dit qu'elle en 
était. Ces Andalouses ont des yeux qui vous percent 
de part en part. 

DON JUAN. 

Les siens, Raphaël, ils vous pénètrent jusqu'au 



420 DON JUAN d'autriche. 

fond de l'âme; ils vous enivrent; ils vous rendraient 
lou d'amour et de volupté. 

RAPHAËL. 

Allez, allez! j'en disais autant à votre âge; mais 
où vous mènera cette belle intrigue? 

DON JUAN. 

Une intrigue! tu oses nommer une intrigue l'a- 
mour le plus ardent, mais aussi le plus pur qui ait 
fait battre le cœur d'un Espagnol ! Quelle autre 
preuve veux-tu de cette passion que le rôle même où 
sa violence m'a fait descendre? Crois-tu que l'hypo- 
crisie répugne moins à la fierté d'un fils de bonne 
maison qu'à la franchise d'un vieux soldat? Cepen- 
dant, pour tromper la vigilance de mon père, j'ai 
cédé aux mauvais conseils de ce Domingo. 

RAPHAËL. 

Parlez- moi d'un saint pour vous mener à mal! 

DON JUAN. 

J'ai acheté les scrupules de sa conscience et le dé- 
vouement imbécile de Ginès; je me suis affublé.des 
dehors d'une vocation que je n'ai pas; j'ai caché 
sous tout cet attirail mystique dont j'ai horreur... 

RAPHAËL. 

Vos courses nocturnes, la guitare à la main. 

DON JUAN. 

Mes promenades solitaires sous sa jalousie. 

RAPHAËL. 

Vos éternelles stations au pied d'un grand pilier 
de l'église... 

DON JUAN. 

Où je lui présentais l'eau bénite. IMais conviens 
que jamais plus jolis doigts de femme n'ont ôté leurs 
gants pour toucher ceux... 

RAPHAËL. 

D'un cavaUer plus parfait. 



ACTE I, SCÈNE IV. 421 

DON JUAN. 

Plus amoureux, mon vieil ami, plus amoureux! 
Aussi tant de constance l'a touchée : à son retour de 
Madrid, où dans mon désespoir j'ai failli la suivre, 
elle n'a pu refuser de m'admettre chez elle. Plus je 
i'âi vuB et plus j'ai senti que je ne pouvais me passer 
de la voir. Ah! Raphaël, c'est qu'elle est unique dans 
le monde : soit qu'elle parle ou qu'elle se taise, elle 
a une manière de porter sa tête, de marcher, de 
s'asseoir, qui n'appartient qu'à elle seule. 

RAPHAËL. 

La femme qu'on aime fait-elle rien comme une 
autre? 

DON JUAN. 

Non, la passion ne m'aveugle pas. Je te dis qu'il 
y a en elle quelque chose d'étrange, je ne sais quoi 
d'oriental qui s'empare de mon imagination, qui me 
maîtrise et m'enchaîne à ses pieds pour la vie. Ra- 
phaël, il faut qu'elle soit à moi. 

RAPHAËL. 

Qu'y s'y oppose? A la bonne heure; finissez une 
fois comme je commençais toujours. 

DON JUAN, avec dignité. 

Elle sera ma femme ! vous nous faites injure à 
tous deux. 

RAPHAËL, à part. 
Il a souvent un regard qui m'impose. 

DON JUAN. 

Et, puisqu'elle y consent, demain je suis heureux, 

HAPHAEL. 

Demain! mais considérez les obstacles... 

DON JUAN. 

.Vaime les obstacles. 

RAPHAËL. 

Charmant! charmant! comme moi à son âgei 

II. 24 



422 DON JUAN d'autuiche. 



DON JUAN. 



D'ailleurs un mariage secret n'en offre aucun. Au 
pis aller, si mon père le découvre et me deshérite, 
j'ai mon épée dont tu m'as appris à me servir : c'est 
assez pour soutenir un nom qu'on ne peut m'ôter, et 
pour me créer une fortune que je n'aurai plus. Mon 
bras a déjà fait son devoir, cette nuit, sur je ne sais 
quelles gens que j'ai rencontrés autour de la maison 
de dona Florinde, et qui ressemblaient fort à d'hon- 
nêtes espions du saint-office. Je les ai chargés victo- 
rieusement à coups de plat d'épée, et le champ 
d'honneur m'est resté. 

RAPHAËL. 

Malédiction ! prenez- y garde : n'allez pas nous 
mettre le grand inquisiteur sur les bras. 

DON JUAN. 

Toi qui ne crains rien, as-tu peur de lui? 

RAPHAËL. 

J'aimerais mieux avoir affaire au diable. 

DON JUAN. 

Parce que tu n'y crois pas. 

RAPHAËL. 

Si fait, j'y crois; mais le diable ne brûle que les 
morts, et le grand inquisiteur brûle les vivants. 

DON JUAN. 

C'est une raison. Hé ! que t'a fait cette lettre dont 
il ne restera que les lambeaux si tu continues à la 
froisser de la sorte? 

RAPHAËL. 

J3 n'y songeais plus; pauvre innocente, elle payait 
pour vos folies! C'est Domingo qui l'a glissée sous la 
porte. {La lui présentant.) En voilà une du moins 
qui arrivera à son adresse sans passer à la visite de 
don Raymond de Taxis, le grand maître des postes, 
et l'homme le plus curieux du royaume. 



ACTE I, SCÈNE IV. -423 

DON JUAN. 

Il s'en vengera sur bien d'autres. 

RAPHAËL, pendant que don Juan lit. 

C'est une manière de confesseur nommé par le roi 
pour toute la monarchie. On peut dire de notre gra- 
cieux souverain que son peuple n'a pas de secrets 
pour lui. 

DON JUAN, après avoir lu. 

Une partie de chasse que don Ribéra me propose 
dans les plaisirs de Sa Majesté. J'ai bien autre chose 
en tête! 

RAPHAËL. 

D'ailleurs votre dernière campagne contre le gibier 
du roi a failli vous coûter cher. Vrai Dieu! il vau- 
drait mieux tuer dix hérétiques dans ses États qu'un 
lièvre sur ses domaines. 

DON JUAN. 

Eh! si l'on n'y courait risque de la vie, qui donc 
s'en donnerait la fatigue? c'est le danger qui me 
tente, et non le gibier, dont je n'ai que faire. J'abat- 
trais sans émotion un troupeau de daims sur mes 
terres, et le cœur me bat pour une perdrix tirée par 
contrebande. 

RAPHAËL. 

Toujours comme moi; chasseur avec plaisir, bra- 
connier avec volupté. 

DON JUAN. 

Ah! le danger! le danger! voilà l'émotion qui me 
plaît. Dans un duel ou dans une bataille, sous quel- 
que forme qu'il se présente, il est le bienvenu. Si 
j'étais né roi, j'étoufferais dans mes États, et je ne 
pourrais respirer à l'aise que dans ceux des autres. 

RAPHAËL. 

J'étais de même en mariage. Mais concevez la na- 
ture humaine : une humeur si belliqueuse dans le 
fils du seigneur le plus pacifique!... 



424 DON JUAN d'autriche 

DON JUAX. 

Cela te surprend ? 

RAPHAËL. 

Jusqu'à un certain point; cependant il me vient 
toujours une idée qui me fait rire quand je vois un 
fils qui ne ressemble pas à son père. 

DON JUAN. 

Écoute donc : j'entends le bruit d'un carrosse. 

RAPHAËL. 

A cette heure! eh! oui vraiment : on s'arrête, on 
frappe à la porte. 

DON JUAN. 

Serait-ce don Ribéra? quelle imprudence ! {Cou- 
rant à la fenêtre.) Non, je vois deux cavaliers que 
je ne connais pas. 

. RAPHAËL, qui Va suivi. 

Grands chapeaux rabattus, manteaux sombres, 
figures à l'avenant : c'est une grave visite pour don 
Quexada. 

DON ivxy, faisant un pas vers sa chambre. 

Prenons garde qu'on ne nous surprenne ici : viens 
donner à ma toilette et à mon air quelque chose qui 
sente la vocation. 

RAPHAËL. 

Nous aurons de la peine. 

DON JUAN, s'arrêtant. 
Mon pauvre père! comme je le trompe! et je 
l'aime pourtant. Ah! Raphaël, si mon père n'était 

que mon oncle!... 

RAPHAËL. 

Il pourrait se vanter d'avoir pour neveu le plus 
déterminé démon de toutes les Espagnes. Si celui-là 
entre dans un couvent... 

DON JUAN. 

Ce sera dans un couvent de femmes. 



ACTE I, SCÈNE V. 42ît 

RAPHAËL. 

Je vous y suivrai, sœur Juana. 

DO.N JUAN. 

Oui, frère Raphaël, pour m'absoudre de mes pé- 
chés; et l'occupation ne te manquera pas. (En ren- 
trant dans sa chambre.) A ma toilette! à ma toi- 
lette ! 

RAPHAËL, courant après lui. 

Le joli moine qu'il aurait fait! 

SCÈNE V. 
DON RUY GOMÈS, PHILIPPE II, DOMINGO. 

PHILIPPE II. 

Dites à votre maître que le comte de Santa-Fiore 
désire lui parler. 

DOMINGO. 

Don Quexada vient d'arriver d'un long voyage ; il 
repose, et je crains que Votre Excellence ne soit for 
cée d'attendre. 

PHILIPPE II. 

J'attendrai. 

DOMINGO. 

Mais avec tout le respect que je dois à Votre Ex- 
cellence... 

PHILIPPE II, 

Vous ne voyez pas que j'attends déjà! 
DOMINGO, à part, en sortant. 
Il parait qu'il n'en a pas l'habitude. 



^20 DON JUAN D'AUTRICHE. 

SCÈNE VI. 

DON RUY GOMÈS, PHILIPPE II. 

PHILIPPE II, qui jette son manteau siir un siège 
et s'assied. 

Quel ennui! que les tro's dernières lieues sont 
longues en voyage ! 

GOMÈS. 

Comme tout ce qu'on voudrait voir finir. Mais nous 
voici chez l'ancien serviteur de votre auguste père. 
Ce qui' me surprend, c'est qu'un tel monarque ait 
pu choisir un pareil conseiller. 

PHILIPPE II. 

Je n'en serais pas moins surpris que vous, si les 
rois, quand ils choisissent un conseiller, prenaient 
l'engagement de suivre ses conseils. 

GOJIÈS. 

Du secret, de la probité! j'en conviens... 

PHILIPPE II. 

C'est bien quelque chose, don Gomès. 

G03IÈS. 

Mais point de caractère. 

PHILIPPE II. 

Les gens qui en ont beaucoup usent volontiers de 
ceux qui n'en ont pas. 

GOMÈS. 

Reculant au premier péril, embarrassé du moindre 
obstacle, trop convaincu qu'il est habile, pour ne pris 
être souvent dupe : tant de réputation et si peu de 
mérite! c'est gagner sans mettre au jeu. 

PHILIPPE II. 

11 ressemble à bien d'autres qu'on croit des hommes 
supérieurs tant que le génie les emploie : les aban- 



ACTE l, SCtNE VI, 427 

donne-t-il, on est tout étonné de les trouver mé- 
diocres. 

GOMÈS. 

Votre Majesté fait d'avance l'histoire de ses mi- 
nistres... Mais elle rêve profondément, sans doute à 
ce jeune don Juan? 

PHILIPPE II, se levant. 

Je ne puis tenir en place. Pourquoi l'ai-je vue? 
ah! pourquoi l'ai-je vue? c'est toi qui m'as dit dans 
les jardins d'Aranjuez: Regardez-la, sire, qu'elle est 
belle! 

GOMÈS. 

Quoi! cette image vous poursuit encore? 

PHILIPPE II. 

Non , je n'y songe plus; je n'y veux plus songer. 
Comme vous le disiez, c'est don Juan qui m'occupe. 

GOMÈS. 

Peut-être le sang vous parle , et votre cœur s'é- 
meut au moment où vous allez décider de son sort. 

PHILIPPE II. 

Et de quel sentiment serais-je ému? L'ai-je assez 
connu pour l'aimer'^ puis-je lui reprocher quelque 
chose pour le haïr ? Où est le bien qu'il m'a fait? 
où sont ses torts envers moi? 

GOMÈS. 

Il n'en a eu qu'un seul. 

PHILIPPE II. 

Lequel.? 

GOMÈS. 

Celui de naître. 

PHILIPPE II. 

Par le salut de mon âme, je conviens que c'est 
vrai. Oui , cet homme a un tort irrémissible : lo 
même sang couie dans nos veines. Je me plaisais à 
être unique; cependant j'ai promis, promis sur l'É- 
vangile. 



428 DON JUAN d'autriche. 

GOMÈS. 

Rome peut tout délier sur la terre. 

PHILIPPE II. 

Oh! je m'humilie devant le pouvoir de Rome; 
mais Rome ne fait rien pour rien.' 

GOMÈS. 

Profonde vérité. 

PHILIPPE II. 

Je le verrai, ce don Juan; je lirai dans son âme. 
S'il est ce qu'il doit être, je le reconnais, et un cé- 
Hbat volontaire ensevelit dans les dignités ecclésias- 
tiques sa naissance, ses prétentions et sa postérité. 
Mais si je surprends sur ses lèvres un soupir de re- 
gret pour les pompes et les plaisirs de ce monde , 
si l'esprit de révolte est en lui, je l'oublie, et pour 
peu qu'il ait percé le mystère de sa naissance, je... 
Dieu m'inspirera. 

GOMÈS. 

Je comprends. 

PHILIPPE II. 

Que ne puis-je me délivrer de tous les souvenirs 
qui me tourmentent aussi facilement que du sienî 
Quoil j'ai fait pour elle ce que je ne fis jamais pour 
aucune autre! La suivre deux fois sous un déguise- 
ment ! me mêler à la foule pour m'attacher à ses pas 
dans les obscures allées du Prado! et tout cela par 
tes conseils! et tout cela en pure perte! 

GOMÈS. 

Pouvais-je croire, sire, que cette jeune fille, ou 
que cette veuve, car j'ignore qui elle est, échapperait 
à mes recherches? 

PHILIPPE II. 

Ses habits de deuil vous trompent : ce n'est point 
une veuve; c'est une jeune fille dans toute la can- 
deur de son âge, dans toute la fleur de l'innocence 



ACTE I, SCÈNE VI. 429 

et de la beauté. Une veuve! je serais jaloux du 
passé... Mais pourquoi donc me parlez-vous d'elle^ 

GOMÈS. 

C'est vous, sire, qui le premier... 

PHILIPPE II. 

N'avez-vous aucune affaire, aucune nouvelle qui 
puisse s'emparer de ma pensée? 

GOMÈS. 

Une seule, elle concerne la foi. 

PHILIPPE II. 

La foi! parlez, parlez. 

GOMÈS. 

On m'écrit que, dans une des vallées du Piémont, 
plusieurs de vos sujets sont soupçonnés d'hérésie. 
Voici ma réponse. 

PHILIPPE II, lisant. 

C'est trop long. Point de procès; en matière de 
religion, on ne juge pas, on frappe. Trop long! vous 
dis-je; écrivez. 

GOMÈS. 

Dictez, sire. 

PHILIPPE II. 

Trois mots : « Tous au gibet. » 

GOMÈS. 

Votre Majesté épargne le travail à son secrétaire. 

PHILIPPE II. 

Un prêtre, pour les assister à l'article de la mort, 
s'ils veulent se repentir; s'ils veulent discuter, le 
bourreau. 

GOMÈS. 

On a bien raison de dire que Philippe II est le plus 
ferme appui de la foi catholique. 

PHILIPPE II. 

Le ciel me devrait une récompense. Mais qui sait, 
Gomès, si tu ne seras pas pour moi l'instrument de 
sa miséricorde? ne m'as-tu pas dit que mon suppUce 



430 DON JUAN D'AUTRICHE. 

finirait ici? n'as-tu pas des renseignements sûrs? ne 
crois-tu pas qu'elle habite Tolède? est-ce vrai ou 
faux? 

GOMÈS. 

Je le crois toujours, et, cette nuit, quelques gens 
à moi ont dû faire des recherches pour découvrir sa 
demeure. 

PHILIPPE II. 

Puisses-tu réussir, Gomès, et ma reconnaissance 
sera sans bornes; car je veux bien mettre devant toi 
toutes les plaies de mon cœur à découvert : elle 
m'obsède, cette femme; c'est mon mauvais génie; 
c'est un rêve qui me dévore, une sorte de possession. 
Je la retrouve entre celui qui me parle et moi, entre 
moi et le Dieu qui m'écoute. J'y songe!... aujourd'hui 
même, encore aujourd'hui, j'ai omis de le prier. A.h! 
cet état ne peut durer; il est intolérable; il met en 
péril ma \de dans ce monde et mon éternité dans 
l'autre. Oui, je vais jusqu'à former des vœux contre 
moi-même... 

GOMÈS. 

Vous, sire! 

PHILIPPE II. 

Jusqu'à désirer qu'une vieillesse anticipée vienne 
tout à coup me glacer le cœur. Mes sens bcraient 
éteints alors, et mes passions seraient mortes. Je me 
plongerais dans une idée unique, celle d'agrandir 
assez mes royaumes pour qu'il me devînt possible 
d'extirper de l'Europe jusqu'aux dernières racines du 
judaïsme et de l'hérésie. Alors, sourd à la voix des 
plaisirs et aux cris delà douleur, je n'entendrais quo 
les ordres de l'Église. Je ferais passer par le fer et 
par les flammes tous ceux qui ne penseraient ni 
comme elle ni comme moi, et, me réjouissant dans 
mes œuvres, j'aurais la conscience tranquille, l'Église 
me bénirait, et je mourrais en chrétien. 



ACTE I, SCÈNE VII. 431 

GOMÈS. 

Plus lard, sire, dans bien des années, Dieu vous 
accordera cette grâce; mais aujourd'hui... 

PHILIPPE II. 

C'est de toi que dépendent mon repos et mon bon- 
heur; fais que je la revoie, et demande tout, je te 
donnerai tout : trésors, pouvoir, grandesse. Je te 
dirai de te couvrir devant moi ; tu seras tutoyé par 
le duc d'Albe. 

GOMÈS. 

Qui a tant de plaisir à me dire vous! Ou cette 
femme n'est plus de ce monde, sire, ou je la trou- 
verai. 

PHILIPE II. 

Cours, Gomès, j'entends don Quexada. Réussis,et 
compte sur les promesses de ton maître. [A part.) 
Vanité humaine! il va tout mettre en œuvre, et cela 
pour être tutoyé par un homme qu'il déteste. 

SCÈNE VIL 

PHILIPPE II, DON QUEXADA. 

DON QUEXADA. 

Son Excellence me pardonnera si j'ai tardé.. . Quoi ! 
sire, c'est vous! [Mettant un genou en terre.) Votre 
Majesté a daigné... 

PHILIPPE II. 

Parlez-moi debout. Laissez là les respects; le roi 
n'en veut pas, et le comte de Santa-Fiore n'y a 
pas droit. Vous êtes venu à Madrid, et vous avez eu 
tort. 

DON QUEXADA. 

Mais, sire... 



432 DON JUAN d'autriche. 

PHILIPPE II, avec impatience. 
Encore!... je vous dis que vous avez eu tort : je 
me souviens de tout. Venir me rappeler une pro- 
messe, c'est supposer que j'ai pu l'oublier. 

DON QUEXADA. 

Loin de moi cette pensée! je prie... Votre Excel- 
lence de trouver mon excuse dans la tendre affection 
que je porte à mon élève. 

PHILIPPE II. 

Aussi je pardonne. Je compte que vous avez gardé 
mon secret? 

DON OUEXADA. 

Avec une fidélité scrupuleuse. 

PHILIPPE II. 

Que vous avez ponctuellement exécuté mes or- 
dres? 

DON QUEXADA. 

A la lettre ; et le ciel m'a fait la grâce de réussir 
par delà mes espérances. Je puis sans vanité vous 
donner don Juan pour le modèle de l'éducation chré- 
tienne. 

PHILIPPE II. 

C'est beaucoup dire. 

DON QUEXADA. 

Vous trouverez en lui un pieux jeune homme 
aussi dégagé des vanités du siècle que peu touché 
de ses plaisirs. Il passe les jours et les nuits à médi- 
ter. Il consume la pension que vous lui faites en au- 
mônes comme son temps en prières; enfin, ce qui 
est pour moi un sujet continuel d'édification, il unit 
la ferveur d'un vieux cénobite à toute la timidité 
d'une jeune fille. 

PHILIPPE II. 

C'est donc le meilleur chrétien du royaume? 

DON QUEXADA, s'incUnant. 
Après le roi. 



ACTE 1, SCftNK VII. 433 

PHILIPPE ir. 

Et l'évéque de Ciiença, je pense? 

DON QUEXADA, s'inclinmit de nouveau. 

Après le roi et le confesseur du roi. J'avouerai 
même que mon inquiétude est d'avoir passé mes in- 
structions. Je crains que les honneurs de l'Église, 
qui ne peuvent lui manquer, n'effarouchent sa mo- 
destie, tant il a pris un goût vif pour l'obscurité du 
cloître, 

PHILIPPE II. 

Il n'y a point de mal à cela; si ce que vous dites 
est exactement vrai, comme je le crois, je vais re- 
connaître et embrasser mon frère. Mais je veux en 
juger par moi-même. 

DON QUEXADA. 

Vous le pouvez dès à présent. Dans quelque mo- 
ment qu'on le surprenne, on est sur de le trouver 
occupé de ses devoirs religieux. 

PHILIPPE II. 

Il vaut donc mieux que moi; car vous me rappelez 
que je ne me suis pas acquitté des miens. C'est un 
assez dur châtiment que de m'en accuser devant 
vous; je le fais en toute humilité : mais trouvez-moi 
une salle retirée de cette maison où je puisse me 
recueillir devant Dieu et réparer ma faute. 

DON QUEXADA. 

Permettez que je vous précède. 

PHILIPPE II. 

Non , restez. Préparez votre élève à rgcevoir le 
comte de Santa-Fiore, qui désormais a seul des droits 
sur lui. Pas un mot de plus! Quant à son goût pour 
le cloître, dès aujourd'hui je veux le satisfaire ; vous 
pouvez le lui dire. 

DON QUEXADA. 

Puisque vous refusez mes humbles services. [Appe- 
lant) Domingo!... [A celui-ci qui entre.) Conduisez 

n. 25 



434 DON JUAN D'AUTRICHE, 

Son Excellence au bout de la petite galerie, dans 
Toratoire de don Juan. [Au roi.) Vous vous trouverez 
au milieu des objets de sa vénération habituelle. 
(fl le reconduit en s'inclinant à plusieurs reprises.) 

PHILIPPE II 

Bien, bien, seigneur Quexada. C'est assez. [Avec 
intention.) C'est trop. 

SCÈNE VIll. 

DON QUEXADA, puis DON JUAN. 

DON QUEXADA. 

Voici donc le grand jour arrivé! Affranchi d'un 
secret royal dont je me suis toujours défié, je ferai 
désormais ma sieste sans mauvais rêves. Mon élève 
va monter à la place qui lui est due, et je vais ren- 
trer dans la douce possession de moi-même. Je ne 
me sens pas d'aise, et les larmes m'en viennent aux 
yeux. [Ouvrant la porte de la chambre de don Juan.) 
Don Juan, mon cher don Juan, accourez!... 

DON JUAN. 

Mon père, je suis heureux de vous revoir. 

DON QUEXADA. 

Je le suis plus encore de vous presser dans mes 
bras, et de vous annoncer une nouvelle qui doit vous 
combler de joie. 

DON JUAN. 

Laquelle? 

DON QUEJtADA. 

Le plus ardent de vos désirs va bientôt se réaliser; 
votre bonheur va commencer d'aujourd'hui. 

DON JUAN. 

Je vous jure, mon père, qu'il est commencé depuis 
six mois. 



A-CTi: I, SCÈNE VIII. 435 

DON QUEXADA. 

Depuis le jour de votre conversion, c'est vrai; 
mais enfin, vous allez recueillir le fruit de votre do- 
cilité et de votre excellente conduite. Recevez- en 
donc mon compliment, que je vous adresse du fond 
de l'âme : dans quelques heures vous entrez au mo- 
nastère. 

DON JUAN. 

Au monastère! dans quelques heures!... et celte 
résolution est irrévocable? 

DON QUEXÂDA. 

Tellement irrévocable, qu'aucune considération de 
tendresse ne Tébranlera, que nulle puissance hu- 
maine ne saurait la changer. 

DON JUAN. 

Alors je dois vous dire toute la vérité. 

DON QUEXADA. 

Dites-la : il ne peut être pour moi que très-agréable 
et très-édifiant de l'entendre. 

DON JUAN. 

Aussi bien je suis las de la contrainte que je m'im- 
pose, je me sens mal à l'aise sous un masque, et il 
est temps de secouer ces apparences menteuses qui 
me dégradent à mes yeux. 

DON QUEXADA. 

Que me parlez-vous de contrainte, de masque?.., 
qu'est-ce que tout cela veut dire? 

DON JUAN. 

Que je vous trompais, mon père. 

DON QUEXADA. 

Vous ! 

DON JUAN. 

Depuis six mois je vous trompais. Cette ferveur que 
vous admiriez , elle était feinte , mes dehors de piété 
n'étaient qu'un jeu. J'aime la liberté avec toute i'é- 



436 DON JUAN d'aUTRICHE. 

nergie dont je hais l'esclavage du cloître; je l'aime 
d'un amour immodéré, sans bornes. Le jour est moins 
doux pour moi que la liberté; l'air que je respire est 
moins nécessaire à ma vie, et vous pouvez juger que 
si j'ai pu descendre jusqu'à tromper pour en jouir en 
secret, je ne reculerais pas d^-^vant tous les supplices 
pour la défendre à force ouverte. 

DON QUEXADA. 

Quoi! vous... mon vertueux élève!... je suis con- 
fondu, et les bras me tombent de saisissement. 

DON JUAN. 

Pardon, mon père, cent fois pardon! ah! croyez 
que cotte ruse coûtait plus encore à ma tendresse 
pour vous qu'à ma fierté, qui s'en indignait; mais 
pourquoi me demander des vertus trop au-dessus de 
ma faiblesse? Il n'est rien d'aussi respectable à mes 
yeux qu'un prêtre digne de ce nom. L'Espagne en 
compte un grand nombre, je le sais; je reconnais en 
eux une supériorité de nature , ou une force de vo- 
lonté devant lesquelles je m'humilie. Moins je les 
comprends, plus je les honore, mais plus aussi je 
sens en moi l'impuissance de les imiter, et le besoin 
de vous dire dans mon désespoir : J'en suis incapa- 
ble, je ne le peux pas; non, mon père, je ne le peux 
pas. 

DON QUEXADA. 

Modérez-vous, je vous en supplie, et ne tombez 
pas dans l'exagération. L'Église, en mère prudente, 
n'exige pas de tous les siens les mêmes sacrifices; il 
en est qu'elle prédestine aux honneurs et même à la 
gloire. Je n'en veux pour exemple que notre immor- 
tel cardinal Xi menés; et quant aux innocents plaisirs 
du monde, je puis vous affirmer que j'ai connu à 
Rome beaucoup de ses collègues qui se les permet- 
taient sans que la chose fît scandale, et qui vivaient 
absolument comme vous et moi. 



ACTE I, SCÈNE VIII. 437 

DON Jl AN. 

Comme vous, mon père, c'est possible, mais comme 
moi! sentez-vous bien toute la force de ce que vous 
me dites? Voulez-vous que je porte dans un cloître 
les désordres à peine tolérables dans votre maison? 
voulez-vous que je cache sous la robe d'un moine ce 
qui n'était que faiblesse en moi, et ce qui serait crimo 
en lui?... 

DON QUEXADA. 

Grand Dieu! don Juan, quelles intentions me sup- 
posez-vous? 

DON JUAN. 

Eh ! que faudrait-il donc faire? me soumettre : com- 
battre sans cesse des passions que je n'étoufferais 
pas, m'efforcer de plier mon orgueil à une obéissance 
contre laquelle tout mon être se révolte? Le dernier 
degré de la honte ou de la misère, voilà ce que vous 
me proposez. Oh! non, non, vos entrailles de père 
vont s'émouvoir, et vous n'aurez pas la dureté de me 
réduire à cette alternative horrible d'être le plus in- 
fâme ou le plus malheureux de tous les hommes. 

DON QUEXADA. 

Je suis si stupéfait, que je n'ai pas une bonne rai- 
son à lui donner, moi qui voulais en faire une des 
colonnes de la foi chrétienne ! 

DON JUAN. 

Eh pourquoi le vouliez-vous? quel motif, que je ne 
puis m'expliquer, vous poussait à sacrifier votre seul 
fils, le seul héritier de votre nom et de vos titres? Me 
jugiez-vous indigne de les porter? Détrompez-vous: 
il y a de l'avenir en moi , il y a en moi de la gloire 
et du bonheur pour vos vieux jours. Vous serez fier 
de m'avoir donné la naissance; vous sentirez votre 
vieillesse rajeunir entre moi et une femme digne de 
mon amour et de votre tendresse... 



438 DON JUAN D'AUTRICHE. 

DON QUEXADA. 

Une femme! 

DON JUAN. 

Au milieu d'une famille nouvelle, de mes enfants, 
oui, de mes enfants qui vous chériront à leur tour. 

DON QUEXADA. 

Une femme! des enfants! bonté du ciel! où avez- 
vous la tête ? 

DON JUAN. 

Je tombe à vos pieds , je m'y traînerai s'il le faut ; 
je les baise, ces mains dont j'ai reçu tant de caresses, 
et qui m'ont béni tant de fois... 

DON QUEXADA. 

Il m'épouvante et m'attendrit tout ensemble. 

DON JUAN. 

Ne les retirez pas de moi , laissez-moi les couvrir 
de mes larmes. Ah! vous pleurez, mon père, vous 
pleurez... non, vous ne prononcerez pas mon arrêt 
de mort; vous ne pourrez pas vous résoudre à con- 
damner votre fils unique. 

DON QUEXADA, Cil plcurant . 
Mais, mon fils, mon cher fils! je ne suis pas votre 
père. 

DON JUAN , qui se relève. 

Vous n êtes pas mon père ! 

DON QUEXADA. 

Don Juan, vous êtes sorti d'une maison plus illus- 
tre que la mienne, et celui de qui vous tenez la vie... 

DON JUAN. 

Quel est-il? où puis-je le trouver? Parlez, ah! par- 
lez donc. 

DON QUEXADA 

Hélas! il n'est plus de ce monde. [A part.) Je puis 
le dire sans mensonge. 



ACTE I, SCÈiNE VIII. 430 

DON JUAN. 

Jo 1 ai perdu ! 

DON QUEXADA. 

Mais il a transmis tous ses droits, son autorité tout 
entière au comte de Santa-Fiore, qui vient d'arriver 
chez moi, et que vous allez voir dans un moment. Lui 
seul peut vous découvrir le secret de votre naissance; 
c'est un seigneur bien puissant, bien respectable, et 
dont les ordres doivent être sacrés pour vous. 

DON JUAN. 

Vous n'êtes pas mon père! {Avec un transport de 
joie.) Je suis donc libre! 

DON QUEXADA. 

Pas du tout. [Aj)art.) Et le roi qui est là, qui peut 
nous surprendre à toute minute! 

DON JUAN , parcourant la scène à grands pas. 
Je suis maître de mes actions. 

DON QUEXADA, QUi IC SUH. 

INJais encore moins! je croyais le calmer, et le voilà 
parti comme un cheval échappé. 

DON JUAN. 

Désormais, je puis faire, je puis dire tout ce qu'il 
me plaira. 

DON QUEXADA. 

Ne vous en avisez pas. Respectez le comte de Santa- 
Fiore, il y va de votre avenir, de votre fortune... 

DON JUAN. 

Ma liberté avant tout ! 

DON QUEXADA. 

De votn; vie. 

DON JUAN. 

Avant tout ma liberté ! Que je suis heureux ! (^'m- 
hrassant don Quexada.) Oh! Dieu! je crois que je 
vous aime encore davantage depuis que je ne suis plus 
forcé de vous respecter. 



4i0 DON JUAN D'AUTRICHE. 

DON QUEXADA. 

Il exlravague. Je vous en conjure, mon enfant, 
contenez-vous; ne le heurtez pas quand il va venir; 
gagnons du temps, par pitié, gagnons du temps!... 
[Apercevant Philippe II.) Mon Dieu! c'est lui : le 
beau chef-d'œuvre que j'ai fait là ! 



SCÈNE IX. 
DON JUAN, DON QUEKADA, PHILIPPE II. 

PHILIPPE II. 

Voici votre élève, don Quexada? 

DON QUEXADA. 

Oui, seigneur comte, c'est la personne que... c'est 
co jeune don Juan qui... [A part.) Je ne sais plus ce 
que je dis. [Au roi.) Votre Excellence me trouve en- 
core tout ému : l'idée d'une séparation nous a telle- 
ment attendris l'un et l'autre... 

PHILIPPE II. 

Je le comprends. (.4 part, en examinant don Juan.) 
Comme il ressemble à mon père ! plus que moi : cette 
ressemblance me déplaît. 

DON JUAN , à part, en regardant le roi. 
Il a une figure sévère qui ne me revient pas du 
tout. 

PHILIPPE II, à don Quexada. 

Veuillez nous laisser ensemble. 

DON QUEXADA. 

Votre Excellence ne sera pas surprise qu'au mo- 
ment de me quitter, il montre dans cet entretien de 
bien vifs regrets... 

PHILIPPE II. 

C'est naturel. 



ACTE I, SCÈNE X. 4 il 

DON QUEXADA, 

Si vous avez pour agréable que je reste, je pourrai 
vous expliquer... 

PHILIPPE II. 

J'aime mieux qu'il s'explique lui-même; c'est par 
lui-même que je veux le connaître. 
DOiN JUAN , à part. 
11 sera au fait en deux mots. 

DON QUEXADA. 

Je me retire. [Bas à don Juan.) Je vous en conjure 
encore : pour Dieu ! ne lui résistez pas. 

PHILIPPE II, d'un ton plus ferme. 
Laissez-nous, je vous le demande en grâce. 

DON QUEXADA. 

Je m'empresse d'obéir. [A part.) Les voilà en face 
l'un de l'autre ; que le ciel nous protège : comment 
tout cela va-t-il finir? 

SCÈNE X. 

DON JUAN , PHILIPPE IL 

PHILIPPE II, à part. 

Quoi qu'il fasse , pas un des replis de son cœur 
ne m'échappera. [A don Juan en s' asseyant.) Ap- 
prochez. 
[Don Juan va chercher un fauteuil et vient s'asseoir 

auprès de lui.) 
PHILIPPE II , après l'avoir regardé avec étonnemcnt. 

[A part.) Après tout, il ne me connaît pas. [Haut.) 
On m'a dit beaucoup de bien de vous , seigneur don 
Juan. 

DON JUAN. 

J'aimerais mieux , seigneur comte , qu'on vous en 
oiit dit un peu de mal; je serais plus sûr de faire 
honneur à l'opinion que vous auriez de moi. 



442 DON JUAN d'autriciie. 

PHILIPPE II. 

Voilà de Thumilité ; je vous en sais gré : c'est une 
des vertus que je désirais le plus vivement trouver 
en vous. 

DON JUAN. 

Vous êtes trop bon ; j'ai moins d'humilité que de 
franchise. 

PHILIPPE II. 

Cette qualité m'est aussi particulièrement agréable, 
et je vais la mettre à l'épreuve. Vous avez beaucoup 
médité, jeune homme? 

DON JUAN. 

Moi?... 

PHILIPPE ;ï. 

Beaucoup , je le sais. Les réflexions mûrissent la 
jeunesse; dites-moi quel a été le résultat des vôtres, 
et quelle est la carrière où votre nature vous porte de 
préférence. Que j'aie la satisfaction de vous entendre 
développer les plans que vous avez conçus dans la 
solitude pour votre avenir, et jusqu'aux sentiments 
les plus intimes de votre belle âme. Ne vous trompez- 
vous pas sur votre vocation? expliquez -vous sans 
aucun déguisement. 

DON JUAN. 

Je ne vous laisserai rien à désirer. Eh bien donc, 
mon gentilhomme , partons d'un principe : il n'y a 
que trois choses dans la vie : la guerre, les femmes et 
la chasse. 

PHILIPPE II. 

Comment? répétez; j'ai mal entendu sans doute. 

DON JUAN. 

Ou les femmes, la chasse et la guerre : dans l'ordre 
que vous voudrez, je n'y tiens pas, pourvu que tout 
s'y trouve. 



ACTE I, SCÈNE X. 443 

PHILIPPE II. 

Me répondez-vous sérieusement? 

DON JUAN. 

Comme vous m'interrogez ; je ne puis pas dire 
plus. 

PHILIPPE II. 

Vous conviendrez que voilà de singulières disposi- 
tions pour entrer au couvent. 

DON JUAN. 

Aussi n'en ai-je pas la moindre envie ; et je met- 
trais plutôt le feu à tous les couvents de l'Espagne 
que de faire mes vœux dans un seul. 

PHILIPPE II, se levant avec vivacité. 
Miséricorde ! quelle vocation ! 
DON JUAN , froidement, en frappant du revers de la 
main sur le fauteuil du roi. 
Asseyez-vous, asseyez-vous donc. C'est la mienne: 
vocation vers la révolte, contre tout ce qui peut gêner 
mon indépendance ou mes plaisirs; vocation de corps 
et d'âme pour tout ce qui rend la vie douce ou glo- 
rieuse ! 

PHILIPPE II. 

Alors, don Quexada s'est joué de moi. 

DON JUAN. 

Non pas, l'excellent homme ! c'est moi qui me suis 
joué de lui, et je m'en accuse avec cette humilité que 
vous aimez, et cette franchise qui vous est particu- 
lièrement agréable. 

PHILIPPE II, sévèrement. 

Seigneur don Juan!... [A part, en se rasseyant.) 
Mais j'irai jusqu'au bout. 

DON JUAN. 

Je crois vous avoir donné tous les renseignements 
désirables sur mes principes. J'ajouterai que vous 
voilà plus avant que moi dans mes affaires person- 



ii't DON JLAN d'aUTRICHE. 

nelles : car vous savez qui je suis, et je ne le sais 
pas; veuillez donc m'instruire, afin que je me con- 
naisse aussi parfaitement que vous me connaissez 
vous même. 

PHILIPPE II. 

Votre père , qui m'a revêtu de son autorité sur 
vous, a mis à la révélation de ce secret des condi- 
tions... 

DO.N JUAN. 

Que je devine, et que je vous dispense de m'expli- 
quer; mais mon père n'était pas un despote. 

PHILIPPE II. 

Qu'en savez-vous? 

DON JUAN. 

Étrange manière de me le faire aimer! 

PHILIPPE II. 

Peut-être avait-il le droit de l'être. 

DON JUAN. 

Le roi ne Ta pas lui-même. Si mon père vivait en- 
core, lui, dont on invoque l'aiitcrité pour en abuser, 
il rougirait de la pousser jusqu'à la tyrannie. 

PHILIPPE II. 

On vous a dit qu'il ne vivait plus? 

DON JUAN. 

Pour mou malheur ; mais , lui mort , je ne dois à 
qui que ce soit le sacrifice de mes penchants et de ma 
dignité. 

PHILIPPE II. 

Cependant je vous dirai qu'il dépend de vous d'être 
quelque chose dans le monde, ou de rester un homme 
de rien. 

DON JUAN. 

Et je vous répondrai qu'on ne reste pas un homme 
de rien, quand on est un homme de cœur. La plus 
haute naissance ne vaut pas le prix dont il faudrait 



ACTE f, SCkSE X. 445 

acheter la mienne. De quoi s'agit-il? d'un héritage 
qu'on me refuse? je m'en passerai; d'un nom qu'on 
veut me vendre trop cher? avec mon sang, je saurai 
m'en faire un à meilleur marché. Maintenant parlez, 
si bon vous semble. Ne le voulez-vous pas? libre à 
vous ; mais brisons là [en se levant), et adieu, comte 
de Santa-Fiore ; l'homme de rien n'a pas besoin de 
vous pour devenir quelque chose. 

PHILIPPE II , en souriant. 
Asseyez-vous à votre tour, et causons sans nous 
fâcher. Vous avez donc un penchant invincible pour 
les armes? 

DON JUAN. 

Invincible; je suis Castillan, c'est tout dire. Accu- 
sez-moi d'ambition, vous le pouvez; je conviens que 
j'en ai. Riez de mon orgueil, je vous le permets ; car, 
malgré mon néant, il me semble que je suis plutôt né 
pour commander que pour obéir. Je ne m'en ferai 
pas moins soldat; mais vous êtes puissant, et si, avec 
son autorité, mon père vous avait transmis un peu de 
sa tendresse pour moi, je ne serais pas soldat long- 
temps. 

PHILIPPE II. 

Il est vrai que je pourrais vous pousser dans celte 
carrière. 

DON JUAN, avec effusion. 

Faites-le donc, et j'en serai reconnaissant toute ma 
vie. 

PHILIPPE II. 

Je ne m'engage pas ; cependant je ne dis pas non. 

DON JUAN. 

C'est quelque chose. Votre sévérité met entre nous 
dix bonnes années; mais si je suis dans l'âge oîi on 
fait des folies , vous êtes encore dans celui où on les 
pardonne. [Rapprochant son fauteuil de celui du roi.) 



44G DON JUAN D'AUTRICHE, 

Et j'étais sûr que deux jeunes gens finiraient par 
s'entendre. 

PHILIPPE II. 

Mais ai-je reçu toutes vos confidences de jeune 
homme? l'amour de la liberté est-il bien véritable- 
ment le seul amour qui vous éloigne du cloître ? Je 
vous le demande en ami. 

DON JUAN. 

Avant de répondre à celte question très-amicale , 
j'en aurais deux qui ne le sont pas moins à vous 
adresser. 

PHILIPPE II. 

Lesquelles? 

DON JUAN. 

A-vez-vous jamais aimé, comte de Santa-Fiore? 

PHILIPPE II. 

Mais... oui. 

DON JUAN. 

Aimez-vous encoie? 

PHILIPPE II. 

Eh bien! je l'avoue, j'aime encore, et peut-être plus 
que je ne voudrais. 

DON JUAN, 5e levant. 

Vous aimez! voilà qui nous rapproche tout à fait; 

et moi aussi, j'aime la plus belle, la plus digne, la 

plus adorable femme qui soit au monde. 

PHILIPPE II , se levant aussi. 

Permettez-moi de réclamer pour ma maîtresse. 

DON JUAN. 

C'est juste, et je conviens d'avance que l'une n'est 
pas moins belle que l'autre; mais je reste convaincu 
que si vous ne partagez pas tous mes sentiments pour 
la mienne, il vous sera du moins impossible de lui 
refuser votre admiration. 

PHILIPPE II. 

Encore faudrait-il que je la connusse! 



ACTE 1, SCÈNE X. 447 

DON JUAN. 

C'est demander beaucoup; cependant écoutez : 
telle est ma confiance dans son empire sur ceux qui 
peuvent la voir et l'entendre , que je veux bien en 
venir aux conditions. Faisons un traité ; si vous ap- 
prouvez mon choix, vous donnerez votre consente- 
ment à un projet où j'attache mon bonheur, et vous 
me direz le secret que je veux savoir; jurez-le-moi, 
foi de Castillan ! 

PHILIPPE II. 

Foi de Castillan ! si j'approuve votre choix ; mais 
quand la verrai-je? 

DON JUAN. 

Aujourd'hui même, et chez elle : je n'y trouve au- 
cun inconvénient, carje suis majeur. Si j'obtiens votre 
agrément, j'en serai tout à la fois heureux et fier; et 
si je ne l'obtiens pas, je vous avoue que je pren- 
drai , à mon grand regret , le parti de m'en passer. 
Mais ne vous fâchez point , vous ne pourrez pas lui 
résister. 

PHILIPPE II. 

Je le souhaite pour vous. 

DON JUAN. 

J'en suis sur, et je veux lui annoncer votre visite. 
Après la messe , où nous allons tous deux, elle pour 
Dieu et moi pour elle, veuillez, si toutefois aucun 
autre rendez-vous ne s'y oppose, me rejoindre à sa 
demeure , cette jolie maison à l'entrée de Tolède, le 
cinquième balcon après l'église Saint-Sébastien. 

PHILIPPE II. 

Je vous promets de m'y rendre. { A part. ) Mon 
père ne pourra pas dire que je n'ai pas fait tout en 
conscience. 

DON JUAN. 

A revoir donc, chez dona Florinde! je vous le ré- 
pète, j'aurai votre consentement. J'en ai pour garants 



4i8 DON JUAN d'aUTRICIIE. 

les charmes dont je connais le pouvoir et l'amitié qui 
commence entre nous. [Lui prenant la main.) Oui , 
comte, je vous le dis franchement, je vous aime déjà 
comme un frère. 

PHILIPPE H. 

Vous allez vite. 

DON JUAN. 

C'est dans ma nature : j'aime ou je hais de premier 
mouvement. 

PHILIPPE II. 

Moi, je ne fais l'un ou l'autre qu'avec de bonnes 
raisons. 

DON JUAN. 

C'est que vous êtes de la cour et que je n'en suis 
pas [A don Quexada, qui enfr'ouvre la porte timi- 
dement.) Entrez donc, n'êtes-vous pas toujours mon 
père? entrez il n'y a point d'indiscrétion. 

SCÈNE XL 

DON JUAN, PHILIPPE II, DON QUEXADA, 

DON QUEXADA , avcc embarras. 
Oserai-je demander à Votre Excellence si elle est 
satisfaite? 

PHILIPPE II. 

Je vous fais mon compliment, seigneur Quexada. 

DON JUAN. 

Il y avait bien quelque chose à dire ; mais le comte 
est indulgent , et il a pris sur tout cela le parti qu'il 
fallait prendre. 

DON QUEXADA. 

Quoi ! véritablement '^ 

PHILIPPE II. 

Du moins, je serai décidé dans le jour. Quel- 



ACTE [, SCÈNE XII. 4iO 

rues alîaires m'appellent, permettez- moi de vous 
quitter. 

DON JUAN. 

On les connaît, vos graves affaires, et on sait qu'elles 
n'admettent pas de retard. 

PHILIPPE II ^ à Quexada. 

J'espère vous retrouver à un remlez-vcus que m'a 
donné votre élève. 

DON UUEXADA. 

Je n'aurai garde d'y manquer. 

DON JUAN. 

Chez une personne dont vous serez enchanté. En 
vous engageant à lui rendre visite, le comte n'a fait 
que prévenir mon invitation. 

PHILIPPE II. 

Je vous renouvelle mon compliment, don Quexada; 
votre élève vous fait honneur. 

DON QUEXADA. 

Votre Excellence me comble. 

PHILIPPE II. 

A revoir, seigneur don Juan. 
DON JUAN, qui lui serre la main en le reconduisant . 
A revoir, très-cher comte. 

DON QUEXADA , à part. 
Il le traite comme son camarade. 

SCÈNE XII. 

DON JUAN, DON QUEXADA. 

DON JUAN , se jetant dans les bras de Quexada. 

Ah! que je vous embrasse! tout va le mieux du 
monde; mais, adieu!... 

DON QUEXADA. 

Arrêtez : vous a-t-il dit qui vous êtes? 



4o0 DON JUAN D'AUTRICHE. 

DON JUAN , revenant. 

Pas encore : rendez-moi ce service-là , vous. 

DON QUEXADA. 

Qu'est-ce que vous me demandez, mon enfant? j'ai 
donné ma parole. C'est impossible. 

DON JUA??. 

Faites la chose à moitié; d!'es-moi au moins le 
nom de ma mère. 

DON QUEXADA. 

Est-ce que je le pourrais? c'est bien une autre dif- 
ficulté. 

DON JUAN. 

Comme vous voudrez. Le comte n'y met pas tant 
de mystère, et il doit tout me révéler cb^z elle, 

DON QUEXADA. 

Chez qui ? 

DON JUAN. 

Chez votre belle-fille. 

DON QUEXADA. 

Comment ? 

DON JUAN. 

Vous êtes de noce. 

DON QUEXADA. 

De noce , moi ! et de quelle noce? 

DON JUAN. 

Parbleu!... mon excellent ami , ce n'est pas de la 
vôtre, mais de la mienne. 

DON QUEXADA. 

Vous VOUS mariez ? 

DON JUAN. 

Et je compte qu'il sera l'un de mes témoins, vous 
l'autre. 

DON QUEXADA. 

Que me proposez-vous là? vous me faites trop 
d'honneur. 



ACTE I, SCÈNE XII. 451 

DON JUAN. 

Pas plus qu'à lui. 

DON QUEXADA. 

Je n'en reviens pas ; et il donne son consente- 
ment? 

DON JUAN. 

Ou peu s'en faut. C'est un très-galant homme , et 
nous serons bientôt amis intimes. Mais,adieu ! je cours 
vous attendre chez elle; Raphaël vous donnera son 
adresse. 

DON QUEXADA. 

Quoi! Raphaël , qui est dans ma maison depuis 
vingt ans, m'a trompé? 

DON JUAN. 

Par tendresse pour moi. 

DON QUEXADA . 

Et Domingo aussi ? 

DON JUAN. 



Par intérêt. 
EtGinès? 



DON QUEXADA. 



DON JUAN. 

Par bêtise ; mais ne leur en veuillez pas, si vous 
m'aimez ; ils l'ont fait pour mon bonheur. 

DON QUEXADA. 

Voilà bien le comble de l'humiliation; mes trois 
serviteurs ! n'est-il pas désespérant , pour un ancien 
conseiller inlime, d'avoir lutté de ruse toute sa vie 
avec les plus adroits, pour finir par être la dupe de 
trois imbéciles. 

DON JUAN. 

Ah ! mon respectable maître, c'est qu'il n'y a rien 
de si dangereux qu'un duel avec un sot, pour uii 
homme d'esprit : il oublie de se mettre en garde. 
Adieu! adieu ! je vais prendre mon épée, et je cours 
chez dona Florinde. 



452 DON JUAN d'aUTRICHE. 

DON QUEXADA. 

Son épée!... un mariage î Expliquez-moi donc?. 
Je ne sais plus où j'en suis. 

(// suit don Juan.) 



fc<Ê^£r-F=-2r-S^£^ 



ACTE DEUXIÈME 



Un salon richement décoré, chez dona Florinde. 

SCÈNE 1. 

DONA FLORINDE, qui achève sa toilette de mariée 
devant une glace^ DOROTHÉE. 

DOROTHÉE, se rcculant pour l'admirer» 
Oh! belle, mais belle!... 

DOXA FLORI.NDE. 

Comme une personne heureuse. 

DOROTHÉE. 

Est-ce que le voile n'est pas trop haut? 

DO.NA FLORINDE. 

Non... 

DOROTHÉE. 

Et celte boucle noire qui s'échappe !... 

DONA FLORINDE. 

Laisse-la faire ; un peu de désordre ne messied pas. 

DOROTHÉE. 

Tout vous irait, à vous. Que dira don Juan? il va 
tomber en extase, lui qui vous trouvait si charmante 
àous vos habits de deuil. 

DONA FLORINDE. 

J'étais bien triste pourtant : mon pauvre père m'a- 
vait laissée seule au monde. 



ACTE II, SCÈNE I. 453 

DOROTHÉE. 

Avec moi. 

DONA FLORÏNDE. 

Oui, avec toi qui m'as nourrie, toi, ma seconde 
mère, qui n'as cessé de veiller sur mon bonheur et do 
m'entretenir dans le respect des rites sacrés de notre 
foi, auxquels j'ai juré à mon père mourant de rester 
toujours fidèle. 

DOROTHÉE. 

Et bien vous en a pris ! Le Dieu de Jacob vous 
récompense; il vous donne un jeune mari d'une fi- 
gure qui prévient dès l'abord, d'une humeur qui 
plaît, d'un nom qui va de pair avecles plus nobles; 
et pour comble de perfection, il n'a pas plus do reli- 
gion que je ne lui en voulais. 

DONA FLORINDE. 

Pourquoi suis-je forcée de lui en faire un mérite? 

DOROTHÉE. 

S'il n'avait que celui-là, je vous plaindrais; mais 
il est aussi aimable qu'il est tendre, brave comme 
les Machabées; et depuis votre voyage à Madrid, je 
sens plus que jamais qu'il vous faut un protecteur. 

DONA FLORINDE. 

Ce voyage, c'est toi qui l'as voulu. 

DOROTHÉE. 

Sans doute, afin de rentrer, s'il était possible, dans 
les soixante mille doublons prêtés à l'empereur Char- 
les-Quint par votre père, et pour lesquels il n'a ja- 
mais reçu qu'un beau remercîment. 

DONA FLORINDE. 

Que pouvions-nous espérer? n'a-t-il pas abdiqué, 
l'empereur? 

DOROTHÉE. 

Sa couronne, je le veux bien; mais ses dettes!... 
Ne pourriez-vous pas lui écrire dans sa retraite? Il 



45 i DON JUAN d'autriche. 

aimait votre père, et, tout moine qu'il est, il serait 
peut-être reconnaissant. 

DO.NA FLORiNDE, en riant. 
Est-ce qu'un moine s'occupe des choses de ce 
monde? 

DOROTHÉE, arrangeant la guirlande qui est sur la 
tête de Florinde. 
Dieu! les jolies fleurs! leurs boutons sont aussi 
frais que ceux des citronniers d'Andalousie. 

DONA FLORÎNDE. 

Mais ils sont faux, Dorothée. 

DOROTHÉE. 

Tant mieux ! ils passeront moins vite. 

DONA FLORINDE. 

Faux comme mon nom, comme mon titre, comme 
les hommages que je rends à Dieu dans les temples 
des chrétiens. 

DOROTHÉE. 

Vous pouvez faire sans honte ce que le noble Ben- 
Jochaï, votre père, a fait avant vous. Je dis noble, 
parce qu'il l'était de cœur; mais Espagnol à l'église, 
sous le nom de Sandoval, juif chez lui, sous le sien, 
il sut vivre en paix avec l'Inquisition sans se mettre 
en guerre avec le Dieu d'Israël. 3e maintiens qu'il fit 
bien d'abjurer ainsi ; il en fut quitte pour une res- 
triction mentale. 

DONA FLORINDE. 

Tr^^nper celui qu'on aime ! 

DOROTHÉE. 

Encore celte idée ! 

DONA FLORINDE. 

Toujours! toujours, près de lui, loin de lui, cette 
idée me poursuit comme un remords. Que de fois 
j'ai voulu tout avouer! tes raisons m'ont arrêtée; ou 
plutôt, je suis franche : oui, la peur de me voir dé- 



ACTE II, SCÈNE I. 4S5 

daignée m'a fermé la bouche. Je ne pouvais pas lui 
(lire mon secret avant d'être sûre de son amour, et 
je ne l'ose plus depuis que je sens toute la force du 
mien. 

DOROTHÉE. 

Qu'importe qu'il vous aime sous le nom de dona 
Florinde, ou sous celui de Sara? 

DONA FLORINDE. 

Sara!... ah! ce nom gale tout. 

DOROTHÉE. 

Est-ce que vous en rougissez? 

DONA FLORINDE. 

Non assurément; mais je ne veux pas qu'il en rou- 
gisse, lui. 

DOROTHÉE. 

Raison de plus pour le cacher. 

DONA FLORINDE. 

Je le lui dirai dès aujourd'hui. 

DOROTHÉE. 

Gardez- vous-en bien; vous n'avez pas traversé 
comme moi la grande place de Tolède; vous n'avez 
pas vu les apprêts de l'auto-da-fé qui aura lieu dans 
trois jours. Savez- vous que vous êtes perdue ; savez- 
vous que vous êtes morte, ma chère Sara, oui, 
morte, pour peu qu'on nous soupçonne de judaïsme? 

DONA FLORINDE. 

Ehî qui donc me dénoncerait? Don Juan peut m'a* 
bandonner; mais me trahir, tu ne le penses pas. 

DOROTHÉE. 

Non, sur mon âme ! 

DONA FLORINDE. 

il saura tout. 

DOROTHÉE. 

Que faites-vous? 

DONA FLORINDE. 

J'écris à don Juan. 



456 DON JUAN d'aittriche. 

DOROTHÉE. 

Pourquoi, puisque vous allez le voir? 

liONA FLORLNDE. 

Suis-je sûre d'avoir le courage de parler? 

DOROTHÉE. 

Moi, je mets la dernière main à votre toilette. 

DO.XA FLORINDE. 

A quoi bon maintenant? 

DOROTHÉE. 

Pour qu'il ait moins de chagrin, quand il va lire 
votre billet;, qu'il ne se sentira d'amour en vous re- 
gardant. [Allant vers la fenêtre.) Mais hâtez-vous ; le 
voici ! le voici ! 

DONA FLORINDE, se levant. 
Don Juan? 

DOROTHÉE. 

Lui-même, il court, il vole, il ne touche pas la 
terre; il me fait signe de descendre; sa figure est 
rayonnante de joie. 

DONA FLORINDE. 

Dorothée, est-ce que je l'achèverai, cette lettre? 

DOROTHÉE. 

Eh!... non, non; je vais lui ouvrir, et je vous l'a- 
mène. 

SCÈNE II. 

DONA F^.ORL\DE. 

Cependant, garder un secret qui doit peser éter- 
nellement sur mon bonheur!... Pour un moment de 
faiblesse, un supplice de tous les jours, de toute la 
vie! non, c'est impossible, et j'y suis décidée. Ah! si 
dans l'excès de son amour... Cette pensée m'émeut au 
point que je respire à peine. [Jetant les ycujsursa 
glace, et souriant.) 11 me semble pourtant que tout 



ACTE 11, SCÈNE Ml. ^T)? 

n'est pas perdu. Combien je sais gré à Dorothée de 
m'avoir parée avec tant de soin! S'il pouvait me 
trouver plus jolie que de coutume!... Je reprends 
courage, j'espère, ah! j'espère. 



SCÈNE m. 

DONA FLORINDE, DON JUAN, DOROTHÉE. 

DON JUAN. 

Est-ce que j'arrive trop tard? 

DONA FLORINDE. 

Toujours, don Juan. 

DON JUAN. 

Oui, si j'en crois mon impatience; mais dites-vous 
cela pour moi ou pour vous? 

DONA FLORINDE. 

Pour tous deux. 

DON JUAN. 

Qu'il m'est doux de l'entendre ' De grâce ! laissez, 
laissez, ne parlez plus : que je vous regarde. 

DONA FLORINDE. 

Eh bien? 

DOROTHÉE. 

N'est-ce pas, seigneur don Juan, que je me suis 
surpassée? C'est pourtant là mon ouvrage. 

DON JUAN. 

Dona Florinde y est bien pour sa part. Plus char- 
mante que jamais ! je n'y tiens pas : il faut absolu- 
ment que j'embrasse quelqu'un. {Il veut embrasser 
Dorothée.) 

DOROTHÉE. 

C'est trop d'honneur, je ne reçois que ce qui est 
pour mon compte. 

il. 26 



458 DON JLAN d'aUTRICHE. 

D0.\ JUAN. 

{Après un moment de silence^ à tforothce.) 
Libre à toi!... Tu restes là? 

DOROTHÉE. 

Notre querelle va recommencer. Allons, je m'as- 
sieds : j'aurai les yeux sur mon ouvrage et ma pensée 
à mille lieues d'ici. Ne dites pas que je vous gêne. 

DON JUAN. 

Vous voulez donc qu'elle demeure? 

DONA FLORINDE. 

N'csl-elle pas ma mère? 

DON JUAN. 

Soit; d'ailleurs je conviens qu'elle a fait merveille, 
mais c'était facile. 

DONA FLORINDE. 

Et VOUS lui en avez laissé le temps. 

DON JUAN. 

Je vous rem.ercie du reproche; cependant je ne le 
mérite pas. Il s'est passé chez don Quexada des choses 
qui tiennent du roman, bien qu'elles soient de l'his- 
toire, et ces graves conférences m'ont occupé toute 
la matinée. Je n'ai pas même trouvé le moment de 
courir à l'église de Saint-Sébastien, où je voulais 
donner contre-ordre. 

DOROTHÉE. 

Contre-ordre! 

DONA FLORINDE. 

Que dites-vous? 

DON JUAN. 

Plus de mystère! plus de mariage secret! Du bon- 
heur devant tout le monde, au beau milieu du 
chœur, au maître-autel, en grande pompe et céré- 
monie! 

DONA FLORINDE. 

Don Quexada ne refuse plus son consentement? Il 
me sera permis de porter votre nom ? 



ACTE II, SCÈNE lll. 450 

DON JUAN. 

Mon nom, belle Florinde! voici l'embarras. Je n ai 
d'autre ambition quede vous l'offrir; mais j'avouerai 
avec franchise qu'en vous le donnant, je ne sais pas 
quel présent je vais vous faire. 

DONA FLORINDE. 

Comment? 

DON JUAN. 

Je ne suis pas le fils de don Quexada ; et quel est 
mon père? je l'ignore. 

DONA FLORINDE. 

Se peut-il? 

DON JUAN. 

Il ne tient qu'à moi de me croire une seigneurie 
illustrissime, une excellence des plus qualifiées de la 
cour, de devenir une éminence même, pour peu que 
je m'y prête; mais ce qui est vrai , c'est qu'au mo- 
ment où je vous parle, je ne suis rien. Voyez jus- 
qu'où va ma confiance dans votre tendresse. J'arrive 
aussi tranquille que si j'avais à vous faire hommage 
d'un royaume; cependant je ne puis mettre à vos 
pieds qu'un jeune homme sans fortune, sans famille, 
et dont le seul titre à votre préférence est un amour 
qui fera le bonheur ou le malheur de sa vie. 

DONA FLORINDE. 

Et ce titre me suffit ; c'est mon orgueil, à moi. Ah ! 
don Juan je n'ai jamais aimé en vous que vous- 
même! et je trouve un charme à sentir que vous 
n'en pourrez plus douter. Ne regrettez rien; je serai 
votre famille à moi seule, et quant à la fortune, j'en 
ai de reste pour nous deux; mais que vous importe? 

DON JUAN. 

Ahî je vous connaissais bien! je voudrais que le 
comte de Santa-Fiore fût là pour vous entendre. 

DONA FLORINDE. 

De qui parlez-vous? 



460 DON JUAN D'AUTRICHE. 

DON JUAN. 

D'un très-noble personnage, très-grave surtout, 
pour lequel je professe un respect filial. Il est, dit-on, 
le représentant de mon père que j'ai perdu, et je lui 
abandonne sur moi une autorité pleine et entière. 

DONA FLORINDE. 

Vous! 

DON JUAN. 

Pourvu qu'il en use comme je voudrai. 

DOROTHÉE. 

A la bonne heure. 

DON JUAN. 

Je l'attends. 

DONA FLORINDE. 

Ici? 

DON JUAN. 

C'est l'un de mes témoins, et le plus important. 
Il est tout-puissant auprès du roi, et le secret de ma 
naissance qu'il peut me révéler, son appui qui m'est 
promis, je vous devrai tout cela. 

DONA FLORINDE. 

A moi? 

DON JUAN. 

Que vous en coùtera-t-il? rien : il ne faut que lui 
plaire. 

DONA FLORINDE. 

Mais vous m'effrayez. 

DOROTHÉE- 

Un ami du roi !... bonté divine ! c'est un dévot. 

DON JUAN. 

Comme on l'est à la cour : d'une dévotion qui se 
laisse faire. D'ailleurs, je vous dirai, entre nous, 
qu'il a une passion dans le cœur. 

DONA FLORINDE. 

Voilà qui me rassure. 



ACTE II, SCÈNE III. 461 

DON JUAN. 

Ilecevez-le bien, chère dona Florinde, et mon ave- 
nir est assuré; soyez toute gracieuse avec lui, soyez 
vous-même, et je ne crains rien pour moi ; je n'ai 
peur que pour sa maîtresse. 

DOROTHÉE. 

Vous n'êtes guère jaloux, seigneur don Juan. Ce 
n'est pas mon pauvre Daniel qui m'aurait parlé ainsi 
d'un étranger le jour de mon mariage. 

DON JUAN. 

Ton mari s'appelait Daniel? 

DOROTHÉE. 

Pourquoi pas? C'est un nom qui en vaut bien un 
autre. 

DON JUAN. 

Comment ! c'est un très-beau nom ; c'est un nom 
de prophète. 

DOROTHÉE. 

Ne riez pas des prophètes : ils ont annoncé plus de 
vérités que bien des chrétiens n'en disent dans toute 
leur vie. 

DON JUAN. 

Elle serait juive, qu'elle ne parlerait pas autre- 
ment. 

DONA FLORINDE. 

Et si elle l'était, vous ne la regarderiez plus? 

DON JUAN. 

Si elle l'était, je la ferais brûler vive. 

DOROTHÉE, effrayée. 
Que dites-vous là? 

DON JUAN, à Florinde. 
Pour être un moment seul avec vous. 

DOROTHÉE. 

Je vous jure," seigneur don Juan, que voilà une 
plaisanterie qui n'est pas plus du goût de ma maî- 
tresse que du mien. 

2fi. 



462 DON JUAN d'aLI BICHE. 

DON JUAN, à Florinde, 
Est-ce que vous vous intéressez aux juifs? 

DONA FLORINDE. 

Vous leur voulez donc bien du mal? 

DON JUAN. 

Pas le moins du monde. Grâce au ciel ! je n'ai ja- 
mais eu affaire à aucun d'eux; mais je ne me con- 
nais pas un ami qui n'envoie du meilleur de son cœur 
toute la postérité de Jacob au fond de la mer Rouge. 

DONA FLORINDE. 

Moi, qui crois juger sans prévention, je pense qu'il 
y a dans ce peuple qu'on persécute autant de vertus 
que dans ses persécuteurs, et si comme un autre il a 
quelques défauts... 

DON JUAN. 

11 s'est bien corrigé de celui qui a ruiné Tenfant pro- 
digue. 

DOROTHÉE. 

Continuez, vous êtes en beau chemin; mais je vous 
dirai à mon tour que je connais telle fille de leur tribu 
qui ne se borne pas, comme bien des grandes dames, 
à prier en faveur des affligés : elle va de ses propres 
mains porter secours à leurs misères ; elle met à pro- 
fit, pour adoucir leurs maux, les secrets qu'elle a 
reçus de ses pères, et qui valent bien toute la science 
prétendue des trois médecins du primat d'Espagne. 

DON JUAN. 

Je ne dis pas le contraire : les rabbins passent pour 
sorciers, et je sais de reste que les médecins ne le 
sont pas. 

DOROTHÉE. 

Elle est riche, celle jeune fille... 

DONA FLORINDE. 

Assez, assez, Dorothée. 



ACTE II, SCÈNE III. 463 

DOROTHÉE. 

Et le meilleur de son bien, elle le donne aux pau- 
vres. 
[Florindc supplie par des signes Dorothée de se taire.) 

UON JUAN. 

Ce n'est peut-être qu'une restitution. 

DONA FLORINDE. 

Ah! VOUS êtes cruel, don Juan. 

DON JUAN. 

Nous pouvons nous dire cela entre chrétiens, sans 
fâcher personne. J'ai peut-être mauvais goût; mais 
j'avoue que le peuple élu de Dieu n'est pas celui que 
j'aurais choisi à sa place, [a dona tlorinde qui s'est 
assise et qui écrit.) Eh ! de quoi vous occupez-vous? 

DONA FLORINDE. 

J'achève une lettre. 

DON JUAN. 

Elle est donc bien pressée? 

DONA FLORINDE. 

Plus importante encore : tant de bonheur en dé- 
pend! 

DON JUAN. 

Vous paraissez émue. Ce que j'ai dit sur les juifs 
vous aurait-il fait quelque peine? 

DONA FLORINDE. 

On les méprise sans les connaître ; on les condamne 
avant de les -entendre; ils souffrent enfm : et quand 
la force est d'un côté, le malheur de l'autre, c'est 
contre le faible que vous prenez parti, vous, don 
Juan ! ah ! je ne l'aurais pas cru. 

DOROTHÉE. 

Surtout au moment où l'acte de foi qu'on va célé- 
brer doit faire couler tant de pleurs et de sang. 

DON JUAN. 

Ah ! par l'honneur ! je n'y songeais pas. De grâce, 
dona Florinde, ne me condamnez point sur une plai- 



464 DON JUAN D'AUTRICHE. 

santerie : qu'un homme soit hérétique, juif ou musul- 
man, je puis le railler tant qu'il est heureux; mais 
dès qu'il souffre, si je ne pense pas comme lui, je 
souffre avec lui; et je ne suis plus pour le juger ni 
Castillan ni chrétien ; je suis homme, je suis son frère 
pour le consoler, pour le défendre. 

DOROTHÉE. 

Je vous reconnais. 

DONA FLOKINDE, €71 SB levatlt. 

Et moi, je vous en remercie, don Juan ; j'avais be- 
soin de vous entendre parler ainsi. 

DON JUAN. 

Mais avec quel sérieux vous me parlez vous-même ! 
Parmi ces malheureux qu'on va sacrifier, auriez-vous 
un ami? Que puis-je pour le sauver? disposez de 
moi : mon bras, ma vie, tout vous appartient. Ai-je 
une goutte de sang qui ne soit à vous? 

DONA FLORINDE. 

Laisse-nous, Dorothée. 

DOROTHÉE. 

Voici le moment de l'épreuve, seigneur don Juan ; 
avant de vous décider, regardez-la bien. 

DON JUAN. 

Je n'ai pas besoin que tu m'en pries ; mais qu'a-t- 
elle donc? je m'y perds. 

SCÈNE IV. 
DONA FLORINDE, DON JUAN. 

DON JUAN 

Parlez, dona Florinde; parlez, je vous en conjure. 

DONA FLORINDE. 

Cette lettre que je viens d'écrire, elle est pour vous. 

DON JUAN. 

Pour moil 



ACTE n, SCÈNE IV. 4G5 

DONA FLORINDE. 

Elle contient un secret que je ne me sens pas la 
force de vous dire. La voilà ; prenez. 

DON JUAN. 

Votre main tremble en me la présentant. 

DONA FLORINDE. 

C'est malgré moi. Mais puisque je ne puis vous ca- 
cher mon émotion, je vais vous quitter. Ma présence 
ressemblerait à une prière, et j'en rougirais. Que l'i- 
dée de me causer une bien amère douleur ne fasse 
point violence à vos sentiments. Ce que je crains, je 
saurai le supporter. Ayez confiance dans mon cou- 
rage. Vous êtes libre, don Juan, comprenez-le bien, 
tout à fait libre; prononcez donc : je ne veux de vous 
ni grâce ni pitié. 

DON JUAN. 

Quel langage ! ma décision est prise d'avance. [Vou- 
lant ouvrir la lettre.) Souffrez... 

DONA FfcORINDE. 

Non, non : quand je ne serai plus là : vous lirez,,, 
vous verrez... Si votre réponse est favorable, appor- 
tez-la-moi promptement ; j'en aurai besoin. Si elle ne 
l'est pas, il vous serait pénible de me la faire. Quit- 
tez cette maison sans me revoir; je reviendrai; vous 
n'y serez plus et je saurai mon sort. Adieu, don Juan, 
peut-être pour bien longtemps. 

DON JUAN. 

Ne le croyez pas ; dans un moment je suis à vos 
pieds. 

DONA FLORINDE. 

A revoir donc bientôt... ou adieu pour jamais. Ne 
me Suivez pas! lisez. 



466 DON JUAN D'AUTRICHE. 

SCÈNE V. 
DON JUAN, puis DONA FLORINDE. 

DON JUAN. 

Que peut-elle me demander? Plus j'y rêve, moins 
je comprends ce qui la force à m'écrire. Eh ! lisons- 
la, celte lettre. Quelle rage a-t-on de vouloir deviner 
ce qu'on peut savoir? [Après avoir lu la lettre.) Est- 
il possible? mes yeux me trompent!... non, c'est 
trop vrai : 

a Sara, fille du juif Ben-Jochaï... » 

Eh bien ! on a beau prévoir tous les événements, 
celui qui vous arrive est toujours le seul auquel on 
n'ait pas sonf^é. 3'avoue que mon orgueil d'hidalgo et 
de vieux chrétien est un peu étourdi du coup. Sara!... 
je ne m'attendais pas que j'aurais en mariage quelque 
chose de commun avec Abraham... et mon noble 
sang... Ai-je la certitude qu'il soit noble? Quand je 
l'aurais, serait-ce un motif pour me montrer moins 
généreux qu'elle? Tout à l'heure j'étais à ses genoux, 
moi, qui n'ai plus de nom, moi, qui n'ai ni bien ni 
titre; a-t-elle hésité? Et je balancerais! non, de pnr 
tous les patriarches d'Israël! Qu'en arrivera-t-il? 
qu'elle priera Dieu à sa manière comme moi à la 
mienne ; en sera-t-elle moins belle, moins digne de 
mon respect? l'en aimerai -je moins?... Par goût, 
j'aurais préféré que l'ancienneté de sa race ne re- 
montât pas tout à fait si haut; mais qui saura mon 
secret, hors moi seul?... Allons! mettons sous nos 
pieds le respect humain. Dans ma joie de lui faire un 
sacrifice, je respire plus à l'aise, je me sens presque 
digne d'elle, et je suis content de moi-même. Courons 
lui porter ma réponse... 



ACTE II, SCENE V. 467 

DONA FLORiNDE, qui cst rentrée à la fin du monolo(j2ie, 
et qui s'appuie, tremblante, sur le clos du fauteuil. 
Je n'ai pu l'attendre. 

DON JUAN. 

Vous étiez là? 

DONA FLORINDE. 

Je ne voulais pas écouter... mais j'ai entendu. 

DON JUAN. 

Et vous pleurez! 

DONA FLORINDE, tombant assise. 

De reconnaissance. Réfléchissez encore: ne regret- 
terez-vous jamais ce que vous me sacrifiez? si l'on 
vient à découvrir notre secret? 

DON JUAN. 

Eh bien ! nous quitterons l'Espagne; nous irons en 
Itahe, en France ; que sais-je? en Palestine : nous se- 
rons chez nous. 

DONA FLORINDE. 

Mais cette gloire que vous aimez tant? 

DON JUAN. 

Il y a de la gloire partout. 

DONA FLORINDE. 

Et cette patrie, don Juan, qu'on ne retrouve nulle 
part? 

DON JUAN. 

Ma patrie! c'est vous. {Se jetant à ses pieds.) Ah! 
Florinde ou Sara, qui que vous soyez, sous quelque 
nom que je vous adore, prenez possession de votre 
esclave. Je mets mon bonheur à vous appartenir; je 
fais ma joie et mon orgueil de vous répéter : Florinde, 
à toi! à toi, Sara, pour la vie ! 

DONA FLORINDE. 

Il y a donc des émotions si douces qu'on a peine à 
les supporter! 

DON JUAN. 

Ne vous offensez pas : laissez-moi la couvrir de 



468 DON JUAN d'altriciie, 

mes premiers baisers , celte main que je suis fier 
d'obtenir. 

DONA FLORiNDE, Ici lui préscnlanl. 
Faites; je vous l'abandonne. Moi, qui me serais 
senti tant de force contre la douleur, je n'en ai point 
contre une telle ivresse. 



SCÈNE VI. 

DON lUAN , DONA FLORINDE , DOROTHÉE. 

DOROTHÉE. 

Relevez-vous, seigneur don Juan! Le comte, votre 
ami, vient d'arriver; il est dans la salle basse, et j'ai 
donné l'ordre de le laisser monter. 

DONA FLORLNDE, cu montrant don Juan. 

Il sait tout, Dorothée, et je suis heureuse. 

DOROTHÉE. 

Ah ! cette fois, c'est moi qui l'embrasserais du meil- 
leur démon cœur. 

DON JUAN. 

Quand ton vieux Daniel devrait ressusciter de ja- 
lousie, j'en aurai le plaisir, 

DOROTHÉE, regardant Florindc. 

En attendant mieux : le désert avant la terre pro- 
mise ! 

DON JUAN. 

Oui, Rachel, Rebecca, Débora, ou comme tu vou- 
dras, j'embrasse dans ta personne toutes les ma- 
trones de Jérusalem. 

DOROTHÉE. 

Il l'a fait de si bonne grâce et si franchement, que 
je suis sûre qu'il m'a prise pour une autre. 
DONA FLOR-.NDE, cn souriant. 
Pour qui donc? 



ACTE II, SCÈNE VII. 469 

DON JUAN. 

Ah! si j'osais... 

DOROTHÉE. 

Un jour comme celui-ci, et devant moi! Allons, un 
peu de courage! {A don Juan, gui embrasse Flor'mde 
avec transport.) Assez, assez ! prenez garde : j'en- 
tends le comte. 

DONA FLORINDE. 

Désormais rien ne peut plus nous séparer. 
SCÈNE VII. 

DON JUAN, DONA FLORINDE, DOROTHÉE, 
PHILIPPE H. 

PHILIPPE II. 

Pardon, seigneur don Juan : je suis sans doute in- 
discret par trop d'exactitude. 

DON JUAN. 

Pouvez-vous l'être! vous êtes fait pour ajouter au 
bonheur quand il est quelque part et pour l'apporter 
où il n'est pas; venez jouir du mien. [Le prenant 
par la main.) Belle Florinde, permettez que je vous 
présente le comte de Santa-Fiore. 

PHILIPPE II, à part. 
Par le ciel ! c'est elle, c'est elle-même. 

DONA FLORINDE, btts à Dorothéc. 

N'as-tu pas reconnu ce jeune seigneur? 
DOROTHÉE, de même à Florinde. 
Je l'ai cru d'abord. 

DON JUAN, à Philippe II, 
Qu'avez-vous donc, cher comte? est-ce que vous 
auriez déjà vu la senora? 

PHILIPPE II. 

Il est vrai, à Madrid... au Prado... 

IT. 27 



iTO DON JL'AN D'AUTniCIIE. 

D0\ JUAN. 

Puisque vous l'aviez vue, j'ai droit à un double 
remercîment, car vous deviez désirer de la revoir. 

PHILIPPE n. 

Je crains même d'avoir poussé ce désir jusqu'à me 
rendre importun; mais mon excuse est dans mon 
admiration pour tant de charmes, et, je l'avouerai, 
seigneur don Juan, dans une ressemblance singu- 
lière, étrange... 

DON JUAN. 

Avec une personne dont vous m'avez parlé? 

PHILIPPE II. 

Avec elle. 

DON JUAN. 

Je lui en fais mon compliment, [Bas.) et à vous 
aussi. 

DONA FLORINDE. 

Soyez le bienvenu chez moi, comte de Santa- 
Fiore. Un grand pouvoir et l'amitié du souverain 
sont des titres au respect de tous; mais vous en avez 
qui me touchent davantage : l'estime profonde que 
le seigneur don Juan vous a vouée et l'intérêt qu'il 
vous inspire. 

PHILIPPE II. 

Croyez, senora, qu'il m'est doux de devoir à votre 
amour pour lui un accueil dont je suis reconnaissant. 
[A part.) La jalousie me ronge le cœur. 

DON JUAN. 

Oui, aimez-nous tous deux; soyez mon frère et 
mon appui, en m'ouvrant une carrière où je ferai 
honneur à votre protection. Le roi doit avoir besoin 
d'un bon capitaine de plus, lui qui ne l'est pas. 
PHILIPPE II, à part. 
L'insolent ! 

DONA FLORiM>p, has à Dorothéc. 
Devant un ami du roi; quelle imprudence' 



ACTE II, SCÈNE VII. 471 

PHILIPPE II, à don Juan. 
Il me semble pourtant qu'il a fait ses preuves à 
Saint-Quentin. 

DONA FLORINDE. 

Et dans un jour de victoire. 

DON JUAN. 

Comme spectateur; mais je vous jure que le 
spectacle ne l'amusait guère, si j'en crois certaine 
anecdote... 

DONA FLORINDE. 

Fausse sans doute, et qu'il est peut-être inutile de 
raconter. 

PHILIPPE II. 

Laquelle? 

DON JUAN. 

On assure qu'au moment où les balles sifilaient à 
son oreille, il disait à son directeur, aussi pâle que 
lui : « Je ne comprends pas quel plaisir on peut trou- 
« ver à entendre cette musique-là! » 

DONA FLORINDE. 

C'est peu vraisemblable ; un tel mot dans la bouche 
d'un roi de Castille! 

PHILIPPE II. 

Et le directeur l'aurait répété! 

DON JUAN. 

Il ne le lui avait pas dit sous le sceau de la confes- 
sion; mais je juge, par l'air soucieux de Votre Ex- 
cellence, que vous ne seriez pas homme à demander 
au roi si l'aventure est vraie. 

PHILIPPE II. 

Non, car je pense qu'il ne ferait pas grâce de la 
vie à celui qui lui aurait adressé cette question. 
[A part.) C'est se perdre de gaieté de cœur. 

DONA FLORINDE, à doïl Juttll. 

Vous reconnaissez du moins avec tout le monde 



472 DON JUAN D AUTRICHE. 

qu'il a une volonté ferme ; qu'il est infatigable, po- 
litique profond? 

DON JUAN. 

Sans doute; et je lui pardonnerais tout, hors cette 
sévérité religieuse qui couvre le royaume d'écha- 
fauds et de bûchers. 

PHILIPPE II. 

Toujours par suite de votre vocation?... Pour moi, 
je pense, comme lui et comme tous les prêtres de 
l'Espagne, qu'on ne peut trop délester, qu'on ne sau- 
rait punir avec trop de rigueur l'apostasie et le ju- 
daïsme, et je crois que madame est trop bonne Es- 
pagnole pour ne point partager mes sentiments. 

DONA FLORI.NDE. 

Que Votre Excellence m'excuse : une jeune fille n'a 
point d'avis dans de si hautes questions; mais si 
j'osais en avoir un, je vous dirais que, fussent-ils 
coupables, quand des malheureux vont périr, le de- 
voir des prêtres est de les bénir et celui des femmes 
de les plaindre. 

PHILIPPE II, à part. 
Un sérieux avertissement de l'inquisition pourra 
lui devenir utile... 

DON JUAN, à Florinde. 
Charmante ! 

PHILIPPE II, de même. 
Et servir mes projets sur elle. 

DON JUAN. 

Vous conviendrez qu'on ne pouvait pas mieux ré- 
pondre. 

PHILIPPE II. 

J'avoue qu'il est difficile de vous donner raison 
avec plus de grâce. 

DON JUAN. 

Je vous ai prédit que vous seriez forcé de lui 
rendre les armes; résignez-vous à tenir votre parole. 



ACTE II, SCÈNE VlII. 473 

Pour que vous puissiez le faire en toute connais- 
sance de cause, je vous laisse le champ libre. Oui, 
senora, je me vois obligé de vous quitter pour hâter 
le plus doux moment de ma vie ; mille soins me ré- 
clament : il faut courir chez l'alcade, chez les gens 
de loi, à l'église, penser à tout... 

DOROTHÉE. 

Et payer partout. 

DOiN JUAN. 

{A Dorothée.) Tu dis vrai. [A PhHipj^e H.) Vous 
m'excusez, mon cher comte? [A Florindc.) Je vous 
le laisse à moitié conquis, achevez votre victoire. 
[En sortant.) Dorothée, j'ai quelques ordres à te 
donner. 

DOROTHÉE. 

[A don Juan.) Je vous suis; [A Flormde.) et je re- 
viens vous apporter votre mantille pour la céré- 
monie. 

SCÈNE VIII. 
DONA FLORINDE, PHILIPPE II. 

DONA FLORINDE, à part» 

Un grand d'Espagne de ce caractère, en téte-à-tête 
avec une juive! que de colère et de dédain s'il pou- 
vait le soupçonner! 

PHILIPPE II. 

J'avais besoin de vous parler sans témoins, ma- 
dame. 

DONA FLORINDE. 

Peut-être pour me révéler le secret que le sei- 
gneur don Juan brûle de savoir, et, dans votre 
bonté, vous vouhez me laisser le plaisir de tout lui 
apprendre? 



474 DON JUAN d'autriciie. 

PHILIPPE II. 

Une pensée plus triste m'occupait; oui, quand je 
vous contemple, je me sens ému de pitié pour don 
Juan, en songeant à tout ce qu'il a cru posséder et à 
tout ce qu'il va perdre. 

DONA FLORIiNDE. 

Comte, je ne vous comprends pas, mais vous 
m'effrayez. 

PHILIPPE II. 

Je vous le dis à regret, senora, ce mariage est 
impossible. 

DONA FLORINDE. 

Qui donc voudrait y mettre obstacle? vous ? Oh! 
non; ce n'est pas vous, sur qui sa confiance se re- 
posait avec tant d'abandon, qu'il a reçu comme un 
hôte bien-aimé, que, tout à l'heure encore, il nom- 
mait son frère. 

PHILIPPE II. 

Ne croyez pas que ce soit ma volonté qui vous sé- 
pare, madame; c'est mon devoir, c'est l'autorité que 
j'ai reçue d'un père. 

DONA FLORINDE. 

D'un père qui n'est plus et que vous refusez de 
faire connaître, et dont les droits, s'il vivait, ne 
pourraient enchaîner la liberté de don Juan. 

PHILIPPE II. 

Puisque l'autorité paternelle ne suffit pas, j'en ferai 
valoir une plus puissante, plus absolue, et sous la- 
quelle tout Espagnol doit baisser la lète et fléchir le 
genou : celle du roi. 

DONA FLORINDE. 

Qu'entends-je? 

PHILIPPE II. 

La vérité, madame; c'est lui-même qui veut... lui 
qui est devant vous, et qui vous parle 



ACTE IF, SCÈNE VIII. 47o 

DONA FLORINDE, à part. 

Grand Dieu! le roi ici! chez une... chez moi! La 
terreur me rend muette. 

PHILIPPE II. 

Vous tremblez; rassurez -vous. Oui, c'est le roi qui 
gémit de vous imposer un sacrifice nécessaire, qui 
pourrait vous ordonner d'y souscrire, et qui vous en 
prie. 
DONA FLORINDE, qui veut mettre un genou en terre. 

Ah! sire, excusez ma hardiesse... 

PHILIPPE II. 

Que faites-vous?... un Castillan pourrait-il le souf- 
frir? Cet hommage que je reçois du plus fier de mes 
sujets, ma courtoisie ne saurait l'accepter de la beauté 
qui supplie. 

DONA FLORINDE. 

Accueillez ma prière, sire. Don Juan a pu vous 
irriter par un mot indiscret; mais s'il l'a dit, il ne 
le pensait pas. 11 vous respecte, il vous honore; il 
mettrait sa gloire à mourir pour vous. Je vous en 
conjure, qu'il trouve grâce devant son maître. Ah! 
sire, soyez magnanime et pardonnez! 

PHILIPPE II. 

Je ferai plus, madame, j'oublierai, mais à deux 
conditions : don Juan ne saura pas do vous qui je 
suis... 

DONA FLORINDE. 

Je le jure. 

PHILIPPE n. 

Et vous lui direz que de votre pleine et entière vo- 
lonté vous renoncez à celte union. 

DONA FLORINDE. 

Jamais!... 

PHILIPPE II. 

Vous hésitez! 



476 DON JUAN d'autriciie. 

DONA FLORINDE. 

Non, je n'hésite pas, jamais ! Moi, m'y résoudre! 
mais ce serait me jouer à plaisir du désespoir de don 
Juan; mais je le tromperais, mais je mentirais, sire, 
et le roi ne peut pas me commander ce que Dieu lui 
défend à lui-même. 

PHILIPPE II. 

Vous l'aimez donc avec une bien aveugle passion? 

D0.\A FLORINDE. 

De toute la puissance de mon âme, plus que je ne 
peux le dire, plus que je ne pouvais l'imaginer quand 
il était heureux. 

PHILIPPE II. 

Et vous voulez que je l'épargne? 

DONA FLORINDE. 

C'est votre clémence qui le veut; c'est votre jus- 
tice. Que lui reprochez-vous, sire? est-il coupable? 

PHILIPPE II. 

Il VOUS aime, il s'est fait aimer!... ahl croyez- 
moi, il a commis le plus grand, le plus impardon- 
nable des crimes, le seul qui n'admette pas de grâce. 
Un cloître n'a point assez d'austérités pour l'en punir, 
les cachots n'ont pointassez d'entraves: tout son sang 
versé goutte à goutte ne suffirait pas pour l'expier. 

DONA FLORINDE. 

Son sang!... juste ciel!... que dites -vous? 

PHILIPPE II. 

Vous m'avez entendu, vous savez qui je suis et 
ce que je peux; hésitez-vous encore? Qui ose péné- 
trer ici? 

DONA FLORINDE. 

Sire, vous oubliez que vous êtes chez moi. 

PHILIPPE II. 

Il est vrai, senora ; un roi se croit partout dans 
son palais. 



ACTE II, SCÈxNE IX. 4/7 



SCÈNE IX. 

PHILIPPE II, DONA FLORINDE, DON QUEXADA. 

PHILIPPE II. 

C'est vous, don Quexada î venez, vous arrivez à 
propos. 

DON QUEXADA. 

Je craignais d'être en retard ; [saluant dona Flo- 
rindc.) mais en voyant madame, je comprends que, 
si mon élève m'accuse de lenteur, le seigneur comte 
doit m'attendre sans impatience. 

PHILIPPE II. 

Vous savez déjà que vous êtes appelé pour un 
mariage? 

DON QUEXADA. 

Je l'ai su par don Juan, et je ne puis vous dire 
avec quelle satisfaction j'ai appris que Votre Excel- 
lence y donnait son consentement. 

PHILIPPE II. 

On vous a trompé. 

DON QUEXADA, Cl part. 

Je l'avais prévu. 

PHILIPPE II. 

Deux personnes s'opposent à cette union : dona 
Florinde... 

DONA FLORINDE. 

Ah! sire, par pitié!... 

DON QUEXADA 

Votre Majesté s'est fait connaître? 

PHILIPPE II. 

Seulement de madame, qui ne me trahira pas. Je 
vous le répète, deux personnes : dona Florinde et moi. 



478 DON JUAN d'autriciif. 

DO.N QUEXADA. 

Il suffirait d'une seule pour que la chose fût im- 
possible. 

PHILIPPE H. 

Don Juan va rentrer, recevez-le : dites-lui que ma- 
dame ne veut pas le suivre à l'autel, et que sa réso- 
lution ferme, inébranlable, est de ne plus le revoir; 

DONA FLORINDE. 

Sire, don Juan ne le croira pas. 

DON QUEXADA. 

En effet, j'oserai représenter humblement à Votre 
Majesté que je crains... 

PHILIPPE II. 

Qu'il n'ajoute pas foi aux paroles de son second 
père, lui, ce modèle de l'éducation chrétienne? car 
ce sont là vos paroles. 

DON QUEXADA. 

Sa Majesté est trop bonne de se les rappeler. 

PHILIPPE II. 

Ou vous avez trahi la confiance qu'on a placée en 
vous, ou vous avez pris sur lui une autorité sans 
bornes. 

DON QUEXADA. 

J'y ai mis tous mes soins. 

PHILIPPE II. 

Il a pour vos ordres un respect filial? 

DON QUEXADA. 

Cela doit être. 

PHILIPPE II. 

Si cela n'était pas, vous auriez commis une bien 
grande faute, seigneur Quexada; et vous savez que, 
moi régnant, aucune faute n'est impunie. Voyez-le 
donc; parlez-lui, et qu'il sorte d'ici pour n'y revenir 
jamais. Voilà votre mission, remplissez-la; autre- 
ment, mettez ordre à vos affaires : il ne me reste plus 
qu'à vous plaindre! 



ACTE II, SCÈNE X. 479 

DON QUEXADA, à part. 

Que saint Jacques me soit en aide ! 
[Dorothée entre avec la mantille de dona Floi inde.) 

PHILIPPE II. 
Madame, permettez-moi de vous otfrir la main pour 
vous accompagner chez vous. 

DONA FLORINDE. 

Ah! sire, vous vous laisserez toucher par mes 
prières. 

[Ils sortent, et Dorothée les suit.) 



SCÈNE X. 

DON QUEXADA, DON JUAN. 

DON QUEXADA. 

Une mission! une mission!... il raille, mais de 
façon à ne faire rire que lui. Et comment la remplir, 
cette mission? traitez donc avec l'impatience en per- 
sonne, la colère, l'amour déçu, le désespoir, tous les 
sentiments et toutes les passions qui font explosion à 
la fois !... Comme le disait l'empereur Charles-Quint, 
quand il voyait les affaires s'embrouiller : « La jour- 
née sera bonne. » Mais n'est-ce pas mon pauvre 
élève que j'entends? A mon secours tout l'arsenal 
des précautions oratoires! Ce qui me navre le cœur, 
c'est qu'il va venir à moi, les bras ouverts et la figure 
épanouie, comme au-devant d'une bonne nouvelle. 
DON JUAN, en dehors. 

Vite, vite ! Dorothée , la mantille ! nous descen- 
dons dans un moment. 

DON QUEXADA, en le voyant entrer. 

Qu'est-ce que je disais? il y a dans ses traits un 
air de confiance, une hilarité de jour de noce, qui 
mettent toute ma politique en déroute. 



480 DON JUAN d'autriche. 

SCÈNE XI. 

DON JUAN, DON QUEXADA. 

DON JUAN, à don Quexada. 
Vive l'exactitude ! eh bien, vous l'avez vue? vous 
lui avez parlé? venez remplir votre rôle de père: 
tout est prêt. 

DON QUEXADA. 

Mon cher don Juan, j'aurais deux mots à vous dire. 

DON JUAN. 

Parlez, j'écouterai en marchant. 

DON QUEXADA. 

Non pas, s'il vous plaît. Allons de ce côté, et 
veuillez m'écouter sans bouger de place. 

DON JUAN. 

Si je le peux; mais hâtez-vous. 

DON QUEXADA. 

Soyez calme; votre impétuosité me déconcerte au 
point que je ne sais plus comment aborder la ques- 
tion. 

DON JUAN. 

Eh! pour être plus court, commencez par la fin. 

DON QUEXADA. 

La fin ! la fin ! elle ne m'embarrasse pas moins que 
le commencement. C'est même la fin que je crains 
le plus. 

DON JUAN 

Parlez, au nom du ciel ! 

DON QUEXADA. 

Tenez, mon ami, rendez-moi le service de me don- 
ner le bras pour me conduire chez moi, où je m'ex- 
pliquerai plus à mon aise. 



ACTE II, SCÈNE XI. 48^ 

DON JUAN. 

Chez vous? quand tout ce que je puis faire est ae 
me clouer à cette place pour vous entendre! Au fait, 
pour Dieu, au fait! 

DON QUEXADA. 

Eh bien! dona Florinde... refuse de vous accorder 
sa main, et vous interdit pour toujours sa maison: 
voilà le fait! 

DON JUAN. 

Qu'est-ce que vous me dites? elle que je quitte à 
l'instant! On vous trompe. Cela ne peut être j encore 
un coup, cela n'est pas. 

DON QUEXADA. 

Je vous l'affirme. 

DON JUAN. 

Je ne pourrais pas le croire quand je l'entendrais 
de sa bouche; et c'est d'elle que je vais apprendre 
mon sort. 

DON QUEXADA. 

Arrêtez : sur mon honneur de gentilhomme, je 
vous jure que rien n'est plus vrai. 

DON JUAN. 

Sur votre honneur ! mais si c'était possible, j'au- 
rais donc introduit ici un ennemi qui eût fait un bien 
indigne usage de ses droits prétendus... 
DON QUEXADA, à part. 

Voilà ce que je craignais : c'est la fin qui com- 
mence. 

DON JUAN. 

Un imposteur qui se serait joué de sa parole et de 
ma créduhté... 

DON QUEXADA. 

Ne le supposez pas. 

DON JUAN. 

Et à qui je demanderais un compte sévère de &a 
conduite? 



482 DON JUAN d'aUTRICHE, 

DON QUEXADA. 

Ne répétez pas ce que vous venez de dire 

DON JUAN. 

Je le lui dirais en face, quand j'aurais affaire au 
plus grand nom de la monarchie, à la meilleure 
épée de toutes lesEspagnes; oui, dussé-je lui mettre 
la main sur l'épaule en pleine cour, dans l'Alcazar de 
Tolède, j'aurai une explication avec lui. 

DON QUEXADA. 

Par tous les saints du paradis, vous êtes fou! 

DON JUAN. 

Mais avant d'en venir là, c'est avec dona Florinde 
que je veux en avoir une. 

DON QUEXADA. 

Vous n'irez pas. 

DON JUAN. 

Rien ne pourra m'en empêcher. 

DON QUEXADA. 

Vous n'irez pas, c'est vous perdre. 
DON JUAN, avec fureur. 
Il est chez elle ! 

DON QUEXADA. 

Mon cher don Juan! mon fils! 

DON JUAN. 

li est chez elle! malédiction sur lui! Vous êtes 
venu pour être témoin d'un mariage, vous serez té- 
moin d'un duel. 

DON QUEXADA. 

Entre vous deux? 

DON JUAN. 

Et, dans l'embarras où je me trouve, vous ne refu- 
serez pas d'être mon second? 

DON QUEXADA, Iiors de lui. 

Ah! c'est trop fort. Votre second, et contre lui' à 
mon âge, avec mes habitudes toutes pacifiques... C'est 



ACTE II, SCÈNE XII. 483 

aussi par trop abuser de la tendresse que je vous 
por'.e, et je perds patience à la fin. 

DON JUAN. 

Je vous laisse y rêver; mais puisqu'il est encore 
ici, pour son malheur, rien ne peut le soustraire à 
ma vengeance. 

DON QUEXADA. 

Je n'ai plus qu'un parti à prendre, celui de m'en 
aller sans audience de congé. [Il se dispose à sortir.) 

SCÈNE XII. 

DON JUAN, DON QUEXADA, PHILIPPE IL 

PHILIPPE II, en entrant. 
Restez, don Quexada. 

DON JUAN. 

J'allais vous chercher, seigneur comte. 

PHILIPPE II. 

Je venais au-devant de vous, seigneur don Juan. 

DON JUAN. 

J'ai une demande à vous faire et une réparation à 
exiger de vous. 

PHILIPPE II. 

Je verrai si je dois répondre à l'une et si je veux 
accorder l'autre. 

DON JUAN. 

J'ai reçu votre parole : l'avez-vous oublié ? 

PHILIPPE II. 

J'y ai mis une condition : ne vous en souvenez-vou.^ 
plus? 

DON JUAN. 

C'était d'approuver mon choix. 

PHILIPPE II. 

Si je ne l'approuve pas ? 



484 DON JUAN d'autriche. 

DON JUAN. 

Vous avez le droit de me refuser votre consente- 
ment. 

PHILIPPE II. 

Je le pense. 

DON JUAN. 

Comme j'ai celui de m'en passer. 

PHILIPPE II. 

J'en doute. 

DON JUAN. 

Tout grand seigneur que vous êtes, vous en aurez 
bientôt la certitude. Mais j'ai un doute aussi. 

PHILIPPE II. 

Lequel ? 

DON JUAN. 

Ce que don Quexada vient de me dire est-il vrai ? 

DON QUEXADA, à part. 
Ah ! me voici mêlé dans l'affaire .' 

PHILIPPE II. 

Que vous a-t-il dit ? 

DON QUEXADA , viveiuent. 
Rien que je ne puisse répéter devant Votre Excel- 
lence. 

DON JUAN. 

Que dona Florinde refuse de s'unir à moi et de me 
revoir jamais. 

PHILIPPE II. 

C'est en effet sa résolution. 

DON JUAN. 

Vous m'avez donc trahi ; et cette trahison ne peut 
se laver qu'avec du sang : le vôtre ou le mien ! 

DON QUEXADA. 

Ah ! mon Dieu ! 

PHILIPPE II. 

Voilà une proposition qui m'étonne dans la bouche 
vVun homme d'église. 



ACTE II, SCÈMÎ XII. 485 

DON JUAN. 

Et une réponse évasive qui ne me surprend pas 
moins dans celle d'un homme d'épée. 

PHILIPPE II. 

C'est que vous n'avez pas songé qu'il y a peut-être 
quelque distance entre nous. 

DON JUAN. 

Que pouvez-vous alléguer pour le prouver ? Votre 
âge? nous sommes jeunes tous deux ; votre supério- 
rité dans les armes? je la nie; votre noblesse? vous 
êtes garant de la mienne; et, qui que je sois, je crois 
que mon père valait bien le vôtre. 

PHILIPPE H. 

C'est encore plus vrai que vous ne le croyez. 

DON JUAN. 

Quel serait donc votre motif pour refuser? 

PHILIPPE n. 

Qui vous dit que je n'accepte pas? 

DON QUEXADA, qu't se jette entre eux. 
Votre Excellence voudrait... 

PHILIPPE II. 

Silence ! 

DON QUEXADA. 

Quoi ! don Juan, vous osez... 

DON JUAN. 

Laissez-nous. [Au roi. ) Alors, dans quelques in 
stants, derrière le couvent des Dominicains ! 

PHILIPPE II. 

Mais c'est un lieu consacré, seigneur don Juan. 

DON JUAN. 

Raison de plus : un de nous deux sera tout porté 
pour y dormir en terre sainte. 

DON QUEXADA , à part. 

Il est possédé d'un démon qui lui souffle ses ré> 
penses. 



4S6 DON JUAN d'aUTRICHE. 

DON JUAN. 

En quittant dona Florinde, qui va me revoir, quoi 
que vous en disiez, je suis à vous ! 

PHILIPPE II. 

Encore un mot, don Juan , un seul que je vous 
engage à méditer : car cette fois je parle sérieusement. 
Je ne vous empêche pas d'entrer chez dona Florinde , 
qui vous répétera tout ce que vous venez d'appren- 
dre ; mais, dans l'intérêt de votre vie , renoncez vo- 
lontairement à cette entrevue; je vous le conseille : 
car, si vous passez le seuil de cette porte, il n'y a plus 
de pardon pour vous. 

DON JUAN , au roi. 

De la pitié! 

PHILIPPE II. 

Jeune homme, vous en avez besoin : méritez-la. 

DON JUAN. 

Noble comte, je vais demander à dona Florinde si 
vous méritez la mienne. 



SCÈNE Xlll. 
PHILIPPE 11, DON OUEXADA. 

PHILIPPE II. 

Eh bien! seigneur Quexada? 

DON QUEXADA, tremblant. 

Sire... 

PHILIPPE II. 

Le voilà donc, ce parfait chrétien, ce dévot par ex- 
cellence ! 

DON QUEXADA. 

J'avoue que du côté de la dévotion... 

PHILIPPE II. 

Timide comme une jeune fille!..» 



ACTE II, SCÈNE XIII. 487 

DON QUEXADA. 

Je conviens que sous le rapport de la timidité... 

PHILIPPE II. 

Que direz-vous donc pour sa justification et pour 
la vôtre ? 

DON QUEXADA. 

Je dirai... je dirai que je ne puis rien dire; que 
je suis au désespoir de ma vie; que vous me voyez 
anéanti de surprise et de confusion. 

PHILIPPE II. 

Et je ne le punirais pas! 

DON QUEXADA. 

Quoi ! Votre Majesté veut descendre à le châtier de 
sa main? 

PHILIPPE II. 

Ëtes-vous en démence? 

DON QUEXADA. 

Sire, croyez que s'il avait su qu'il parlait à son 
roi... 

PHILIPPE II. 

S'il l'avait su, vivrait-il encore? 

DON QUEXADA. 

Votre frère ! 

PHILIPPE II. 

Ce sujet rebelle, cet insolent bâtard, lui, mon frère! 
il ne l'est pas , il ne le sera jamais. Lui-même vient 
de refuser son pardon , et vous n'avez plus qu'un 
moyen d'obtenir le vôtre. 

DON QUEXADA , il part. 

Que va-t-il m'ordonner ? 

PHILIPPE II. 

Je n'ai que vous ici qui connaissiez ce secret, je ne 
puis, je ne veux employer que vous pour l'ensevelir 
dans un éternel oubli. [S' approchant d'une table.) 
Vous allez vous saisir de don Juan. 



488 DON JL'AN d'aLTRICHE. 

DON QCEXADA. 

Je ne hasarderai qu'une seule observation ; c'est 
qu'il lui sera infiniment plus aisé de s'emparer de 
moi , qu'à moi de me saisir de lui. 

PHILIPPE ir. 

Des gens qui ont mes ordres vont arriver, ou sont 
déjcà ici pour vous porter secours. 

DON QUEXADA , pcndont que le roi s'assied pour 

écrire. 
Que veut-il écrire? 

PHILIPPE II, écrivant. 
a Mon révérend père, recevez dans votre pieuse 
a maison le jeune homme qui vous sera présenté par 
« don Quexada : que, soumis à toute la sévérité de 
« la règle, il y soit renfermé pour sa vie. » 

« Moi, le Roi. » 

DON QUEXADA. 

Pour sa vie I 

PHILIPPE II. 

Vous conduirez don Juan au monastère le plus 
voisin et de l'ordre le plus sévère : celui des frères 
de la Passion ; vous remettrez au supérieur ces trois 
lignes de ma main, et vous viendrez me rendre compte 
de ce que vous aurez fait. 

DON QUEXADA. 

Ah! sire, grâce pour un malheureux! 

PHILIPPE II. 

Si vous n'obéissez pas, ceux que je charge de 
vous accompagner ont ordre de vous ramener devant 
moi ; et, que vous ayez pour demeure un cercueil, ou 
les quatre murs d'un cachot, vous ne reverrez pas le 
soleil. 

DON QUEXADA, 

J'obéirai. 

PHILIPPE II , ouvrant la porte du fond. 
Entrez, messieurs, et faites tout ce que le seigneur 



ACTE 11, SCÈNE XIV. 48^ 

Quexada va vous commander en mon nom. ( A 
Quexada.) Promptitude et discrétion, ou vous n'êtes 
plus de ce monde! m'entendez- vous? 

DON QUEXADA. 

Parfaitement. 

PHILIPPE II. 

J'avais à cœur d'être compris. Adieu 1 

SCÈNE XIV. 

DON QUEXADA , sur le devant de la scène; 
l'officier, les alguazils, dans le fond. 

DON quexada. 

Pour sa vie ! dans un cloître pour sa vie! infortuné 
jeune homme! En dépit de toutes ses extravagances, 
je n'ai jamais si fortement senti combien je l'aime. Il 
est aussi mon fils , à moi , et c'est moi qu'on charge 
d'accomplir cet ordre barbare!... [Il relit le billet 
en marchant avec agitation.) Mais cet ordre ne dési- 
gne pas le monastère. Ah! quelle idée... Don Juan 
n'a dans le monde qu'un protecteur naturel qui puisse 
le sauver, nous sauver tous deux... Ce serait bien 
hardi. [S' arrêtant tout à coup.) Ai-je quelque chose 
à risquer maintenant? le mouvement est donné ; et 
j'aurai beau me cramponner à tout , il faut que je 
roule jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu dem'arrêter. J'ai 
connu ces positions-là , et l'empereur, mon maître , 
aussi ; mais il se rattrapait toujours, et me remettait 
sur mes pieds par contre-coup. Fasse le ciel qu'il en 
eoit encore de même! [Avec résolution. ),\\ y a de ces 
peurs héroïques qui vous donnent du courage; je 
suis décidé. [A Vofjicier et aux alguazils. Allons, 
messieurs, suivez-moi ; main-forte pour exécuter les 



400 DON JUAN d'aUTRICHE. 

volontés du roi clEspagne ! (// 5e dirige vers l'appar- 
tement de dona Florinde.) 

ACTE TROISIÈME 



Un parloir dans Vappartemcnt du frère Arsène, au 
monastère de Saint-Jusf. Une fenêtre ouverte. Sous 
la fenêtre une natte de paille. Il fait nuit. 

SCÈNE I. 

PEBLO, penché sur le balcon. 

L'échelle ira jusqu'à terre ; maintenant, remontez , 
ma mignonne. [Illa retire vers lui. )^'\Qi\wQ\mQhû\& 
nuit, noire comme la robe d'un dominicain, et vous 
me rendrez le bon office de me tirer d'ici ; trente 
échelons, et me voilà en bas; deux tours de clef, et 
je suis hors du couvent. 

FRÈRE ARSÈNE, de sa cellulc. 

Peblo! 

PEBLO. 

Cest sa voix : zest ! l'échelle sous ma natle, le no- 
vice blotti dessus; et puis criez, père Arsène! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Peblo , répondrez-vous ? 

PECLO. 

Je dors trop bien pour entendre. 



ACTE m, SCÈNE II. 491 



SCÈNE 11. 

FRÈRE ARSÈNE , une lampe à la main; PEBLO , 
qui feint de dormir. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Peblo !... [Il s'approche du novice.) Ah ! le bien- 
heureux, quel sommeil î A une époque de ma vie tout 
m'a été possible, excepte de dormir ainsi... Allons , 
un peu de pitié ! ( .Se tramant de meuble en meuble 
jusqu'à tme table où il pose sa lampe. ) Du moins il 
n'espionnera ni mes actions ni mes paroles. [En s'as- 
scijant sur le devant de la scène.) Que puis-je craindre 
de cet enfant ? s'il me voit tant que le jour dure, il ne 
me connaît pas , et aucun des moines n'oserait en- 
freindre ma défense en lui révélant qui je suis , ou 
plutôt qui j'étais. 

PEBLO , se soulevant sur sa natte. 
Il parle, mais si bas... 

FRÈRE ARSÈNE. 

Toujours souffrir, sans avoir à qui se plaindre ! je 
n'y tiens plus. (Se levant, et allant tirer Peblo par le 
bras.) Debout, novice! secouez votre engourdissement 
et ouvrez les yeux. 

PEBLO, qui étend les bras en bâillant. 

J'aurai beau les ouvrir, père Arsène, je ne verrai 
pas le jour, car vous me faites lever avant lui. 

FRÈRE ARSÈNE. 

La paresse, Peblo, est un grand péché. 

PEBLO. 

Celui qui l'a inventé , ce péché-là, était sans doute 
un saint homme à qui sa goutte ne permettait pas de 
fermer l'œil. 



492 ïiON JDAN D*AUTRICHE. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Ou qui connaissait le prix du temps; mais vous, 
quand vous ne le perdez pas, vous l'employez mal. 
PEBLO , retournant vers le balcon d'un air mutin. 
J'aime mieux l'employer à dormir qu'à réveiller les 
autres. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Où allez-vous?... remuant sans cesse ! 

PEBLO. 

Laissez - moi me recoucher, je ne remuerai plus. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Répondant toujours, même avant d'entendre! 

PEBLO, à part. 
Est-ce injuste? quelquefois je ne répondspas quand 
j'ai entendu. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Curieux à l'excès! 

PEBLO. 

Comme s'il n'y avait que moi de curieux dans la 
maison. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Qu'est-ce à dire, petit moinillon révolté que vous 
êtes? 

PEBLO, à part. 

Oh! moinillon!... il croit qu'il me fait bien de la 
peine. 

FRÈRE ARSÈNE 

Encore un coup , de qui parlez-vous ? est-ce de 
moi? 

PEBLO. 

Dieu m'en garde, père Arsène! c'est du pneur,qui 
vient toujours m'adresser en douceur un tas de mé- 
chantes questions sur vous. 

FRÈRE ARSÈNE, À part. 

Ce prieur, il rend dévotement compte de toutes 
mes actions : s'il est la créature de Dieu, il est encore 



ACTE III, SCÈNE II. 493 

plus celle du roi. {a Peblo.) Parle à cœur ouvert, 
mon enfant, que te demande-t-il? 
PERLO, à part. 
Il n'est pas curieux, lui ! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Eh bien? 

PEBLO. 

Ce que vous faites, père Arsène, ce que vous dites 
et ce que vous écrivez. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Il ne peut guère en demander davantage; et tu lui 
réponds 'i* 

PEBLO. 

Que vous faites des horloges; que vous dites : 
Quelle heure est-il? et que vous écrivez votre con- 
fession. 

FRÈRE ARSÈNE. 

C'est bien, c'est très-bien même; je suis content 
de toi : je te croyais un peu médisant. 

PEBLO. 

Moi, père Arsène! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Et si tu l'étais, bien que tu profites des peines que 
je me donne pour ton éducation, il faudrait nous 
séparer, parce que le prieur pourrait prendre tes pa- 
roles au pied de la lettre. C'est un saint homme, Pe- 
blo, un bien saint homme, mais d'une dévotion vé- 
tilleuse, qui s'effarouche de tout, se cabre pour rien, 
fait une montagne d'un grain de sable, et d'une mi- 
sère sans conséquence un bel et bon péché mortel. 
PEBLO, à part. 

Il se gêne, lui, pour médire de son supérieur. 

FRÈRE ARSÈNE. 

J'aime presque mieux la franchise brutale du frère 
gardien. 



494 DON JUAN D'AUTRICHE. 

PEBLO. 

De père Pacôme, mon oncle? 

FRÈRE ARSÈNE, h part. 

Son oncle!... pauvre orphelin! les moines n'oni 
jamais que des neveux. 

PEBLO. 

Vous avez tort, car le prieur s'est bien radouci 
depuis la mort du dernier abbé. J'entends les frères 
se conter entre eux que, malgré ses soixante-treize 
ans sonnés, il grille, soas son air froid, d'être 
nommé à la place vacante. Comme le chapitre se ras- 
semble aujourd'hui pour l'élection, il ne dit plus de 
mal de persone, afin de gagner des voix ; au lieu 
que mon oncle Pacôme, son bon ami, dit du mal 
de tout le monde, afin d'ôter des voix aux autres. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Du mal de tout le monde?... Et de moi anssi, 
n'est-ce pas? 

PEBLO. 

Comme d'habitude. En sa qualité d'ancien marin, 
vous savez qu'il crie toujours : la discipline, la dis- 
cipline!... et il prétend, bien à tort, mais il le pré- 
tend... 

FRÈRE ARSÈNE. 

Quoi donc? 

PEBLO. 

Que vous mettez les jeunes moines en rébellion 
contre les vieux. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Moi qui ne cherche qu'à rapprocher les partis! 

PEBLO. 

Mais c'est comme un fait exprès; vous ne les avez 
pas plutôt accordés, qu'ils ne peuvent plus s'en- 
tendre. 



ACTE 111, SCÈNE II. 495 

FRÈRE ARSÈNE. 

C'est que la fièvre de rélection tourne ici toutes 
les tètes. 

PEBLO. 

Jusqu'à celle du frère Timothée. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Un homme si modeste ! 

PEBLO 

Un prédicateur tout en Dieu, dont la figure res- 
semble à un sermon sur la charité, et dont les pa- 
roles sont plus douces que les bonbons des sœurs 
de la Providence, qui l'ont choisi pour directeur. 

FRÈRE ARSÈNE, à part. 

Et avec raison. 

PEBLO. 

Eh bien ! il s'est glissé à pas de loup et en pérorant 
tout bas à la tète d'une bonne vingtaine de suffrages 
parmi les jeunes moines; le frère gardien, mon 
oncle, en commande à peu près autant parmi les 
vieux qu'il mène haut la main comme son ancien 
équipage ; et tous deux ils travaillent à se souffler 
des voix ; ils tirent chacun de leur côté tous les élec- 
teurs qui sont entre deux âges, et ils s'agacent, et ils 
se molestent , et ils se détestent : c'est une béné- 
diction. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Sais-tu pour qui votera le frère Timothée? 

PEBLO. 

Peut-être bien pour le père procureur, qui a dOù 
chances, parce qu'il donne à dîner au vieux Jéru- 
nimo et à ce gros réjoui de cellerier : ce qui lui iait 
deux voix. 

FRÈRE ARSÈNE. 

11 est vrai que ce sont les deux estomacs les plus 
reconnaissanls de la communauté. 



40G DON JUAN D AUTRICHE. 

PEBLO. 

Mais je connais quelqu'un pour qui le frère Ti« 
motliee volerait de préférence. 

FRÈRE ARSÈNE. 



Qui donc? 
Vous. 



FEBLO. 



FRERE ARSENE. 

Est-ce que j'ai des prétentions? 

PEBLO. 

Hier il m'a pris sur ses genoux, et, en me donnant 
des cédrats confits, il m'a dit : [Toussant deux ou 
trois Jois et imdont le ton du frère Timothée.) «Notre 
« vénérable frère Arsène, cette lumière de la com- 
cc munauté, que tu as le bonheur de voir tous les 
a jours, il jouit d'un grand crédit auprès du roi: 
« rappelle-moi souvent à son souvenir; qu'il ait la 
a bonté infinie de m'appuyer un peu, et j'aurai l'in- 
« signe honneur de prêcher ce carême devant la 
« cour. » 

FRÈRE ARSENE. 

Comme si Dieu était là plutôt qu'ailleurs! [A Pe- 
blo.) En réclamant ma protection, il ne t'a rien dit 
de Charles-Quint ? 

PEBLO. 

Charles-Quint!... je ne le connais pas. 

FRÈRE ARSÈNE. 

[En souriant .) gloire humaine! [Tombant assis.) 
Aye! il n'y a de réel que la douleur. 

PEBLO. 

Ah 1 vous voulez dire cet empereur que personne 
ne voyait, qui est mort ici tout récemment, et dont 
on fera les funérailles dans trois jours? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Oui, dans trois jours. [A part.) Ils ont au moins 



ACTE III, SCÈNE III. 497 

rempli mes intentions en accréditant ce bruit , qui 
m'épargnera bien des importunités. 

PEBLO. 

Lorsqu'il en parle, de votre empereur, il se signe- 
rait presque ; il s'incline bien bas pour dire . « Jésus, 
mon Sauveur! » et plus bas encore quand il dit; 
« Feu Sa Majesté l'empereur et roi!... » 

FRÈRE ARSÈNE. 

Assez, assez! ton babil m'amusait d'abord, mais 
à la longue... 

PEBLO. 

On se lasse de tout. C'est justement là l'effet que 
le couvent a produit sur moi. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Qu'est-ce que vous dites, Peblo? Allez dans ma 
cellule; allez donner un coup d'œil à mes horloges: 
j^ crois que le numéro quatre est en retard. 

PEBLO. 

J'y vais, père Arsène ; mais j'aurai beau pousser 
les aiguilles, le temps n'en ira pas plus vite. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Si je me lève pour courir après vous!... 

PEBLO, qui sort en sautant. 
Il m'attraperait avec sa goutte. 

SCÈNE m. 

FRÈRE ARSÈNE. 

11 a raison, le malicieux petit vaurien : une vie 
inactive est fastidieuse comme un livre qu'on a trop 
lu. Et n'être réveillé de son néant que par les piqûres 
de ces insectes du cloître ! de ce frère Pacômeî ... Ah ! 
quand vous voyez un vieillard impitoyable pour la 
jeunesse, soyez sur qu'il a été trop indulgent pour 



408 DON JL'AN d'aUÏRICHE. 

lui-même. Peblo s'est plaint dernièrement à sa mè; e 
(les duretés de son oncle : elle est venue me voir 
dans l'ermitage voisin, se jeter à mes pieds; elle m'a 
tout avoué, en me priant d'adoucir l'oncle en faveur 
du pauvre enfant. Je lui parlerai, je le dois. Frère 
Pacôme, il y a seize ans!... Que dis-je? est-il le seul 
qui étouffe le cri de la nature par respect humain? 
et moi, moi!... [Eji se levunl.) Quel supplice de n'a- 
voir rien à faire ! le remords a trop de prise sur vous. 
Heureusement voici le jour! INJes yeux étaient fati- 
gués à cette pâle lueur de la lampe, et ils vont se 
rafraîchir en changeant de lumière. [S' approchant de 
la fenêtre, après avoir éteint sa lampe.) Tranquille 
vallée de Saint-Just, elle sort des vapeurs... Il me 
semble qu'elle a vieilli comme moi. Que je la trou- 
vais belle, lorsque, la traversant dans toute la pompe 
de ma gloire, je pris la résolution d'y mourir! Eh 
bien ! depuis deux jours n'y suis-je pas mort de mon 
vivant ?... C'est une idt'e que je veux exécuter en 
grand, avant que la nature la prenne avec moi tout 
à fait au sérieux : mes funérailles me feront passer 
une journée, une de ces journées dont les douze 
heures si vides, si longues, si lentes, ne commencent 
jamais assez tôt et fmissent toujours trop tard. [He- 
venant sur le devant de la scène.) Enfin la cloche 
sonne le premier office : je vais donc me récréer en 
chantant au lutrin les louanges de Dieu... Ah ! jadis! 
jadis! moi qui me sentais à l'étroit dans des États si 
vastes que le soleil ne s'y couchait jamais, je portais 
le sort des empires dans mes yeux, je poussais d'un 
geste une moitié de l'Europe contre l'autre; d'un mot 
je la remuais dans ses entrailles, et maintenant c'est 
un des événements de ma vie que de chanter au 
lutrin. 



ACTE IH, SCÈNE IV. iOO 

SCÈNE IV. 

FRÈRE ARSÈNE, PEBLO. 

PEBLO, 

Mon père , je vous avertis qu'on va venir vous 
chercher pour les matines. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Toujours les mêmes versets, psalmodiés du même 
ton! n'importe, j'ai du plaisir à m'entendre, et toi, 
Peblo? 

PEBLO. 

Si j'en ai, père Arsène! comme tout le monde. (.4 
part.) 11 chante faiLx ! ... 

FL\ÈRE ARSÈNE. 

Je crois que voici les religieux qui viennent me 
prendre. 

PEDLO. 

Oh! faites donc quelque chose pour le frère Timo- 
thée; il prêche si bien! les sermons qu'il débite sont 
les seuls que j'aie entendus d'un bout à l'autre 
sans... 

FRÈRE ARSÈNE. 

Sans dormir. {Sévèrement.) Vous dormez donc au 
sermon, Peblo? 

PEBLO. 

Dame! père Arsène, vous me réveillez la nuit, il 
faut bien que je me rattrape le jour ; vous-même, di- 
manche dernier, si je ne vous avais pas tiré par votre 
robe... 

FRÈRE ARSÈNE. 

Je ne sais pas ce que vous voulez dire. 

PEBLO. 

Et à trois reprises encore, au point que le morceau 
a failli me rester dans la main. 



500 DON JUAN d'aUTRICUE. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Taisez-vous raisonneur ! 

PEBLO, à part. 
Raisonneur! il commet tous les péchés qu'il me 
reproche. 

SCÈNE V. 

FRÈRE ARSENE, PEBLO, FRÈRE PACOME, FRÈRE 
TLMOTHÉE. 

FRÈRE PACOME, d'uii toïi bi'usque. 
Dieu vous garde, mon révérend 1 

FRÈRE ARSÈNE. 

Je fais le même vœu pour vous, frère Pacôme. 

FRÈRE TIMOTHÉE, d'ilUe VOIX doUCe. 

Le ciel exauce-t-il les ferventes prières que je ne 
cesse de lui adresser pour la plus précieuse santé du 
couvent? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Toujours bienveillant, frère Timothée! Hélas! ma 
goutte me laisse peu de temps. 

FRÈRE PACOME. 

11 faut vivre avec son ennemi, comme nous le di- 
sions sur les galères du roi quand la mer était mau- 
vaise ; mais j'ai une bonne nouvelle à vous annon- 
cer : il nous est arrivé, vers minuit, un jeune homme 
qu'on a reçu dans la maison sur un ordre du roi. 
Vous avez exprimé au prieur le désir d'avoir un no- 
vice de plus ; si celui-là vous convient, on va le con- 
duire chez vous. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Bien volontiers, et le plus tôt possible. 

FRÈRE PACOME, 

Par Notre-Dame des Mariniers ! je m'y attendais. 



ACTE III, SCÈNE V 50i 

Vous aimez le changement, frère Arsène; soit dit 
sans reproche. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Et vous vous plal«p? à me le faire remarquer, frère 
Pacôme ; soit dit sans aigreur. Peblo, je te dispense 
de l'office. Tu resteras ici pour recevoir le nouveau 
venu. 

PEBLO. 

J'obéirai. [A part.) Pas de matines, et une figure 
nouvelle, la journée commence bien. 

FRÈRE PACOME, ttvec durcté. 
Bon précepteur qu'il aura là. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Nous allons accomplir au chœur une œuvre im- 
portante, mes frères: celle d'implorer Dieu, pour 
qu"il dicte aujourd'hui notre choix. En songeant au 
devoir sacré qui nous appelle, j'espère que vous sen- 
tirez le besoin d'être d'accord. 

FRÈRE TIMOTHÉE. 

Est-ce que nous étions brouillés? 

FRÈRE ARSÈNE, à Tïmotliée. 
J'aime à voir que vous lui avez pardonné sa criti- 
que un peu sévère de votre dernière homélie. 

FRÈRE TIMOTHÉE, ttveC cloUCeUV. 

La charité me l'ordonnait. [A part.) Mais je m'en 
souviendrai. 

FRÈRE ARSÈNE, « PaCÔmC. 

Et VOUS, sa repartie un peu vive contre ses anciens. 

FRÈRE PACOME, hriisquement . 
Je n'ai pas de rancune. [A part.) Mais si j'en perds 
la mémoire!... 

FRÈRE ARSÈNE. 

Maintenant que tout est oublié , nous voici juste- 
ment dans les pieuses dispositions où nous devions 
être pour faire descendre les grâces du ciel sur l'é- 
lection. 



502 DON JUAN D'ALTaiClIE. 

F'EBLO, a part. 
Us sont rapatriés pour matines; notre saint patron 
y mettra du sien, si cela dure jusqu'à vêpres. 

FRÈRE ARSÈNE, à PClCOme. 

Ayez quelque pitié d'un malade, mon très-choi 
gardien, et abrégez-moi la route, en me faisant passer 
par la porte du petit escalier. 

FRÈRE PACOME. 

Ce serait de grand cœur; mais, de par tous les 
saints! je ne sais pas ce qu'est devenu mon passe- 
partout. 

TEBLo, à part. 

Je le sais bien, moi. 

FRERE ARSÈNE. 

Il ne me reste donc qu'à me résigner. [Prenant le 
bras de Timolhce.) Mon bon Timothée, votre appui! 

FRÈRE TIMOTHÉE, baS. 

Oserai-je vous dire à charge de revanche ! 
FRÈRE PACOME, en tûtant sa poche. 
Il faudra bien pourtant que je le retrouve. 
[Frère Arsène sort appuyé sur le bras de Timothée i 
frère Pacôme les suit.) 

SCÈNE VI. 

PEBLO. 

Cherche! cherche!... le jour où tu m'en as donné 
un si bon coup sur les doigts, après avoir prêché 
contre la colère, il a passé de ta poche dans la mienne; 
et le voilà, et il ouvre toutes les portes, et celle du 
jardin. Bonne petite clef que j'aime, que je baise, si 
lu protèges ma fuite, sais-tu ce que je ferai de toi? 
j'irai te suspendre en toute dévotion au pied de la 
bonne Vierge de mon village. Eh! vite, rentre au 



ACTE m, scÈNi: VII. 503 

bercail ; je vois mon nouveau camarade ; Dieu ! qu'il 
a l'air triste! 

SCÈNE VIL 

PEBLO, DON JUAN, UN MOINE, qui dépose sur 
un siège une robe de novice, et sort. 

DON JUAN, sans voir Peblo. 
We désarmer! m'arracher de ses genoux, malgré 
ses cris, malgré ses larmes! et je ne puis tirer ven- 
geance de celte trahison! Pour jamais séparé d'elle ! 

PEBLO. 

Doux Sauveur ! il parle d'une femme ; écoutons. 

DON JUAN. 

Pour jamais enseveli dans cette retraite ! il me 
semble que l'air me manque. Ces murs m'étouffent. 
En voulant me convertir de force, ils me rendraient 
impie, et les malédictions viennent d'elles-mêmes sur 
mes lèvres. (Tombant assis.) Je suis bien malheu- 
reux ! 

PEBLO. 

Il me fait pitié. [A don Juan.) Mon frère? 

DON JUAN, se retournant. 
Qui êtes- vous? 

PEBLO. 

Le petit Peblo, votre camarade. 

DON JUAN. 

Que me voulez-vous ? 

PEBLO. 

Nous rendre un service. 

DON JUAN. 

Dites-moi donc quel est ce couvent? 

PEBLO. 

Celui de Saint-Just. 



504 DON JLAN u'altrichp:. 

Do\ JUAX, se levant. 
De Saint-Just ! où Charles-Quint s'est retiré? 

PEBLO. 

Ils parlent tous de Charles-Quint. 

DON JUAN. 

Lui, du moins, prendra ma défense. Nepuis-je le 

voir? 

PEBLO. 

Il y a trois jours qu'il est mort. 

DON Ji'AN, retombant assis. 
Et mon espoir avec lui ! 

PEBLO, mystérieusement. 
Ne vous désolez pas : je vous protège. 

DON JUAN. 

Vous, mon enfant! 

PEBLO. 

Soyez bien docile aux ordres du frère Arsène, dont 
vous allez devenir le novice. 

DON JUAN. 

Moi novice; damnation! mort! enfer! 

PEBLO. 

Comme il jure! 

DON JUAN. 

Jamais : pas plus que je ne veux être moine. 

PEBLO. 

Parlez donc bas! au couvent on ne dit pas tout ce 
qu'on pense, et on ne crie pas tout ce qu'on dit. 
DON JUAN, saisissant la robe de novice. 
Plutôt fouler cet habit sous mes pieds. 

PEBLO, l'arrêtant. 
Gardez-vous-en bien! on enrage, si l'on veut, sous 
sa robe; mais on ne la déchire pas : cela se verrait. 
[A part.) C'est toute une éducation à faire. 

DON JUAN. 

Enfin, que voulez-vous me dire? 



ACTE III, SCÈNE VU, t)Oî? 

PEBLO. 

Que j'ai le moyen de vous tirer d'ici, mais il faut 
vous contraindre. 

DON JUAN. 

Le pourrai-je? 

PEBLO. 

Et si cette nuit est sombre... 

DON JUAN. 

Eh bien ? 

PEBLO. 

Avec cette clef... 

DON JUAN. 

Après? 

PEBLO. 

Par cette fenêtre... 

DON JUAN. 

On saute, et on est libre? 

PEBLO. 

Non, on tombe et on se casse le cou; mais.. 

DON JUAN. 

Achevez! 

PEBLO. 

Silence! voici frère Arsène. 

DON JUAN. 

Je ne saurai rien. 

PEBLO, chantant. 

Comme un ange il était beau, 

No, no, 
Comme un ange il était beau, 

Noël nouveau ! 



fiflC DON JUAN d'aUTRICHE. 

SCÈNE VIII. 

DON JUAN, PEBLO, FRÈRE ARSÈNE. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Allez, Peblo, chanter vos noëls chez moi. 

PEBLO. 

Dans votre jardin plutôt, en arrosant vos fleurs. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Si vous voulez. 

PEBLO, à part. 

Je dirai deux mots à ses oranges. {Haut.) Adieu, 
frère Arsène! (A don Juan, le doigt sui^ la bouche.) 
A revoir, mon frère ! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Sortez. 

PEBLO, à part, en sortant. 
Pourvu qu'il n'aille pas laisser échapper la vérité, 
lui qui n'a pas encore les habitudes de la maison. 
« 

SCÈNE IX. 

FRÈRE ARSÈNE, DON JUAN. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Approchez, mon jeune ami. 

DON JUAN, à part. 
Ce moine, je le déteste d'avance. 

FRÈRE ARSÈNE , à part, 

11 y a je ne sais quoi en lui qui me remue le cœur. 

DON JUAN. 

Eh bien! mon révérend père? [A part.) Je trouve 
dans ses traits un? bienveillance à laquelle je ne m'at- 
tendais pas. 



ACTE III, SCÈNE IX. 507 

FRÈRE ARSÈNE. 

Vous avez donc l'intention de faire vos vœux dans 
celle maison? 

DON JUAN. 

Je ne sais pas feindre : j'y suis contre ma volonté. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Comment? 

DON JUAN. 

On s'est emparé de moi par la force ; c'est par la 
force qu'on m'a conduit ici. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Vous n'aviez donc pas de protecteur? 

DON JUAN. 

J'en avais un; il m'a traité vingt ans comme son 
fils. J'ai pu commettre des fautes, je n'y cherche pas 
d'excuses ; mais devait-il, pour m'en infliger la peine, 
devenir le complice de cette infamie; lui, don Que- 
xada ! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Don Quexada ! qu'avez-vous dit? c'est à don Que- 
xada que vous avez été confié dès l'enfance? 

DON JUAN. 

Il est vrai. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Vous vous nommez don Juan? 

DON JUAN. 

Sans doute. 

FRÈRE ARSÈNE, à part. 

C'est lui! mon fils!... {Hcmt.)Esi-'û possible? vous, 
don Juan, malheureux, malheureux près de moi! 
vous prisonnier dans ce cloître ! 

DON JUAN. 

Et pour la vie. Mais qu'avez-vous? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Rien, non, rien. L'intérêt... la pitié... {A part.) Ah! 
restons maître de l'émotion qui m'agite. 



5055 DON JUAN D'AUTRICHE. 

DON JUAW. 

Vous saviez mon nom ? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Ne vient-on pas de me l'apprendre? {A part.) Qu'il 
est bien ! que j'en suis fier ! est-ce que je n'oserai pas 
l'embrasser? 

DON JUAN. 

Vous connaissez don Quexada ? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Je l'ai vu autrefois. Il commandait ceux qui vous 
ont amené ? 

DON JUAN. 

Lorsqu'ils ont porté la main sur moi, il était là, ce 
protecteur de ma jeunesse! Il s'est fait le geôlier de 
son élève. Vous comprenez que je ne voulais plus le 
regarder ni lui parler. Quand nous sommes arrivés à 
la première grille, il m'a dit tout bas : « Remerciez- 
« moi de vous avoir conduit dans ce couvent, car 
« j'avais l'ordre de vous enfermer dans un autre. » 
Vous conviendrez que je dois lui savoir gré de sa pro- 
tection? 

FRÈRE ARSÈNE, à part. 

Je reconnais là mon vieux conseiller. [A don Juan.) 
Mais pourquoi vous priver de votre liberté? de quel 
droit? qui l'a commandé? 

DON JUAN. 

Le roi. 

FRÈRE ARSÈNE, à part. 
Son frère ! ce serait horrible. [Haut.) Le roi, dites- 
vous ? 

DON JUAN. 

Cet ordre lui a été surpris par un lâche, qui a mieux 
aimé se déshonorer en m'emprisonnant que de s'ex- 
poser à me voir face à face, l'épée à la main. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Mais votre père?... 



ACTE III, SCÈNE IX. 500 

DON lUAN. 

C'est avec son nom qu'on me persécute; c'est sous 
sa volonté qu'on m'écrase; enfin, c'est lui, dit-on, lui 
qui m'a condamné à vivre, ou plutôt à mourir dans 
cette prison. 

FRÈRE ARSÈNE, vivemcnt. 

Cela n'est pas !... Je veux dire que cela r.e peut 
être; qu'il eût désiré, perdes raisons dont il était le 
seul juge, V04JS voir embrasser une profession paisible 
et sacrée, je le comprends ; mais qu'il ait voulu qu'on 
en vînt contre vous à cette tyrannie, à cette violence! 
un père!... ah ! je le répète, c'est impossible. 

DON JUAN. 

A- t-il jamais été un père pour moi? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Êtes-vous sûr qu'il lui fut permis de l'être? 

DON JUAN. 

Mon malheur m'a fait réfléchir; j'ai ouvert les 
yeux : on alTirme qu'il n'est plus; mais peut-être vit- 
il encore? peut-être c'est un grand seigneur de cette 
cour si pieuse, où, pour avoir faiUi dans sa jeunesse, 
on devient dénaturé sur ses vieux jours. Qui sait s'il 
ne poursuit pas en moi un souvenir qui le gêne, un 
témoin qui l'accuse, et si je ne suis pas le fruit de 
quelque faiblesse humaine, dont il a plus de honte 
que de remords? 

FRÈRE ARSÈNE, à part. 

Ah ! Dieu m'en punit cruell(3ment. 

DON JUAN. 

Les voilà, ces grands de la terre ! pour effacer jus- 
qu'à la trace d'une erreur, ils livrent leur sang, oui, 
leur propre sang, ils l'abandonnent à des mains étran- 
gères; ils jettent un malheureux à la merci du ha- 
sard. Veille sur lui qui voudra!... au besoin, ils l'en- 
ferment vivant dans un tombeau, afin qu'il expie par 
ses austérités une naissance dont ils sont coupables ; 



5lO DON JUAN d'aUTRICIIE. 

et se reposant de leur salut sur la pénitence d'autrm, 
ils vivent en paix avec eux-mêmes; ils jouissent d'une 
réputation sans tache. Ainsi va le monde : ils ont 
commis un crime pour cacher une faute, et on les 
honore ! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Ah ! c'est trop ! jeune homme, craignez d'être in- 
juste. 

DON JUAN. 

Je le suis, vous avez raison. La douleur m'égare 
et me rend injuste envers mon père ; mais croyez que 
j'exposerais cent fois ce que je tiens de lui pour ven- 
ger son honneur mis en doute, ou sa mémoire outra- 
gée. Ah! s'il a cessé de vivre, je le pleure; et s'il 
existe, je lui pardonne. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Bien!... bien!... Voilà un mot de l'âme qui me 
prouve que vous êtes digne d'un meilleur sort. 

DON JUAN. 

J'ai donc trouvé un ami où je ne croyais rencontrer 
que des persécuteurs. Ah! pourquoi Charles-Quint a- 
t-il expiré trop tôt? Grâce à vous, je lui aurais parlé, 
peut-être. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Que vouliez-vous lui dire? 

DON JUAN. 

Vous le demandez! J'aurais embrassé ses genoux; 
je lui aurais dit : J'ai du cœur, j'aime la gloire, et on 
veut étouffer mon avenir dans un cloître. Je n'ai que 
vingt ans, et on viole toutes les lois divines pour 
m'imposer une captivité sans fin; je suis votre sujet, 
et on m'opprime, au mépris de toutes les lois humai- 
nes. Vous avez été trop grand pour ne pas être bon 
et juste, et vous devez vous jeter entre l'oppresseur et 
moi... Est-ce que je ne l'aurais pas attendri? 



ACTE IIF, SCÈNE IX. 511 

FRÈRE ARSÈNE) aVCC Cj^USlon. 

Jusqu'aux larmes, don Juan, jusqu'aux larmes! 

DON JUAN. 

Et il m'aurait rendu au monde, n'est-ce pas? à tout 
ce qu'on m'a ravi, à ce bonheur dont le souvenir me 
dévore loin d'elle? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Loin d'elle ! .. . que dites-vous? 

DON JUAN. 

J'ai une amie... pardonnez-moi de vous ouvrir mon 
cœur, une bien noble amie, que j'adore... 

FRÈRE ARSÈNE, à part. 

Puis-je lui en faire un crime? 

DON JUAN. 

Et c'est au moment que nous allions nous unir 
qu'on nous a séparés pour toujours. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Ne me soupçonnez pas d'une indiscrète curiosité; 
mais vous m'intéressez vivement : je veux vous èlre 
utile, et, pour vous servir, j'ai besoin de tout savoir. 
Quelle est-elle, cette personne que vous aimez? quel 
est son nom ? 

DON JUAN. 

Florinde de Sandoval . 

FRÈRE ARSÈNE. 

Sandoval? Ce n'est pas une famille d'anciens chré- 
tiens. 

DON JUAN. 

Qu'importe? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Beaucoup aux yeux du monde; mais, comme vous 
le dites, aux yeux de Dieu, que la foi soit ancienne 
ou récente, qu'importe, pourvu qu'elle soit pure? 

DON JUAN. 

Quoi ! vous êtes moine et vous parlez ainsi 1 



SI 2 DON JUAN d'aUTRICHE. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Vous êtes jeune, et vous croyez déjà qu'il n'y a 
ni indulgence ni raison sous l'habit que je porte. 

DON JUAN. 

Ah! loin de moi cette idée! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Ce Sandoval, il m'a rendu un service qu'il ne m'é- 
tait pas permis d'oublier; et sa fille, je me souviens 
que je l'ai vue enfant... 

DON JUAN. 

Elle devait être bien jolie? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Oui, charmante ! charmante ! [S' éloignant de don 
Juan jjour cache?' son émotion.) Que de tendresse 
dans son regard ! c'était celui de sa mère. mes 
beaux jours ! où êtes-vous? 

DON JUAN, revenant vers lui. 

Vous parlez de ma mère ! l'auriez-vous connue ? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Moi! 

DON JUAN. 

Vous l'avez connue, ah! nommez-la; faites que je 
la voie ! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Pourquoi supposez-vous que j'aie pu la connaître? 

DON JUAN. 

Décidément je n'aurai jamais de réponse à cette 
question-là. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Cependant votre malheur me touche plus que je 
ne puis dire, et c'est un devoir pour moi... un de- 
voir rehgieux de m'opposer à une violence que Dieu 
condamne. Vous sortirez d'ici. 

DON JUAN. 

Est-il possible? de grâce, aujourd'hui même! 



ACTE III, SCÈNE IX. 513 

FRÈRE ARSÈNE. 

Je l'espère; mais cette alliance que vous projetez, 
je ne puis pas vous répondre qu'elle s'accomplisse 
jamais. 

DON JUAN 

Que je sois libre, que je sois libre seulement! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Vous le serez. J'ai quelque crédit dans le monas- 
tère; je veux l'employer pour vous en ouvrir les 
portes. 

DON JUAN, lui baisant les mains avec transport. 

Mon père! 
FRÈRE ARSÈNE, à part, ttvec attendrissement. 

Son père !... [Penché sur don Juan qui est à ses ge- 
noux et qu'il tient embrassé.) Jeune homme, je me 
sentais attiré vers vous : c'eût été le charme de ma 
solitude que de vous y voir sans cesse, le soulage- 
ment de mes maux que de m'en plaindre à vous. 
mon fils! mon filsl qu'il m'eut été doux de vieillir 
entre vos bras et de rendre ma vie à Dieu sur ce 
cœur qui m'aurait aimé ! 

DON JUAN. 

Ah! je vous en supplie, pas d'arrière-pensée! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Ne craignez rien : je saurai sacrifier mon bonheur 
au vôtre. 

DON JUAN. 

Et toute une vie de reconnaissance et de respect 
ne suiïira pas pour payer ce service. Je reviendrai 
vous voir, je reviendrai avec elle... 

FRÈRE ARSÈNE, cnsouriant. 

Vous oubliez, don Juan, que les femmes ne pé* 
nètrent pas dans cette maison. 



51^ DON JL'AN d'aUTRICHE. 

DO.N JUAN. 

Pardon! [A part.) Et une juive! j'avais là une 
belle idée ! 

FRÈRE ARSÈNE, à part. 

II n'est pas le fils d'une reine, mais je l'aime mieux 
que son frère. 

SCÈNE X. 

FRÈRE ARSÈNE, DON JUAN, LE PRIEUR, PEBLO. 

LE PRIEUR, tenant Peblo par l'oreille. 

Mon révérend, je viens vous dénoncer un coupable 
que son oncle a surpris grimpant sur l'oranger de 
votre parterre, et pillant vos plus beaux fruits. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Comment, Peblo!... 

PEBLO. 

Pardon, frère Arsène! 

LE PRIEUR. 

Point de pardon : ce n'est pas là une petite faute; 
c'est un crime prémédité, consommé, dont on a saisi 
les preuves sur lui. 

FRÈRE ARSÈNE, à Pehlo. 

Quoi! ces fruits que je m'étais réservés! 

PEBLO. 

Je ne suis pas le premier, mon père, qui se soit 
laissé tenter par le fruit défendu. 

LE PRIEUR. 

Vous ne serez pas non plus le dernier qu'on ait 
sévèrement puni d'avoir cédé à la tentation. 
PEBLO, à part. 
S'il pouvait me chasser du l'aradis! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Peblo, je penserai à vous plus tard. Vous, don 



ACTE III, SCÈNE XI. 515 

Juan, conduisez cet enfant dans ma cellule, et faites- 
lui sentir tout ce que sa conduite a de répréhensible. 

DON JUAN. 

Vous pouvez y compter, mon père. 
LE PRIEUR, à. don Juan. 
Et pensez à mettre votre robe de novice ; c'est la 



ègle. 






DON JUAN. 


Qui? moi!... 






FRÈRE ARSÈNE 


C'est la rède. 





[Don Juan, qui emporte avec humeur la robe de 
novice, emmène Peblo et sort.) 

SCÈNE XI. 

FRÈRE ARSÈNE, LE PRIEUR, puis DON QUEXADA. 

LE PRIEUR. 

Don Quexada vient de se présenter pour faire ses 
adieux à ce jeune don Juan. La nouvelle de votre 
mort l'a frappé d'une douleur si vive que j'en ai eu 
pitié. Je lui ai dit, sans toutefois le tirer d'erreur, 
qu'il trouverait son élève dans cet appartement; 
mais, pour peu qu'il vous répugne de l'admettre en 
votre présence, l'entrevue aura lieu au grand parloir. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Non pas, vraiment. Je le reverrai avec joie ; mais, 
mon père, j'ai une grâce à vous demander. 

LE PRIEUR. 

Vous me rendez confus; Votre Révérence ne sait- 
elle pas que je lui suis dévoué? Qu'attendez-vous de 
moi? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Bien peu de chose ; et je suis sûr qu'au moment 



SI 6 DO.N JUAN d'aUTRICHE. 

OÙ VOUS allez obtenir au chapitre un triomphe auquel 
je me fais une joie de concourir, vous serez plus dis- 
posé encore à m'être agréable. Ce jeune homme qu'on 
vient d'amener ici n'a point de vocation pour la vie 
religieuse; ordonnez que les portes lui soient ou- 
vertes. Vous voyez que c'est peu de chose. 

LE PRIEUR. 

Comment, peu de chose ! mais l'ordre de Sa Ma- 
jesté s'y oppose formellement. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Elle est dans l'erreur. 

LE PRIEUR. 

Dans l'erreur ! . . . Sa Majesté ! , . . Croyez-vous que 
cela soit possible? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Eh ! mon père, qui sait mieux que moi qu'un roi 
peut faillir? 

LE PRIEUR. 

Voilà une humilité que j'admire; cependant je me 
rends coupable envers le roi si je désobéis. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Mais vous l'êtes devant Dieu en obéissant. 

LE PRIEUR. 

Devant Dieu, c'est une question, mon frère, et en- 
vers le roi, c'est certain. 

FRÈRE ARSENE. 

Ainsi, ma prière n'est pas accueillie?... Eh bien! 
ce que je demandais, je l'exige. 

LE PRIEUR. 

J'aurai donc le regret bien amer de vous le re- 
fuser. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Mais... 

LE PRIEUR. 

Mais... je suis le mailre. 



ACTE III, SCÈNE XII. 517 

FRÈRE ARSÈNE, ttvec fierté. 

Le maître!... le maître!... [Avec résignation.) Il 
est vrai, vous êtes le maître; j'ai fait serment d'o- 
béissance, et jamais je ne donnerai ici l'exemple de 
la révolte. 

DON QUEXADA, qui entre et reconnaît frère Arsène. 

Grand Dieu ! que vois-je ! 

LE PRIEUR. 

Votre Révérence me permet de me retirer'' 

FRÈRE ARSÈNE. 

Vous êtes le maître, 

SCÈNE XII. 
FRÈRE ARSÈNE, DON QUEXADA. 

DON QUEXADA. 

C'est bien vous, sire! mes yeux ne me trompent 
pas ; vous vivez ! [Voulant se jeter aux genoux de frère 
Arsène, qui l'en empêche.) Pardonnez à l'émotion dont 
j'ai le cœur bouleversé en baisant encore une fois la 
main de mon royal maître. J'ai cru voir son fantôme 
sortir du tombeau. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Et ce n'est que trop vrai; je ne suis plus qu'un fan- 
tôme de majesté. N'avez-vous pas entendu ce prieur 
qui sort d'ici? ne m'a-t-il pas dit : Je suis le maître? 
11 refuse de délivrer mon fils, mon fils, qui, sans me 
connaître, me chérit déjà. Le beau jeune prince, 
don Quexada ! que de fierté ! quel feu dans ses yeux ! 
des passions impétueuses, n'est-ce pas? et une tète ! . .. 
une tête plus vive que la mienne! 

DON QUEXADA. 

A qui le dites-vous , sire ! il m'a précipité dans 
des embarras qui m'ont rendu malheureux... 



518 DON JL'AN d'aUTBICHE. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Comme une poule d'Espagne qui aurait couvé 
Vœuf d'un aigle. 

DON QUEXADA. 

Tant que l'aiglon s'est tenu dans sa coquille, rien 
de mieux; mais du moment qu'il l'a brisée... 

FRÈRE ARSÈNE. 

Il s'est senti de son origine : il a voulu de Tair el 
du soleil. Par le Dieu vivant! il en aura, en dépit de 
tous les obstacles : oui, la lumière pour ses yeux, et 
pour ses ailes la liberté! [Allant ouvrir la porte de 
sa cellule.) V^enez, venez, mon jeune ami ! 

SCÈNE XIII. 

FRÈRE ARSÈNE, DON QUEXADA, DON JUAN, 
PEBLO. 

DON JUAN, qui porte une robe ouverte sur ses 
habits. 
Eh bien! mon père! vos instances!... 

FRÈRE ARSÈNE. 

Ont échoué, don Juan, complètement échoué, 

DON JUAN. 

J'étais sûr que cette robe me porterait malheur. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Point de découragement! Don Quexada, que vous 
devez remercier de vous avoir conduit ici, quoi que 
vous en puissiez dire, m'aidera, par ses avis, à vous 
tirer d'embarras. 

DON JUAN. 

Qu'il m'en tire, et j'oublie tout. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Va l'assurer, Peblo, que personne ne nous écoute. 



ACTE III, SCÈNE XIV. 519 

PERLO. 

J'y cours, et je reviens [A part,) pour entendre. 

SCÈNE XIV. 
FRÈRE ARSÈNE, DON QUEXADA, DON JUAN. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Nous, tenons conseil. 

DON JUAN. 

Je vous dirai en confidence, frère Arsène, que votre 
petit novice pourra nous être utile. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Il aura voix délibérative. Prenez un siège, et 
mettez-vous là , don Juan ; à ma gauche , seigneur 
Quexada: la séance est ouverte. [A Qiiexada.) Ne 
senlez-vous pas un peu de honte à vous voir présidé 
par un moine, vous qui avez eu pour président... 

DON QUEXADA. 

Le plus grand homme de son siècle. 

DON JUAN. 

Après François ^^ 

FRÈRE ARSÈNE, à Quexttda. 

Que dit-il donc? Il me paraît que vous lui avez 
donné des idées justes. 

DON QUEXADA, embavrassé. 

N'y prenez pas garde! [A part.) Cette éducation-îà 
me compromettra partout. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Allons, jeune homme, Charles-Quint était un autre 
politique que le roi dont vous parlez. 

DON JUAN. 

J'aime mieux le grand guerrier que le grand poU- 
tique. 



520 DON JUAN d'autriche. 

FRÈRE ARSÈNE, s'miimant par degré. 
Un fou couronné! 

DON JUAN. 

Un chevalier sur le trône ! 

DON QUEXADA. 

Don Juan!... [A part.) 11 est endiablé avec son 
François I*^ 

FRÈRE ARSÈNE. 

Vousdevez mecéder là-dessus, en bonne conscience. 

DON JUAN. 

En bonne conscience, non, mon révérend. 

FRÈRE ARSÈNE, se levant. 
Je le veux. 

DON QUEXADA, se levant aussi. 

Frère Arsène vous dit qu'il le veut; qu'avez-vous 
à répondre? 

DON JUAN, qui se lève à son tour. 
Un mot fort simple : je ne le veux pas. 

DON QUEXADA. 

C'est comme un fait exprès; adieu la délibération. 

FRÈRE ARSÈNE, à part. 

Il a du sang d'empereur dans les veines. 

DON QUEXADA. 

Si jamais il abandonne une idée!... 

DON JUAN. 

Et pourquoi l'abandonnerais-je, à moins qu'il ne 
me soit prouvé que j'ai tort? Persuadez, ne comman- 
dez pas; mais, entre gens qui discutent, quand je 
veux est un argument, je ne veux pas devient une 
raison. 

FRÈRE ARSÈNE, bas à Qucjcada. 

Je n'ai que ce que je mérite , avec mon argument 
royal. [Haut.) Reprenons nos places. [A don Juan.) 
N'en parlons plus, jeune homme : je comprends qu'à 



ACTE III, SCÈNE XV. 521 

vingt ans on préfère François l^"^, et qu'on aime mieux 
Cliarles-Quint à quarante. 



SCÈNE XV. 

FRÈRE ARSÈNE, DON QUEXADA, DON JUAN, 
PEBLO. 

PEBLO. 

Personne, mon révérend, personne! 

DON JUAN. 

Assieds-toi dans ce grand fauteuil; tu es du con- 
seil, 

PEBLO. 

Moi? quel honneur! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Pense à t'en rendre digne par ta discrétion. 

PEBLO. 

Je ne dis jamais que ce qu'on ne me dit pas. {A 
part.)Dieu\se tient-il droit, frère Arsène! a-t-il l'œil 
vif! c'est à ne pas le reconnaître. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Comme doyen du conseil, parlez, don Quexada. 

DON QUEXADA. 

Je le ferai en peu de mots, car le temps presse. 
Les gens du roi qui nous ont accompagnés jusqu'au 
couvent sont repartis dans la nuit pour rendre 
compte de leur mission : à chaque instant les or- 
dres les plus sévères peuvent arriver de Tolède. 
Votre Révérence doit avoir conservé au moins un ami 
dans le monde ou à la cour; qu'elle écrive en notre 
faveur, et de fa façon la plus pressante, et à quel- 
qu'un d'influent, et sur l'heure. Voilà mon senti- 
ment; j'ai dit. 



522 DON JUAN d'autriciie. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Moi, pauvre moine! liomme oublié!... d'ailleurs 
je l'avouerai , je trouve une jouissance d'orgueil à 
délivrer don Juan par la force de ma seule volonté, 
de mon intelligence; j'y mets ma gloire : je veux me 
prouver que je n'ai pas vieilli. 

DON ouEXADA, à part. 

Toujours le même : se créant des difiBcultés pour 
avoir le plaisir de les vaincre! 

FRÈRE ARSÈNE. 

L'avis est rejeté ; n'est-ce pas, don Juan? 

DON JUAN. 

Rejeté ; pourvu que je sorte d'ici, peu m'importe 
comment. 

PEBLO, avec importance. 

Rejeté, rejeté. (A part.) Il n'était pas heureux, 
l'avis du doyen. 

DON JUAN. 

Quant à moi, je prends conseil de cette épée que 
je vois suspendue à la muraille, et qui me prouve 
que vous avez été soldat. 

FRÈRE ARSÈNE. 

J'ai fait un peu de tout; mais cette épée est celle 
d'un autre, qui fut captif comme vous. 

DON JUAN. 

Et qu'on a voulu faire moine? Donnez-la-moi, et 
tenez pour certain que je serai libre avant une heure, 
quand je devrais livrer bataille à tous les frères de 
toutes les congrégations d'Espagne. 

PEBLO, se levant précipitamment. 

Dieu! quel carnage de capuchons 1 

FRÈRE ARSÈNE. 

Voilà justement un moyen à la François \^'. 

DON JUAN. 

Ah! mon révérend, vous voulez recommencer la 

querelle? 



ACTE III, SCÈNF. XV. 525 

FRÈRE ARSÈNE. 

Non pas; mais tout chevaleresque qu'il est, votre 
expédient, qui serait de mise dans une citadelle, ne 
convient pas dans un monastère; cependant que 
faire? je ne trouve rien... Allons donc! seigneui 
Quexada, vous qui avez été le conseiller d'un empe- 
reur, vous devez avoir des idées. 

DON QUEXADA. 

Des idées, des idées, frère Arsène !.. . il ne m'en 
vient jamais que quand je n'en cherche pas, et dans 
ce moment-ci j'en cherche. 

DON JUAN. 

Eh bien! j'en ai une, c'est que Peblo peut nous 
tirer d'affaire. 

FRÈRE ARSÈNE, à cloïl Juan, 

Comment? 

DON JUAN. 

Je lui ai promis le secret. 

PEBLO. 

Ah! mon frère, c'est mal. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Parlez, Peblo, je vous l'ordonne. 

PEBLO. 

Vous me gronderez. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Eh non ! 

PEBLO. 

Me le jurez-vous? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Je ne te le jure pas, mais je te le promets. 

PEBLO. 

Et, mon expédient une fois connu, j'en pourrai 
profiter pour mon compte? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Tu veux me quitter? 



524 DON /UAN D'AUTRICHE. 

PEBLO. 

Non pas vous, frère Arsène, mais la maison : on 
respire ici un air enfermé qui ne me convient pas. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Voyez-vous, le fripon d'enfant ! il sait qu'on a be- 
soin de lui, 

DON QiJEXADA, bûs ttu fière Arsène. 
Traitez toujours, sauf à ratifier si bon vous sem- 
ble. 

FRÈRE ARSÈNE, de même à Quexada. 
Comme dans notre bon temps. [A Pehlo.) Voyons, 
parle. 

PEBLO. 

J'ai deux moyens : [Montrant la clef.) en voici un. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Dieu me pardonne ! c'est le passe-partout du frère 
gardien ; est-il bien possible?... 

PEBLO. 

Souvenez-vous de votre promesse. 

DON JUAN. 

De grâce, mon père!... 

PEBLO, courant à la natte qu'il soulève. 
Et voici le second. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Une éclielle de cordes ! 

PEBLO. 

Avec celui-ci, on descend par cette fenêtre; avec 
l'autre, on sort par la petite porte qui donne sur la 
campagne; avec tous deux, on est libre. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Mais pour avoir eu cette idée-là, il mériterait de 
passer quinze jours au pain et à l'eau. 

DON QUEXADA. 

Si nous ne profitions pas de l'idée. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Au fait, je ne vois rien de mieux. Ce ne sera pas 



ACTB m, SCÈNE Xv. B?5 

la première fois qu'un novice aura eu plus d'esprit à 
lui seul que toutes les vieilles têtes d'un chapitre. 

PEBLO. 

Les moines sont au réfectoire, dont les fenêtres ne 
donnent pas sur ce jardin; quand ils dînent, ils ne 
s'occupent pas d'autre chose: profitons du moment. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Va pour le moyen de Peblo. 
DON JUAN, qui soulève Peblo en l'embrassant. 
Gloire à toi ! tu es un petit démon adorable. 

FRÈRE ARSÈNE, à Quexada. 
Dès que vous serez hors d'ici, conduisez don Juan 
chez le vieux duc de Médina ; parlez-lui de moi : il 
se souviendra de son ancien ami, et, renfermés dans 
son palais, attendez que je vous écrive. A l'œuvre! 
don Juan, à l'œuvre! 

DON JUAN, courant suspendre Véchelle au balcon. 
Je ne me ferai pas prier. 

DON QUEXADA, ttu frère Arsène. 
Vous voulez donc qu'à mon âge je descende par 
cette fenêtre? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Je tiendrai l'échelle. 

DON QUEXADA. 

Votre Révérence daignerait... 

FRÈRE ARSÈNE. 

J'en ai bien fait descendre d'autres, et de plus haut. 

PEBLO. 

Si je m'étais douté qu'il eût cette habitude-là!... 

FRÈRE ARSÈNE, à Peblo. 

Cours entr'ouvrir la porte, et veille au dehors. 

DON JUAN, du balcon. 
Tout est prêt; allons! don Quexada, hâtons-nous. 
DON QUEXADA, baisant la main du frère Arsène, 
Adieu, mon révérend ! 



526 DON JUAN d'adtriche. 

DON JUAiN. 

A revoir, frère Arsène! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Vous partez sans m'embrasser? 

DON JUAN. 

Je serais bien ingrat. 

FRÈRE ARSÈiVE, ŒVeC émotiOTI, 

Le reverrai-je? 

DON JUAN. 

Et ma robe, dont j'oubliais de me débarrasser. 

PEBLO, accourant. 
Alerte', alerte! voici le prieur. 

DON QUEXADA. 

Tout est perdu. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Mais cette échelle qui reste suspendue à la fenêtre, 
il va la voir. 

PEBLO, à Quexada. 

Fermez un des deux battants. 

DON QUEXADA. 

C'est une idée toute simple ; je no l'aurais pas eue. 
J'ai l'esprit frappé. 

SCÈNE XVI. 

FRÈRE ARSÈiNE, DON QUEXADA, DON JUAN, 
PEBLO, LE PRIEUR. 

LE PRIEUR, à don Juan. 

Novice, suivez-moi. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Où donc, mon père? 

LE PRIEUR. 

En lieu de sûreté, et au secret , tel est l'ordre que 
je reçois de la cour. L'alguazil mayor, qui vient de 



ACTE in, SCÈNE XVI. 527 

me l'apporter a toute bride, laisse reposer les che- 
vaux de son escorte pendant deux heures, et repart, 
avec don Juan, pour le couvent des frères de la Pas- 
sion. 

DON JUAN. 

Avec moi ! 

FRÈRE ARSÈNE, U Calmant. 
Patience! patience! 

LE PRIEUR. 

Quanta vous, don Quexada, une troupe de cava- 
liers, qui n'oserait pénétrer dans cette maison, vous 
attend à la grande porte. Ils ont laissé échapper quel- 
ques mots sur la tour de Ségovie. 

DON QUEXADA. 

Sur la tour?... 

FRÈRE ARSÈNE. 

De Ségovie. 

DON Ol'EXADA. 

J'avais entendu. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Eh bien ! seigneur Quexada, la journée sera bonne. 

DON QUEXADA. 

Elle l'est déjà. [A part.) Hier, entre deux frères; 
aujourd'hui, entre un père et un fils , ah ! maudit se- 
cret! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Mais VOUS resterez ici. 

DON QUEXADA. 

Je n'ai plus la moindre envie de sortir. - 

LE PRIEUR, à don Juan. 
Jeune homme, obéissez. 

DON JUAN. 

Quoi! mon révérend, vous souffririez... 

FRÈRE ARSÈNE. 

M faut souff""V ce qu'on ne peut empêcher. Obéissez, 



528 DON JUAN d'autrfche. 

don Juan. [Bas en lui serrant la main.) Mais ne dés- 
espérez de rien. 

DON JUAN, de même au frère Arsène. 
Je n'ai plus d'espoir qu'en vous. 

PEBLO, fayidis que don Juan sort. 
Il n'est jamais le bien-venu, ce prieur; mais il ne 
pouvait pas plus mal arriver. 

SCÈNE VIL 

FRÈRE ARSÈNE, DON QUEXADA, PEBLO. 

FRÈRE ARSÈNE, « Quexada 

Qu'avez-vous, mon vieil ami? vous avez l'air dé- 
couragé. 

DON QUEXADA. 

On le serait à moins. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Un obstacle vous abat; moi , il m'excite, il me ré- 
veille, il met en jeu tous los ressorts de mon intelli- 
gence. 

PEBLO, à part. 

Comme il s'agite! comme il marche! ce malin il 
se traînait à peine; maintenant il sauterait presque. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Je lutterai, je l'emporterai... [A Quexada.) Rani- 
mez-vous donc; vous n'êtes plus l'homme d'autre- 
fois. 

DON QUEXADA. 

Si fait! frère Arsène, si fait! mais j'ai là devant 
moi cette tour de Ségovie qui m'apparaît comme un 
spectre : elle paralyse mes facultés. 



ACTE IH, SCÈNE XVII. 529 

FRÈRE ARSENE. 

De la peur! eh! qui rêve sa défaite est vaincu d'a- 
vance. [Bas.) N'avons-nous pas perdu la bataille de 
Pavie pendant trois heures? et pourtant... {Haut, 
avec impatience.) Mais je n'ai que deux heures à 
moi. 

PEBLO. 

Il ne pense plus à sa goutte ! 

FRÈRE ARSÈNE 

Quoi! cette tête jadis si féconde en expédients... 
{Il s'assied.) Cette tête vieillie ne peut donc plus rien 
enfanter? 

PEBLO, occupé à retirer l'échelle de la fenêtre. 

Les moines descendent au jardin pour se rendre à 
l'élection dans la grande salle du chapitre. Vous n'y 
allez pas, frère Arsène? 

FRÈRE AaSÈNE. 

Laisse-moi en repos avec *^on élection!... {A part, 
en se levant.) J'y pense, cg prieur, il est le maître : 
mais si je le devenais à mon tour!... {Haut.) Don 
Quexada, vous rappelez-vous une élection qui a fait 
bien du bruit dans le monde? 

DON QUEXADA. 

Je ne l'oubHerai de ma vie. Dieu ! que j'ai écrit de 
lettres dans ce temps-là, sans compter les post-scrip- 
tum! 

FRÈRE ARSÈNE. 

C'est justement ce que vous allez faire encore. A 
cette table! à cette table! 

PEBLO, regardant toujours. 
Ils se forment en groupes ; ils en ont au moins pour 
un quart d'heure à intriguer sur le seuil de la porte 
avant d'entrer. 

FRÈRE ARSÈNE, prenant sur la table des plumes 

et du papier. 
Tu crois? 



530 DON JUAN d'autkiche. 

PEBLO. 

^lon onde crie, frère Timothée prêche, et le prieur, 
radieux comme un soleil, donne sa bénédiction à 
tout le monde. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Vite! ici, mon enfant, et de ta plus belle écriture. 
PEBLO, un genou en terre, prêt à écrire sur un 
missel. 
Je vais m'appliquer. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Et moi... [Cherchant une place, et se mettant sur 
son prie-Dieu.) Moi, là; attention! je dicte : à toi, 
Peblo; pour le père Timothée : «Mon éloquent ami.» 
A vous, Quexada; pour le père procureur : « Mon 
révérend frère. » [Écrivant à son tour.) « Mon très- 
cher gardien... » 

PEBLO. 

C'est écrit, [a part.) Si je sais oii il veut en ve- 
nir! .. 

FRÈRE ARSÈNE, à PcMo. 

J'approuve la sainte ambition que vous avez de 
« prêcher devant la cour ; mais comment me rési- 
a gner volontairement à perdre le fruit de vos homé- 
« lies édifiantes? » [A don Quexada.) a Vous m'avez 
« souvent offert votre voix et celles de vos amis; si 
u je croyais faire tort à notre bon prieur en les ac- 
« copiant, je les refuserais encore, mais... » 

DON QUEXADA. 

Un peu trop vite! frère Arsène, un peu trop vite ' 

FRÈRE ARSÈNE, à part. 

Pauvre homme! il est usé. 

PEBLO. 

« Homélies édifiantes. » 
FRÈRE ARSÈNE, à Pchlo, cn Continuant lui-même sa 
lettre commencée. 
« Si le chapitre me confère aujourd'hui, grâce à 



ACTC m, SCÈNE xvir. 53i 

« vous et aux vôtres, un titre qui me permette de 
« faire avec quelque dignité une excursion à la cour, 
« heureux de vous y suivre, je vous y promets mon 
« appui. » 

PEBLO, en écrivant. 

Est-ce qu'il voudrait devenir abbé, par hasard? 

DON QUKXADA. 

c< Je les refuserais encore; mais... 

FRÈRE ARSÈNE. 

« Mais quelques suffrages au premier tour de scru- 
« tin me causeraient une bien sensible joie, sans 
tt nuire à la nomination du plus digne. Votre frère 
'.{ et ami. » Y es-tu, Peblo? 

PEBLO. 

J'attends. 

DON QUKXADA. 

Le voilà dans son élément, trois lettres à la fois ! 

FRÈRE ARSÈNE. 

« Priver le roi, frère Timothée, d'un talent comme 
« le vôtre, c'est pécher; mais passer tout un carême 
« sans vous entendre, ce serait faire doublement pé- 
« nitence. » 

PEBLO. 

Cette phrase-là doit lui aller au cœur. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Écris, écris. {Lisant sur le devant de la scène la 
Icitre qu'il vient d'achever.) 

« Mon très-cher gardien, franchise entière avec 
« vous, qui êtes la franchise même! je veux être 
« abbé. Votre voix et toutes celles que vous avez en- 
« rôlées sous vos ordres, je vous les demande au 
M nom du bel enfant qui vous remettra ce billet. 
« Vous connaissez son père et je le connais aussi; 
« conduisez donc ma galère à bon port, ou, de par 
« Dieu l je coule la vôtre. Simple moine, je parlerai : 



532 DON JUAN D'AUTRICHE. 

a abbé, je jure de me taire. Sur ce, mon très-cîier 
« gardien, vogue ma galère, et Dieu sauve l'honneur 
« de votre pavillon! » [Courant à Peblo.) Donne, que 
je signe, et plie la lettre. 

PEBLO. 

Oh! vous aurez toutes ces voix-là; mais si vous 
faiter passer à votre bord mon oncle et son équi- 
page, ce sera un vrai triomphe. 

FRÈRE ARSÈNE, gaiement. 

Auquel tu auras plus de part que tu ne penses, 
mon gentil Peblo. 

PEBLO. 

Ah! par exemple!... 

FRÈRE ARSÈNE. 

Car tu dois être mon messager auprès de lui. 

PEBLO. 

Gardez-vous bien de me choisir, père Arsène : il 
ne peut pas souffrir les enfants. 

FRÈRE ARSÈNE. 

N'importe, va lui porter cette lettre. 

PEBLO. 

11 l'aura. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Glisse la tienne dans la main du frère Timothée. 

PEBLO. 

Je le ferai. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Informe-toi du lieu où est enfermé don Juan. 

PEBLO, montrant sa clef. 
Je ferai mieux. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Va, cours!... mais ne saute donc pas: ton rôle est 
grave. 
PEBLO, d'un air dévot, en croisant ses bras sur sa 

poitrine. 
L'esprit de Dieu vous éclaire, père Arsène. 



ACTE m, SCÈNE XVIII, 533 

FRÈRE ARSÈNE, à part. 

J'en fais un hypocrite, sans y prendre garde; il 
faudra pourtant m'accuser de tout cela. 

SCÈNE XVIII. 
FRÈRE ARSÈNE, DON QUEXADA. 

DON QUEXADA. 

Voici ma \Qi\.YQ.[Aprèsque frère Arsène Va signée.) 
Faut-il la plier? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Pas encore. Post-scriptum... 

DON QUEXADA. 

Ah!... 

FRÈRE ARSÈNE. 

« Le cardinal secrétaire d'État met à ma disposi- 
« tion la place vacante au sacré collège; j'ai entendu 
« vanter le mérite et les vertus de votre parent, l'é- 
« vêque de Ségorbe ; venez me trouver après l'élec 
« tion. » 

DON QUEXADA. 

C'est un de vos post-scriptum d'autrefois. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Tu me reconnais! 

DON QUEXADA. 

J'écris l'adresse. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Inutile î faites-vous indiquer le frère procureur, et 
remettez-lui votre dépêche en personne. 

DON QUEXADA, avec inquiétude. 
Moi, sire! 

30. 



'J3i DON JUAN D'AUTRICHE. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Vous savez bien qu'il n'y a pas d'alguazils dans la 
maison. 

DON QUEXADA. 

11 est vrai que j'y pensais: vous m'avez toujours 
deviné; j'obéis. 

SCÈNE XIX. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Courage, mon vieui conseiller! alerte, mon joli 
page! voilà donc les courriers en campagne pour une 
crosse d'abbé, comme jadis pour un sceptre d'em- 
pereur! Chose bizarre : le choix de quelques moines 
dans le chapitre d'un petit couvent d'Estramadure 
ne m'aura pas moins agité, je crois, que celui de mes 
électeurs couronnés à la grande diète de Francfort; 
mais rendre la liberté à mon fils, la lui rendre par la 
seule puissance de ma volonté, ce serait ma dernière 
et ma plus charmante victoire. [S' approchant de la 
fenêtre.) Ce Peblo, il arrivera trop tard... non, je le 
vois; il arrête frère Timolhée par la manche. Oh! 
celui-ci est à moi. [Revenant sur le devant de la 
scène.) ie n'en puis pas dire autant de notre incor- 
ruptible procureur. Bon! y a-t-il sous un capuchon 
une tète à l'épreuve d'un chapeau? Mais, frère Pa- 
côme, cet obstiné frère Pacôme, cédera-t-il? Eh! oui ; 
par peur, tout vieux marin qu'il est; le ridicule est 
1 epouvantail des gens du monde, et le scandale, ce- 
lui des hommes d'église. Je doute cependant: mon 
cœur bat, mon sang bouillonne; je puis donc con- 
naître encore l'espérance et la crainte : doux sup- 
plice ! il y a si longtemps que je n'ai rien désiré! Ah! 
je me sens revivre 1 



ACTE III, SCÈNE XX. 535 

SCÈNE XX. 

FRERE ARSÈNE , PEBLO, hors d'haleine. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Eh bien! as-tu vu le frère Timothée? 

PEBLO. 

Il a lu du coin de l'œil ce que je lui ai remis de 
votre part, ensuite il m'a donné un léger coup de ses 
deux doigts sur la joue, comme cela, et il m'a dit de 
son ton le plus doux ; « Je suis tout à lui , à lui de 
cœur, mon joli séraphin. » 

FRÈRE ARSÈNE. 

Et ton oncle? 

PEBLO. 

Il avait à peine jeté les yeux sur votre lettre, que 
son visage est devenu rouge comme une fraise de 
Valence : il m'a regardé de travers ; ce qui ne m'a 
pas surpris, parce qu'il ne me regarde jamais autre- 
ment; d'ailleurs je me tenais à distance, et j'étais 
tranquille sur le compte de son passe-parlout. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Après? 

PEBLO. 

Rien à espérer de ce côté-là : il a mis la lettre en 
pièces, et s'est écrié de sa grosse voix : « Voilà ma 
réponse, petit agent de corruption. » Puis, en pro- 
nonçant un affreux mot que je n'oserais pas répéter, 
il est parti comme un furieux pour écrire son vote. 

FRÈRE ARSÈNE, à part. 

Résistera-t-il?... et tout le succès est là. {A Peblo.) 
Mais don Juan? 

PEBLO. 

J'ai découvert sa prison au bruit qu'il faisait pour 



536 DON JUAN d'autriche. 

en sortir : cric, crac ! la porte s'ouvre, et nous cou- 
rons tous deux; il est maintenant ici près, dans ma 
cellule qui donne sur le corridor; mais il n'a plus de 
robe ; déchirée, père Arsène; en lambeaux!... que 
voulez-vous? il n'aime pas les robes. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Eh! qu'il vienne donc, ce cher prisonnier! 

PEBLO, appelant du fond. 
Don Juan! don Juan! 

FRÈRE ARSÈNE. 

J'ai pourtant mis tout en usage, menaces et pro- 
messes : c'est l'artillerie d'une journée d'élection, 

SCÈNE XXI. 

FRÈRE ARSÈNE, PEBLO, DON JUAN. 

DON JUAN. 

Quoi! mon père, est-ce que Peblo m'a dit vrai? 
Quand je me reposais sur vous du soin de ma déli- 
vrance, la nomination d'un abbé vous occupait? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Vous m'accusez, don Juan : voilà comme on nous 
juge! Peblo, va me chercher cette épée. 

PEBLO, qui saute sur un fauteuil pour la 
prendre. 
Dieu! qu'elle est lourde! 

DON JUAN, la tirant du fourreau. 
Pour ta main, enfant, mais pour la mienne! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Je pense, en effet, mon fils, que votre bras ne lui 
ferait pas faute dans le besoin, et qu'il ne la ramène- 
rait pas en arriérée l'heure du danger. 

DON JUAN. 

Non, fussé-je seul contre mille. 



ACTE III, SCÈNE XXI. 537 

FRÈRE ARSÈNE, prenant Vépée. 
Cette arme est plus précieuse que vous ne pensez; 
elle est un don de cet empereur qui vint mourir 
ici sous une robe que sans doute il eût déchirée 
comme vous à votre âge. 

DON JUAN. 

De Charles-Quint levons étiez donc son ami? il est 
mort entre vos bras? 

FRÈRE ARSÈNE. 

11 l'avait prise, par droit de victoire, à ce Fran- 
çois I*^ que vous aimez mieux que lui. 

DON JUAN. 

Et vous pourriez vous en dessaisir?... 

FRÈRE ARSÈNE. 

De quel usage est-elle pour un moine? 

DON JUAN. 

Et en ma faveur? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Mais à des conditions que devant Dieu vous allez 
me jurer d'accomplir. [Taù présentant Vépée nue 
pour recevoir son serment.) A moins d'y être forcé 
par une défense légitime, vous ne vous servirez pas 
de cette épée pour votre propre cause; il lui faut des 
œuvres de grand capitaine, et non des duels de 
jeune homme ; elle ne sortira du fourreau que par 
l'ordre de votre souverain, elle tombera de vos mains 
à son premier signe, et elle ne sera jamais teinte que 
du sang des ennemis du roi et du royaume; le ;,urez- 
vous? 

DON JUAN. 

Devant Dieu, sur mon honneur de gentilhomme, 
je le jure. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Prenez-la donc : j'ai le pressentiment qu'elle ga- 
gnera des batailles! 



538 



DON JUAN D AUTRICHE. 



DON JUAN, Vcpce à la main, 
le ne ferai pas mentir votre prédiction. 



SCÈNE XXII. 

FRÈRE ARSÈNE, PEBLO, DON JUAN, DON 
QUEXADA, puis LE PRIEUR. 

DON QUEXADA. 

Une majorité victorieuse! une élection triomphale! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Bonne nouvelle, qui ne pouvait pas m'arriver par 
un messager plus agréable! [Bas.) Puisque j'ai pu 
l'emporter ici, savez-vous, don Quexada, que je réus- 
sirais peut-être dans un conclave? 

DON QUEXADA, à part. 
Cette idée-là devait lui venir. [Haut.) Le prieur, 
qui me suit pour vous adresser son compliment, a 
une figure plus longue!... plus longue qu'elle n'était 
large avant le scrutin quand elle s'épanouissait d'es- 
pérance. 

PEBLO. 

Il m'a pris mes oranges, je lui ai volé ses voix. 
FRÈRE ARSÈNE, à Qucxada. 

Retenez mes dernières instructions : veillez sur don 
Juan, ne le quittez point d'une minute; soyez comme 
une ombre attachée à ses pas; c'est un service que 
je réclame de votre ancienne amitié. 

DON QUEXADA. 

Et vous ne pouvez douter de mon dévouement. 
LE PRIEUR, qui entre. 

Ah ! mon révérend, que je sois le premier à vous 
féliciter sur votre nomination: jamais événement ns 
m'a pénétré d'une joie plus vive. 



ACTE Iir, SCÈNE XII. 539 

FRÈRE ARSÈNE. 

Je vous rends grâces, frère prieur; je sais combien 
vos félicitations sont sincères, et je veux dès à pré- 
sent mettre votre zèle à l'épreuve; conduisez le sei- 
gneur Quexada et don Juan... 

LE PRIEUR, surplis. 

Ce jeune homme ici ! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Conduisez-les vous-même hors des murs du cou- 
vent. 

LE PRIEUR. 

Moi-même? que dites-vous là? mais les ordres du 
roi... 

FRÈRE ARSÈNE, avcc scvérité. 
Je suis le maître. 

LE PRIEUR, s'incl'mant profondément. 
Vous avez raison, vous avez raison : nous devons 
obéissance à notre abbé. [A part.) Ma responsabilité 
est à couvert. 

DON JUAN, serrant la main du frère Arsène. 
J'étais bien injuste. 

PEBLO. 

Chacun à son tour. Dieu ! est-il malin, frère Ar- 
sène ! 

LE PRIEUR. 

Seigneur don Juan, je suis prêt à vous conduire. 

DON QUEXADA, vïvemcnt. 
Que ce ne soit pas par la grande porte, s'il vous 
plaît. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Je comprends. [Au prieur.) Par la porte de la cha- 
pL'lle. [A Quexada.) C'est le chemin le plus long, 
mais le plus sûr. [Au prieur.) Mettez à la disposition 
de ces deux gentilshommes les meilleurs chevaux de 
nos écuries. 



r5if> DON JUAN d'autriche. 

PEBLO. 

Le cheval du frère quêteur, c'est celui qui va le 
plus vite et qui porte le plus. 

FRÈRE ARSÈNE, tcndcint Ics bvas à don Juan. 
Encore une fois!... 

DON JUAN. 

Qui ne sera pas la dernière. 

FRÈRE ARSÈNE, à doïi Juan. 

Faites-moi de loin un signe d'adieu quand vous 
allez passer sous mon balcon. 

DON QUEXADA. 

Je vous quitte, frère Arsène ; [Bas.) mais je vous 
ai revu dans votre gloire. 

LE PRIEUR, à part. 
Voici toute la communauté! du moins ils ne joui- 
ront pas de ma défaite. [Haut.) Veuillez me suivre. 
[Il sort avec don Juan et don Quexada, pendant que 
les moines entrent par le fond.) 

SCÈNE XXIIl. 

FRÈRE ARSÈNE, PEBLO, FRÈRE PACOME, FRÈRE 
TIMOTHÉE, MOINES, qui restent au Jond du théâ- 
tre et dans le corridor. 

FRÈRE PACOME. 

A l'unanimité, révérendissime abbé, à l'unani- 
mité! hors une voix pour le prieur. 

PEBLO, bas à frère Arsène. 
C'était peut-être la sienne. 

FRÈRE ARSÈNE, à part. 

Mais c'est un petit diable enfroqué que ce lutin 
d'enfant-là. 



ACTF III, SCÈNE XXIII. l^^] 

FRÈRE TIMOTHÉE. 

Jamais l'esprit d'union qui nous anime ne s'est 
manifesté par une justice plus éclatante. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Mes frères, je ne puis vous exprimer combien cettp 
preuve de votre estime me touche profondément; il 
m'est si doux de me dire, en la recevant, que je n'ai 
point fait un pas hors de chez moi pour l'obtenir ! 
[A part, les yeux tournés vers la fenêtre.) Don Juan 
n'est pas Hbre encore. 

PEBLO. 

Je suis témoin que père Arsène est resté dans sa 
cellule; [A part.) mais j'ai couru pour lui!.., 

FRÈRE TIMOTHÉE. 

C'est vraiment une élection miraculeuse. 

FRÈRE PACOME. 

Il ne nous reste plus qu'à descendre au chœur 
pour chanter le Te Deum en l'honneur du nouvel 
abbé. 

FRÈRE TIMOTHÉE. 

Et pour rendre grâces au ciel de nous avoir si 
bien inspirés. 

FRÈRE ARSÈNE, regardant toujours vers la fenêtre, 
à part. 
Ah! le voilà. (Haut.) Pardon, mes frères; je suis 
à vous. [S' approchant du balcon.) Le beau cavalier!... 
Adieu , adieu 1 il vole , il se perd dans un tourbillon 
dépoussière. Va, bon et brave jeune homme; de loin 
comme de près, je veillerai sur ta fortune 

FRÈRE PACOME. 

Nous vous devançons. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Un moment, je vous supphel... Cet honneur ines- 
péré que vous venez de me rendre ne sortira jamais 
de mon ^uvenir ; mais je suis revenu des gloires de 

II. 31 



542 DON JUAN D AUTRICHE. 

la terre, je sens mon insuffisance pour des fonctions 
qui m'accableraient, et que je dois plus à votre bien- 
veillante amitié qu'à mon propre mérite; permettez- 
moi de les résigner dans vos mains : j'abdique. 
FRÈRE PACOMR, à part. 
Il faut qu'il ait la rage de l'abdication! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Que le chapitre rentre en séance; j'y prendrai 
place; et c'est après cette élection nouvelle que nous 
irons avec plus de justice entonner le Te Deum en 
l'honneur du plus digne. [Bas à Timothéc.) Je vous 
promets de parler. [Bas à Pacômc.) Je vous jure de 
ne rien dire. [A tous.) Je vous rejoins, mes frères. 

SCÈNE XXIV. 

FRÈRE ARSÈNE, PEBLO. 

PRÈRE ARSÈNE. 

j'en suis sorti à mon honneur ! 

PEBLO, les mains jointes. 

Frère Arsène, vous ne vous souviendrez ni de ma 
clef ni de mon échelle? 

FRÈRE ARSÈNE. 

Pas avant demain soir. 

PEBLO, à part. 
S'il me retrouve demain matin!... 

FRÎCRE ARSÈNE, tombant dans un fauteuil. 

Je n'en peux plus; mais voilà le premier jour que 
j'aie passé ici sans regarder l'heure. 



ACTE IV, SCÈNE I. 5i3 



fe:"f^£;=<Ê^£::»S=>£7<^Kfc<S^^ 



ACTE QUATRIÈME 



Chez dona Flor'mde. Même salon qu'au second acte. 
Une table oit brûlent deux bougies. 

SCÈNE I. 

DONA FLORINDE, assise et la tête appuyée sur sa 
main; DOROTHÉE, qui la regarde en entrant. 

DOROTHÉE. 

Sa vue me navre le cœur ; si ces inquisiteurs étaient 
des hommes, ils auraient pitié d'elle; mais les dé- 
mons!... 

DONA FLORINDE. 

Don Juan l'ignore; c'est une douleur de moins 
pour lui. {A Dorothée.) Eh bien 1 ma lettre? 

DOROTHÉE. 

Elle est partie par ce joyeux muletier qui rit tou- 
jours. Que la gaieté d'autrui est mal venue quand 
on est triste! il siffle, il chante et il galope en toute 
hâte sur la route de Saint-Just. 

DONA FLORINDE. 

Parviendra-t-elle? 

DOROTHÉE. 

Vous en doutez? 

DONA FLORINDE. 

Sais-je le nom qu'il a pris, quand il s'est retiré 
dans ce cloître ? 



S44 DON JUAN d'aUTP.ICHE. 

DOROTHÉE. 

Mais celui qu'il a porté est sur l'adresse ; qui ne 
connaît pas Charles-Quint? 

DONA FLORINDE. 

J'ai cédé à tes instances; tu crois que, par un reste 
de bienveillance pour le père, il s'intéressera au sort 
de la fille orpheline et menacée? 

DOROTHÉE. 

Pourquoi pas? il acquitte par une démarclie qui 
ne lui coûte rien un service reçu argent comptant; 
décharger sa conscience sans rendre sa bourse plus 
légère, c'est une bonne œuvre à bon marché. 

DONA FLORINDE. 

Il entre toujours de l'argent dans tes raisons, Do- 
rothée. 

DOROTHÉE. 

Je ne connais que cet argument-là qui ait le privi- 
lège de convaincre quelqu'un sans le fâcher. 

DOXA FLORINDE. 

Je te laisse donc ton espérance. 

DOROTHÉE. 

Si je ne l'avais plus, quelle serait ma consolation? 
comment désarmer ce tribunal terrible devant le- 
quel vous êtes citée? 

DONA FLORINDE. 

Calme-toi; tu sais que j*ai un protecteur, qui veut 
bien me conduire aux pieds de mes juges, m'encou- 
rager par ses conseils, m'assister de son crédit. 

DOROTHÉE. 

Ce personnage mystérieux, qui s'est présenté ici 
de la part du roi et du comte de Santa-Fiore, en ne 
se nommant qu'à vous seule? 

DONA FLORINDE. 

Quand lu es descendue, il n'était pas venu en. 
core? 



ACTE IV, SCÈNE I. o45 

DOROTHÉE. 

On doit l'introduire dès qu'il arrivera , mais je 
n'ai pas même entendu le bruit d'un carrosse: la rue 
est déserte; une pluie d'orage commence à tomber 
par grosses gouttes; se croirait-on à Tolède? pas une 
guitare pour égayer cette triste nuit ! pas une ha- 
leine de vent qui la rafraîchisse ! 

DONA FLORINDE. 

C'est vrai; on ne respire plus : ouvre la jalousie. 

DOROTHÉE. 

Sur la rue? 

DONA FLORINDE. 

Non, celle qui donne sur ce jardin qu'il aimait 
tant. 

DOROTHÉE. 

L'odeur des jasmins monte jusqu'ici. 

DONA FLORINDE. 

N'as-tu pas éprouvé quelquefois, Dorothée, com- 
bien un son vague, une bouffée d'air réveille forte- 
ment certaines impressions de plaisir ou de peine et 
fait revivre un souvenir jusqu'à la réalité? 

DOROTHÉE. 

Je devine à qui vous pensez. 

DONA FLORINDE. 

Le grand mérite! je ne pense jamais qu'à lui. 
Nous nous sommes assis tant de fois parmi ces touf- 
fes de fleurs! une pluie d'orage ne nous faisait pas 
peur alors; nous ne la sentions pas. Que de longues 
promenades, qui nous semblaient si courtes! Il n'y 
avait pour nous que belles nuits, que parfums, 
que bonheur ! C'étaient de douces soirées qui ne re- 
viendront plus. 

DOROTHIÎE. 

Pourquoi? ce seigneur en qui vous avez confiance 
De vous a-t-il pas dit que le soupçon élevé contre vous 



5i6 DON JUAN d'aUIRICUE. 

tombait de soi-même; qu'en vous rendant à la pre- 
mière citation du tribunal vous disposiez vos juges 
en votre faveur? Enfin n'a-t-il pas prorais de vous 
ramener dans mes bras? 

DONA FLORLNDE. 

Et il tiendra parole, Dorothée : certainement il le 
fera... mais... il faut tout prévoir ; garde bien ce pa- 
pier, ce sont mes volontés. 

DOROTHÉE. 

Vous voulez dire les dernières. 

DONA FLORINDE. 

C'est au contraire ce que je ne voulais pas dire de 
peur de t'alïliger: si... je ne revenais plus... 

DOROTHÉE. 

Vous! 

DONA FLORINDE. 

Ce n'est qu'un doute; tu trouverais là de quoi vi- 
vre, non pas heureuse, mais riche. 

DOROTHÉE. 

Je n'aurais plus besoin de rien. 

DONA FLORINDE. 

Quant à don .luan, s'il est rendu au monde, je 
veux être pour quelque chose dans son bonheur que 
je devais partager ; je veux que mes biens soient à 
lui pour qu'il en dispose à son gré , sans se croire 
engagé, mèine de souvenir, envers l'amie qu'il n'aura 
plus. 

DOROTHÉE. 

Bon et noble cœur ! vous serez heureuse : une 
voix secrète me dit que vous le reverrez. Le brave 
jeune homme, s'il doit avoir jamais une autreépouse 
que vous, c'est l'Église, et vous ne pourrez pas l'ac- 
cuser d'infidélité ; assurément l'inclination n'y sera 
pour rien. 



ACTE IV, SCÈNE II. 547 

DONA FLORINDE. 

Tais-loi, tais-toi : on vient ; c'est celui que j'attends, 
j'aurai du courage. 

DOROTHÉE. 

Vos mains sont froides, pauvre chère fille; vous 
tremblez. 

DONA FLORINDE. 

Non, non, je t'assure. 

DOROTHÉE. 

Ah! toutes mes terreurs me reprennent. 

SCENE H. 
DONA FLORINDE, DOROTHÉE, DON RUY GOMÈS. 

GO-MÈS. 

3'arrive à l'heure convenue, senora. 

DONA FLORINDE. 

Je la croyais passée : on est donc presque aussi 
impatiente quand on craint que quand on espère? 

G051ÈS. 

Soyez sans crainte; le protecteur puissant que je 
vous ai nommé ne vous abandonnera pas. 

DOROTHÉE. 

Est-ce qu'il ne me sera pas permis de l'accompa- 
gner ? 

GOMÈS. 

Vous savez que les ordres de l'inquisition sont for- 
mels. 

DOROTHÉE. 

Mais vous me la ramènerez, mon bon seigneur; 
c'est tout ce que j'aime sur la terre : vous avez pro- 
mis de me la ramener. 

GOMÈS. 

Je vous le promets encore, et ce sera bientôt. 



548 DON JUAN d'autriceie. 

DONA FLORINDE. 

Dorothée, donne ma mantille et mon masque. 
DOROTHÉE, qui Vtt Ics prendre sur un siège. 

Et n'avoir pas la consolation de la suivre ! 

GOMÈs, à part. 
L'orgueil d'une tello conquête ne pourrait rien sur 
elle, mais la terreur!.,. 

DONA FLORINDE. 

Je ne te dis pas adieu, Dorothée. 

DOROTHÉE. 

Oh! non : c'est un mot qu'il ne faut dire qu'à ceux 
qu'on ne doit pas revoir. {La reconduisant jusqu'à la 
porte et lui baisant les mains.) Il vient malgré moi 
sur mes lèvres... je ne le prononcerai pas; ma fille! 
ma fille bien-aimée!... 

{Goniès donne la main à Florinde ; ils sortent.) 

SCÈNE m. 

DOROTHÉE, puis DON JUAN. 

DOROTHÉE. 

Maintenant, je puis me désespérer tout à mon 
aise; je puis les maudire, eux, et leurs lois de sang, 
et leur tribunal de bourreaux, et lui le premier, 
puisqu'il ne m'entend plus; qu'avons-nous fait pour 
qu'on nous traite ainsi? Ah! si le pouvoir passe une 
lois du côté de la vraie croyance, c'est-à-dire du 
nôtre, nous serons humains et charitables; mais ces 
chrétiens qui nous oppriment, si je les tenais tous, 
je voudrais les anéantir d'un seul coup, les déchirer 
par marceaux; je voudrais les faire brûler à petit 
feu jusqu'au dernier... 

DON JUAN, qui vient d'entrer par la fenêtre. 

Un seul excepté, j'espère! 



ACTE IV, SCÈNE IV. S49 

DOROTHÉE, poussant un crt. 
C'est vous, seigneur don Juan; quelle peur vous 
m'avez faite! vous ici!... et par quelle route encore? 

DON JUAN. 

La seule où j'étais sûr de ne rencontrer personne, 
la brèche du jardin et l'escalade. 

DOROTHÉE. 

Dieu tout-puissant! c'est du ciel que vous êteà 
tombé. 

DON JUAN. 

Exactement, j'en arrive; ou du moins j'y allais 
tout droit, mais j'ai rebroussé chemin. Partage donc 
mon bonheur, elle m'est rendue. 

SCÈNE IV. 

DOROTHÉE, DON JUAN, DON QUEXADA. 

DON QUEXADA, à dou Juctn^ de la fenêtre. 

Du moins, venez à mon aide! 

DON JUAN, courant à lui. 

J'oubliais... Ah! pardon; l'arrière-garde est en 
retard. 

DOROTHÉE. 

Comment lui annoncer une nouvelle qui va chan- 
ger sa joie en désespoir? 

DON JUAN, à Quexada. 
Ne craignez point : le treillage est bon. 

DON QUEXADA. 

Sortir, entrer par les fenêtres ! on dirait que les 
portes ne doivent plus s'ouvrir pour nous. 

DON JUAN l'aidant à franchir le balcon. 

Ce ne sont pas celles qui s'ouvrent que je crains le 
plus. 

81. 



550 DON JUAN D AUTRICHE. 

DON QUAXADA. 

Ni moi; où sommes-nous ici? 

DON JUAN, à Dorothée. 
Que fait dona Florinde? elle s'est retirée dans son 
appartement? 

DOROTHÉE, à 2)art. 
Je redoute jusqu'aux extravagances de sa douleur. 

DON QUEXADA. 

Nous sommes chez dona Florinde? 

DON JUAN, à Dorothée. 

Cours la prévenir de notre arrivée. 

DOROTHÉE. 

J'y vais, seigneur don Juan. [A part.) Mon Dieu! 
que faire? obéissons, ne fût-ce que pour lui laisser 
le temps de revenir. 

SCÈNE V. 

DON JUAN, DON QUEXADA. 

DON JUAN. 

Concevez-vous ma joie? je vais la revoir. 

DON QUEXADA. 

Et c'est pour m'enlraîner chez elle à mon insu 
que vous avez refusé de me suivre au palais de Mé- 
dina. Ah ! pourquoi ai-je promis, solennellement pro- 
mis de ne pas vous quitter d'un moment? Cliez dona 
Florinde ! 

DON JUAN. 

Pouvais-je vous conduire autre part? 

DON QUEXADA. 

Non, vous ne le pouviez pas; depuis hier malin, 
il y a en vous je ne sais quoi de malencontreux qui 
se communique à moi, pour nous faire agir et parler 
tous deux, comme d'inspiration, au rebours de la 



ACTE IV, SCÈNE V. 551 

prudence et du bon sens; et vous êtes dans l'ivresse 
encore ! 

DON JUAN. 

Que voulez-vous? je n'ai que d'iieureux pressenti 
ments. 

DON QUEXADA. 

Alors il va nous arriver quelque malheur. 

DON JUAN, qui s'approche de la porte par où 
Dorothée est sortie. 
Mais cyje fait-elle? 

DON QUEXADA, qîti le SUit. 

Vous avez beau ne pas m'écouter: il faut m'en- 
tendre; revenir dans une maison où il vous a plu 
d'introduire le comte de Santa-Fiore, qui est peut- 
être observée, cernée par des gens à lui, oîi vous 
pouvez le rencontrer en personne... 

DON JUAN. 

Que j'aie cette bonne fortune, et ma joie est au 
comble. 

DON QUEXADA. 

Dieu vous en préserve!... et moi aussi! Mais le 
plus acharné de vos ennemis ne pourrait pas faire 
un vœu qui vous fût plus fatal. Savez-vous, jeune 
homme, quel avenir vous jetez au hasard? Savez- 
vous qui vous êtes? Si vous le saviez, vous auriez 
un peu plus de respect pour vous-même. 

DON JUAN, qui revient précipitamment. 

Du respect pour moi! je ne m'en serais jamais 
avisé; je suis donc quelque chose de bien important 
dans le monde? 

DON QUEXADA. 

Vous êtes... 

DON JUAN. 

Enfin, je vais me connaître! 



obZ DON JUAN D AUTRICHE. 

DON QUEXADA. 

Vous êtes... un fou; c'est tout ce que jepuis vous 
dire. 

DON JUAN. 

Ne me demandez donc pas de me conduire comme 
un sage; mais allons, asseyez-vous et rassurez-vous, 
mon digne ami; vous ne seriez pas plus en peine 
quand le saint-ofiQce se mêlerait de mes affaires et 
des vôtres. 

DON QUEXADA. 

C'est la seule infortune qui nous manque ; n'en 
parlez pas, ou vous la ferez venir. 

DON JUAN. 

Dorothée! je meurs d'impatience; Dorothée!... 
quoi! tu es seule!... 

SCÈNE VI. 

DON JUAN, DON QUEXADA, DOROTHÉE. 

DOROTHÉE. 

Ah! seigneur don Juan!... 

DON JUAN. 

Que vois-je? tu détournes le visage; tu pleures; 
il s'est passé quelque horrible aventure que tu veux 
me cacher ! 

DOROTHÉE. 

Je le voulais et je ne le peux pas. 

DON JUAN. 

Explique-toi ; je suisau supplice. Doua Florinde!... 

DOROTHÉE. 

N'est plus ici. 

DON JUAN. 

Achève. 



ACTE IV, SCÈNE VI. 5S3 

DOROTHÉE. 

On l'interroge. 

DON JUAN. 

Où donc? qui donc? Achève, par pitié. 

DOROTHÉE. 

L'inquisition. 

DON JUAN. 

L'inquisition! une Juive! elle est perdue. 

DON QUEXADA, couraut à lui. 
Qu'est-ce que vous venez de dire? 

DON JUAN, avec désespoir, à Quexada. 
Perdue sans ressource ! 

DON QUEXADA. 

Ce n'est pas là ce que je vous demande. Vous avez 
parlé d'une Juive? 

DON JUAN. 

Moi! 

DON QUEXADA. 

Dona Florinde est une Juive? 

DON JUAN. 

Puisque je l'ai dit, c'est vrai. 

DON QUEXADA. 

Soupçonnée d'apostasie après abjuration... Là! jo 
l'aurais juré; mais il n'y a plus de sûreté pour nous 
chez elle. 

DON JUAN. 

Allons! 

DON QUEXADA. 

L'inquisition ne se borne pas à brûler les Juifs, 
elle brûle aussi leurs adhérents; m'en tendez- vous? 
leurs adhérents. 

DON JUAN. 

Eh ! oui, je vous entends : leurs adhérents. Qu'est- 
ce que vous voulez que j'y fasse? et que m'importe? 



554 DON JUAN d'autkiche. 

douothée. 
Eh bien! nous périrons tous ensemble. 

DON JUAN. 

Tous ensemble. 

DON OUEXADA, furieux, à Dorothée. 

Parlez pour vous, la duègne. Si celte partie de 
plaisir-là vous tente, donnez-vous-en la joie; mais je 
ne veux pas en être. Je veux sortir d'ici... 

DOROTHÉE. 

Sortez. 

DON JUAN. 

Qui vous retient? 

DON QUEXADA. 

Et de l'Espagne. [A don Juan.) Mais vous me sui- 
vrez; nous ne pouvons aller ni trop vite, ni trop 
loin. A la veille d'un auto-da-fé, et avec l'ennemi que 
nous avons sur les bras, une telle liaison suffit pour 
nous mener droit au bûcher. Partons, venez, mon 
cher don Juan, venez... 

DON JUAN, le prenant par le bras pour 
l'entraîner. 
A l'inquisition? je le veux bien. 

DON QUEXADA. 

Pour Dieu! làchez-moi. Quand il parle ainsi, il me 
semble que j'ai les pieds sur des charbons ardents. 

DOROTHÉE. 

De grâce, seigneur don Juan, pas d'imprudence! 
Un des personnages importants du saint-office protège 
dona Florinde, l'accompagne; et doit la ramener 
chez elle. 

DON JUAN. 

Cette nuit même? 

DOROTHÉE. 

Et bientôt; il me l'a promis. 



ACTE IV, SCÈNE VI. 553 

DON JUAN. 

Que ne le disais-tu? 

DON QUEXADA. 

Je ne veux pas qu'il me trouve dans cette maison. 
Encore un coup, suivez-moi. 

DON JUAN. 

Quand je devrais abjurer pour partager son sort, 
je reste. 

DON OUEXADA. 

Tenez, don Juan, vous êtes un ingrat; vous me 
désespérez. Tout ce qu'il était humainement possible 
de faire pour tenir ma promesse, je l'ai fait ; vous 
avez ri des conseils du vieillard, et il a mieux aimé 
redevenir jeune homme pour extravaguer avec vous 
que d'avoir raison en vous abandonnant à votre mau- 
vaise tête; mais tout a son terme. La rage de l'auto- 
da-fé vous tourne l'esprit, et je me perdrais main- 
tenant sans vous être bon à rien. Adieu donc!... 
mon élève, mon cher enfant, c'est avec un serre- 
ment de cœur que je vous le dis; c'est en pleurant 
que je vous embrasse, mais adieu ; car enfin la pa- 
ternité la plus dévouée ne peut aller jusqu'à vous 
faire brûler vif pour un fils... qui n'est pas le vôtre. 

DON JUAN. 

Écoutez; votre parole donnée, votre tendresse 
pour moi, vous pouvez tout concilier avec votre sû- 
reté. 

DON QUEXADA. 

Comment? dites-le en deux mots. 

DON JUAN. 

Dès que dona Florinde sera seule , je me montre, 
et je fuis avec elle avant d'attendre une seconde ci- 
tation du tribunal. 

DOaOTHÉE. 

Ah! sauvez-la J 



556 DON JUAN d'autriche. 

DON JUAN. 

Sortez : procurez-vous des chevaux, et revenez 
nous prendre ; alors à vous le commandement. 

DON QUEXADA. 

Comptez sur la plus belle retraite!... mais écou- 
tez-moi à votre tour ; je viendrai sous la fenêtre vous 
faire un signal. 

DON JUAN. 

Oui. 

DON QUEXADA. 

Trois coups dans la main. 

DON JUAN. 

Bien. 

DON QUEXADA. 

Si je puis rentrer dans cette maison sans danger, 
vous me répondrez; autrement... 

DON JUAN. 

Je ne vous répondrai pas. 

DON QUEXADA. 

Vous me le promettez? 

DON JUAN. 

C'est convenu. 

DON QUEXADA, à DorothcC, 

Maintenant conduisez-moi, et avec prudence. 

DOROTHÉE. 

Personne sur le seuil. Ne craignez rien. 

DON QUEXADA, qui soH ttvec Dorotliée, 
Les Juifs et leurs adhérents: miséricorde!... 

DON JUAN. 

Il n'a que ses adhérents dans la tête. 



ACTE IV, SCÈNE VIII. 557 

SCÈNE VII. 

DON JUAN. 

Oh! quand une peur, qui tient du délire, vous crie 
aux oreilles, le moyen d'assembler deux idées!... 
[Il s'assied.) Réfléchissons, maintenant que je suis 
seul : à quoi me résoudre?... A l'attendre? et si elle 
ne revenait pas? J'irais la chercher jusqu'au fond de 
cette caverne du saint-office... mais je mourrais mille 
fois avant de m'en ouvrir l'entrée! N'est-ce pas le 
comble du malheur que de n'avoir pas même la res- 
source de faire une folie ? [Se levant.) Attendre est 
impossible, agir ne l'est pas moins: quel supplice 
que de ne pouvoir prendre un parti! Le plus mau- 
vais de tous vaut mieux que l'indécision, et je don- 
nerais dix années de ma vie pour m'épargner une 
heure de cette insupportable angoisse. {Retombant 
«55/5.) J'y succombe. Ah! Florinde, Florinde! vous 
ai-je perdue pour toujours? 

SCÈNE VIII. 

DON JUAN, DOROTHÉE. 

DOROTHÉE, accourant. 
La voilà, seigneur don Juan ! je l'ai revue : la voilà. 

DON JUAN. 

Je cours au-devant d'elle. 

DOROTHÉE. 

Mais elle n'est pas seule; celui dont je vous ai 
parlé la ramène; voulez-vous la perdre? 

DON JUAN. 

Plutôt cent fois me perdre moi-même! 



558 DO.N JLAN d'aLTRICUE, 

DOROTHÉE. 

Gardez-vous donc de vous montrer, et laissez-vous 
conduire. 

DON JUAN. 

Où tu voudras. 

DOROTHÉE, ouvrant une porte latérale. 

Dans le lieu le plus retiré de la maison, chez moi, 
et pour n'en sortir qu'à propos. 

DON JUAN. 

Elle est de retour; je suis ici pour la défendre : 
ah! je respire, et je t'obéis. [Il sort avec Dorothée.) 

SCÈNE IX. 
DONÂ FLORUsDE, DON RUY GOMÈS. 

DONA FLORINDE. 

Grâces vous soient rendues, don Gomès ! vous avez 
tenu votre parole; mais pardonnez... [Tombant sur 
un siège.) Mes genoux tremblent sous moi. 

GOMÈS. 

Cet interrogatoire vous a laissé une impression pé- 
nible. 

DONA FLORINDE. 

Douloureuse, accablante comme un rêve qu'on ne 
peut chasser. Celte vaste salle tendue de noir, ces 
torches qui n éclairent que pour rendre l'obscurité 
plus affreuse, ces juges voilés, dont les yeux seuls 
sont visibles et se fixent sur vous avec une immobi- 
lité qui glace même la pensée... Quel spectacle! La 
justice des hommes ne peut-elle donc apparaître que 
sous ces dehors terribles? 

GOMÈS. 

Oui, senora, quand c'est Dieu qu'elle venge; maib 
j'espère que vos juges s'adouciront en votre faveur. 



ACTE IV, SCÈNE IX. 559 

DONA FLORINDE. 

Vous n'en avez pas la certitude? 

G031ÈS. 

Je voudrais l'avoir. 

DONA FLORINDE. 

lis ont donc résolu de me rappeler en leur pré - 
sence? 

GOMÈS. 

Je l'ignore, mais c'est possible. 

DONA FLORINDE. 

De me soumettre à cette épreuve de douleur, dont 
les instruments épars autour de moi m'étaient pres- 
que l'usage de ma raison? 

GOMÈS. 

Je répugne à le croire ; mais... 

DONA FLORINDE, se levant. 

C'est encore possible! Ah ! vous ne le permettrez 
pas; vous prendrez pitié de moi ; le courage de mou- 
rir, je l'aurais: je suis si malheureuse! mais devant 
de telles souffrances je ne me sens plus que la fai- 
blesse d'une femme ; elles me font peur. Comment 
me les épargner? Je me soumets d'avance à tout ce 
qu'on exigera de moi; tout ce qu'on voudra que je 
dise, je le dirai; pour mourir plus vite, pour ne 
mourir qu'une fois! oh! je le dirai. 

GOSiÈs, à part. 
La voilà donc où je désirais l'amener. [A clona 
Florinde.) Une seule personne peut intervenir entre 
vous et vos juges ; une seule, je vous le répète : c'est 
le roi. 

DONA FLORINDE. 

Le fera-t-il? 

GOMÈS. 

En pouvez-vous douter, quand il daigae venir vou3 
Rassurer lui-même? 



560 DON JUAN d'autricue. 

DOXA FLORINDE. 

Qu'il vienne donc! 

GOMÈS. 

Comme je vous l'ai dit, madame, je croyais le 
trouver ici ; dans quelques instants il sera près de 
vous; ne lui montrez aucun ressentiment : songez 
que l'inquisition intimide jusqu'aux rois, qu'une 
démarche auprès do ce tribunal est hasardeuse, 
même pour lui, et qu'elle mérite quelque reconnais- 
sance. 

DONA FLORINDE. 

Hélas! que peut-il attendre de la mienne? 

GOMÈS. 

Je vous quitte sehora, et c'est encore pour m'oc- 
cuper de vous; je veux revoir vos juges, combattre 
des préventions qui, je l'avoue, me font frémir mal- 
gré moi. 

DONA FLORINDE. 

Courez : je vous en remercie, et du fond de l'âme. 

GOMÈS. 

Pourrai-je les détruire?... {La regardant.) Quoi! 
tant de beauté! ce serait horrible. 

DONA FLORINDE. 

Ah! je tremble, je tremble. 

GOMÈS. 

Ayez donc autant de pitié pour vous que j'en ai 
moi-même. Don Philippe ne peut tarder : vous allez 
le voir; votre sort est dans vos mains. Restez, res- 
tez, sehora. 

DONA FLORINDE, retombant assise. 
Du moins, mes bénédictions vous accompagnent. 

GOMÈS, à part. 
Que le roi promette maintenant, et l'amant va tout 
obtenir. 



ACTE IV, SCÈNE XI. 561 

SCÈNE X. 

DONA FLORINDE. 

Je n'ai plus qu'une espérance ; mais que va-t-il 
m'ordonner? De renoncer à don Juan; ne sommes- 
nous pas séparés? de ne plus l'aimer ; est-ce en mon 
pouvoir?... Oh! que la terreur a d'empire sur nous! 
c'est son ennemi que j'appelle de tous mes vœux, 
son ennemi mortel, le roi!... il faut que je sois bien 
malheureuse ou bien faible puisque je peux souhai- 
ter de le revoir ; je le souhaite pourtant: j'en ai honte, 
mais je ne saurais me vaincre. Mon Dieu, faites 
qu'il vienne! 

SCÈNE XI. 

DONA FLORINDE, DOROTHÉE. 

DOROTHÉE, s'élançant vers dona Florinde. 
Ah' c'est vous, vous que je presse dans mes bras! 

DONA FLORINDE. 

Dorothée, ma mère!... 

DOROTHÉE. 

Vous frissonnez. 

DONA FLORINDE. 

N'ajoute pas à mon émotion par la tienne: je veux 
me calmer : j'attends quelqu'un. 

DOROTHÉE. 

Moi, je vous annonce une personne que vous n'at- 
tendiez plus. 

DONA FLORINDE. 

Que veux-tu dire? 

DOROTHÉE 

C'est lui. 



5G2 DON JUAN D'AUTRICHE. 

DONA FLORINDE. 

Don Juan? 

DOROTnÉE. 

Lui, qui vient d'arriver. 

DO>A FLORINDE. 

Don Juan est libre : ô ciel ! je te rends grâces! 

DOROTHÉE. 

Retiré dans ma chambre, il m'envoie m'assurer 
que vous êtes seule : un mot de vous et il est à vos 
pieds; irai-je le chercher? 

DOXA FLORINDE. 

Mais sans doute; mais à l'instant; mais va donc, 
si tu m'aimes! [La retenant par le bras.) N'as-tu pas 
entendu?... 

DOROTHÉE. 

Non, rien; rien, je vous jure. 

DONA FLORINDE. 

Arrête 1 la joie m'ôtait le sens : que don Juan parle, 
qu'il fuie! 

DOROTHÉE. 

Avec vous, celte nuit; sans vous, jamais! 

DONA FLORINDE. 

Et comment fuir? il va le rencontrer. 

DOROTHÉE. 

Qui donc? 

DONA FLORINDE. 

Je te l'ai dit : le comte, le comte, qui ne peut tar- 
der; qui sera près de moi dans un moment, qui 
monte peut-être pendant que je te parle. Dieu! s'ils 
se retrouvaient en face l'un de l'autre 1 

DOROTHÉE. 

Eli bien! don Juan le tuerait. 

DONA FLORINDE. 

Le tuer! que dis-lu? mais tu ignores... ce serait lo 
plus épouvantable des crimes; et j'ai pu souhaiter sa 



ACTE IV, SCÈNE XI. 5G3 

présence! Écoute, Dorothée : don Juan est chez toi ; 
il faut l'y retenir. 

nOROTIlÉE. 

S'il consent à se laisser faire. 

DONA FLORINDE. 

Sans lui parler du comte. 

DOROTHÉE. 

Je m'en garderai bien; mais voudra-t-il attendre? 

DONA FLORINDE. 

Dis-lui que je l'en prie; dis-lui que je le veux, 
qu'il y va de ses jours; non, des miens, il t'écoutera. 

DOROTHÉE. 

Je l'espère ; cependant n'y a-t-il pour vous aucun 
danger à demeurer seule? 

DONA FLORINDE. 

Aucun ; je tremblais tout à l'heure, mais je rede- 
viens moi-même : je ne pense plus qu'à lui, je ne 
crains plus que pour lui, je m'exposerais à tout pour 
le sauver ; l'amour, ah ! l'amour, c'est le courage des 
femmes. 

DOROTHÉE. 

Mais don Juan ne consultera que son épée, s'il dé- 
couvre que vous refusez de le recevoir pour entrete- 
nir son ennemi. 

DONA FLORINDE. 

Toute une galerie entre ce salon et ta chambre, il 
ne pourra nous entendre. 

DOROTHÉE. 

Ah! si vous aviez pu lui parler! 

DONA FLORINDE. 

Oui, tu as raison, je le peux encore; viens, je 
t'accompagne, je te devance, du moins je l'aurai 
revu!... {S'arrêlant tout à coup.) Cette fois je ne me 
trompe pas. 

DOROTHÉE. 

On monte les degrés; on vient. 



564 DON JUAN D*AL'TRICnE. 

DON A FLORINDE. 

C'est le comte; il est trop tard. Dorothée, sauve- 
nous tous deux. Va, cours, et je ferme cette porte 
sur toi! {Donnant un tour de clef.) Je ne puis mettre 
assez d'obstacle entre don Juan et lui. [Revenant sur 
le devant de la scène.) Ah! que mon cœur et mes 
yeux ne me trahissent pas ! 



SCÈNE XII. 

DONA FLORLNDE, PHILIPPE IL 

PHILIPPE II, à part., au fond. 

L'effroi, qui va mêla livrer, l'embellit encore. Ou 
cette nuit, ou jamais ! 

DONA FLORINDE, à part. 

Comment abréger cet entretien? 

PHILIPPE II. 

Me pardonnez-vous, madame, de troubler votre 
rêverie? 

DONA FLORINDE. 

Ah! sire, elle était si triste que., que je dois vous 
en remercier. 

PHILIPPE II. 

Cette fois, ma présence ne vous est donc pas im- 
portune? 

DONA FLORINDE. 

Peut-elle l'être... quand vous venez me défendre? 
je révère... je bénis votre justice. 

PHILIPPE II. 

J'accepterais l'éloge, si un intérêt plus tendre que 
le besoin d'être juste ne me ramenait auprès de 
vous. 

DONA FLORINDE. 

La pitié , sire. 



ACTE IV, SCÈNE XU. 565 

PHILIPPE II. 

Oui, une pitié pleine de sollicitude et d'alarmes, 
le dévouement d'un ami que vous connaissiez mal, 
quand vous avez pu le croire insensible. 

DON A FLORINDE. 

Ce mot me rend l'espoir : transmis de la part do 
Votre Majesté, il eût suffi pour calmer mes craintes... 
et vous aurait épargné une démarche dont je suis 
confuse. 

PHILIPPE II. 

Mais en me privant d'un plaisir dont j'étais ja- 
loux, celui de vous rassurer moi-même; ne me l'en- 
viez pas. 

DONA FLORINDE, à part. 

Il va rester. 

PHILIPPE II. 

Ces instants que je vous consacre, je trouve si doux 
de les dérober à mes travaux. 

DONA FLORINDE. 

Et à votre repos peut-être. Je sais combien ils sont 
précieux; ne craignez pas que j'en abuse. 

PHILIPPE II, avançant un fauteuil pour dona 
Florinde. 
Vous-même ne craignez pas trop d'en abuser. 

DONA FLORINDE, qui s'assïed. 
Il le faut. 

PHILIPPE II, à part. 

Ne l'ai-je point trop tôt rassurée? [A dona Flo- 
rinde.) On a dû vous dire, madame, que la volonté 
souveraine peut se briser contre un arrêt de l'inqui- 
sition. Ce tribunal représente Dieu même, et, devant 
Dieu, que sont les rois de la terre? Cependant j'ai 
résolu, quel qu'en fût le péril, de me jeter entre vos 
juges et vous; mais, pour prix d'un tel service, que 
dois-je attendre? Votre haine peut-être! 



Î>6G DON JUAN [('AUTRICHE 

DONA FLORiNDE, en sc levant. 
Moi, de la haine, quand vous me sauvez!... Ah! 
sire, ce serait de l'ingratitude, et... 

PHILIPPE H. 

Et vous en êtes incapable, belle Florinde; je le 
crois. [L'invitant du geste à se rasseoir.) Ah î de 
grâce!... 

DONA FLORiNHE, à part cn s'asscyaut, tandis que le roi 
va prendre un siège. 

Quel supplice ! 

PHILIPPE II, appuyé sur sa chaise. 

Vous ne serez point ingrate, mais vous resterez 
indifférente [En s'asseyant.) Le sort d'un roi est de 
n'obtenir que le respect, quand il n'inspire pas l'a- 
version ou l'envie; et pourtant, accessible à toutes 
les affections qu'on lui refuse, brûlé sans espoir de 
toutes les passions qui consument, qu'un roi sent 
douloureusement le besoin d'être aimé! 

DONA FLORINDE. 

Vous l'êtes, sire, d'un peuple entier qui vous res- 
pecte, qui vous admire, qui voit en vous la source 
de tous les biens. 

PHILIPPE II. 

Oui, je le suis par intérêt ; je le suis de cet amour 
qui s'adresse, non pas à moi, mais à mon pouvoir, 
non pas à l'homme, mais au souverain. Que me font 
ces hommages, ces acclamations dont on me fatigue? 
avec quelle joie je les donnerais pour le bonheur de 
sentir la main d'un ami presser la mienne; pour un 
soupir de l'amante que je me suis créée par la pensée, 
que je vois dans mes rêves, qui poursuit le monar- 
que au milieu de ses travaux, et le chrétien jusque 
dans la ferveur de ses prières! 

DONA FLORINDE. 

Cette amante, sire, Dieu et la France vous la don- 
nent : une jeune fiancée vient à vous, célèbre par 



ACTIi: IV, SCÈMC XII, ij|j7 

ses vertus et ses grâces, proclamée belle entre toutes 
les princesses. 

PHILIPPE II. 

Mais non entre toutes les femmes. Reste-t-il une 
place pour elle dans ce cœur possédé d'une autre 
image? Ne le croyez pas, Florinde; ce mariage poli- 
tique n'est que le veuvage avec plus de contrainte 
et d'entraves. [En rapprochant son siège de celui de 
Florinde.) Oh! qu'une épouse de ma préférence se- 
crète, de mon amour, choisie pour elle-même, et 
adorée dans l'ombre, serait plus reine que cette reine 
qui n'aura qu'un vain titre ! Mon sceptre, je le met- 
trais à ses pieds; ce droit de grâce, le plus beau de 
mes droits, c'est elle qui l'exercerait en mon nom; 
mes trésors ne feraient que passer de ses mains dans 
celles des malheureux; et ce pouvoir immense de 
consoler l'infortune, celte royauté enveloppée de 
mystère, mais plus absolue que la mienne, une seule 
femme la mérite , une seule dans le monde, et cette 
femme, Florinde, c'est vous... [Il tombe à ses genoux.) 
DONA FLORINDE, se levant. 

Moi, juste ciel! qui? moi! 

PHILIPPE II. 

Vous, à qui je l'offre à genoux, à qui je demande, 
en tremblant, un peu de cette pitié que je ne vous ai 
pas refusée pour vous-même. 

DONA FLORINDE. 

Mais que vous vouliez me vendre au prix de l'hon- 
neur... Oh! non, vous n'avez pas eu cette pensée; 
je m'abuse et je vous fais injure. Pardon, sire, ah! 
pardon de mon erreur! 

PHILIPPE II. 

Ne feignez pas de vous méprendre ; n'en appelez 
pas à des vertus dont Dieu m'affranchit, en me les 
rendant impossibles. [Se relevant.) Je l'ai résolu : 



5G8 DON JUAN b'AUTRlCHE, 

crime ou non, de votre volonté ou seulement de la 
mienne, Florinde, vous serez à moi. 

DONA FLORINDE. 

Et je me suis livrée!... et je suis seule! 

PHILIPPE II. 
Oui seule; et rien ne vous trahira; mais rien ne 
peut vous sauver. 

DONA FLORINDE. 

Que mon désespoir et mes cris... 

PHILIPPE II. 

Vos cris ne seront pas entendus. 

DONA FLORINDE. 

Vous vous trompez, sire, on viendra; je vous juro 
qu'on viendra. 

PHILIPPE II. 

Et qui donc ? 

DONA FLORINDE. 

Personne, oh! non, personne. Il est vrai; je suis 
sans appui, sans défense; ou plutôt, je n'ai qu'un 
refuge, et c'est vous, vous à qui je confie cet hon- 
neur que vous veniez me ravir; vous, sire, qui se- 
rez mon défenseur contre vous-même. [S'élançant 
vers lui avec exaltation.) Don Philippe, l'action que 
vous voulez commettre est horrible. {Tombant à ge- 
noux.) Et j'en demande justice au roi d'Espagne. 
PHILIPPE II, la regardant avec transport. 

Ravissante de terreur et de fierté! Florinde, c'est 
le seul vœu de toi que je n'accomplirai pas : le roi 
d'Espagne sera ton maître aujourd'hui et don Phi- 
lippe ton esclave toute sa vie. 

DONA FLORINDE, qiù repoussc le roi en se relevant. 

Écoutez-moi donc, homme cruel, chrétien sans 
pitié; je ne dirai qu'un mot, puisque j'y suis ré- 
duite... 



ACTE IV, SCÈNE XII. 569 

PHILIPPE H. 

Il ne changera pas ton sort. 

DONA FLORINDE. 

Qu'un mot qui va me perdre , mais qui vous fera 
reculer d'horreur. 

PHILIPPE II, s' élançant vers elle. 
C'est trop me résister. 

DONA FLORINDE, enfuyant. 
Pitié! sire; grâce!... ou je dirai tout... je suis... 

PHILIPPE II, qui la saisit dans ses bras. 
Et que m'importe ! 

DONA FLORINDE. 

Je suis une Juive! 

PHILIPPE II, reculant d'horreur. 

Toi! Qu'entends-je ! [Après un long silence.) Ah! 
malheureuse fille, puisses-tu, pour ton salut dans ce 
monde et dans l'autre, avoir poussé la vertu jusqu'au 
mensonge! 

DONA FLORINDE. 

Mon mensonge fut de descendre par nécessité à 
feindre une croyance qui n'était que sur mes lèvres; 
voilà mon crime, et j'en serai punie; mais si vous 
faites un pas vers moi, je répéterai au pied du tri- 
bunal, je proclamerai devant mes juges, qu'un Es- 
pagnol a été assez lâche pour vouloir triompher de 
l'innocence par la force; qu'un chevalier a fait ou- 
trage à une femme; que le plus saint roi de la chré- 
tienté, que toi, don Philippe, toi, le roi catholique, 
tu t'es souillé d'une passion infâme pour une Juive. 
(Avec calme.) Eh bien! vous vous arrêtez mainte- 
nant; c'est moi qui suis tranquille et c'est vous qui 
tremblez. 

PHILIPPE II. 

Pour tes jours. Sais-tu que si, à mon éternelle con- 
fusion, tes paroles avaient frappé une autre oreille 



^~0 D0>- JLAN d'aLTRICHE. 

que la mienne, sais-tu qu'il n'y aurait plus d'espoir 
pour toi dans cette vie? 

DON A FLORINDE. 

Mais j'en sortirais pure. 

PHILIPPE II. 

Que je ne pourrais te soustraire ni à la torture 
ni aux flammes du bûcher? 

DONA FLORINDE. 

Mais j'irais martyre à ce Dieu qui est le mien 
comme le vôtre, et qui jugera mes juges; mais je 
mourrais digne encore de celui qui m'a tant aimée. 

PHILIPPE II. 

Oh! pourquoi as-tu rappelé ce souvenir? il étouffe 
en moi toute compassion; c'est ta sentence, Flo- 
rinde, ta sentence de mort. [Entendant frapper à 
coups redoublés à la porte de la galerie voisine.) 
Quel est ce bruit? 

DONA FLORINDE, au conible de la terreur. 
Quoi?... je n'ai rien entendu... je ne sais... Doro- 
thée, peut-être. 

DON JUAN, en dehors.' 

Ouvrez cette porte, ou je la briserai. 

PHILIPPE II. 

Un homme ici ! 
DONA FLORINDE, qui s'élance vers la porte, et veut 
arrêter le roi. 
Je vous en conjure... Ah! par tout ce que vous 
4vez de sacré dans le monde!... 

PHILIPPE II, V écartant pour ouvrir la porte. 
Un témoin de ma honte! je saurai qui c'est. 
[Don Juan entre précipitamment et s'arrête à la vue 
de Philippe II y qui recule épouvanté.) 



ACTE IV, SCÈNE XIII. 571 

SCÈNE XIII. 

DON JUAN, PHILIPPE II, DONA FLORINDE. 

PHILIPPE II. 
Don Juan! 

DON JUAN. 

Le comte ! 

PHILIPPE II. 

Vous m'avez entendu? 

DON JUAN. 

Trop tard; je vous aurais déjà puni. 

DONA FLORINDE, qui se précipite entre eux. 
Vous n'en avez ni le droit ni le pouvoir, don Juan; 
vous ne connaissez pas celui que vous outragez. 

DON JUAN. 

Je le connais par "ses actes, et il m'en fera raison 

PHILIPPE II. 

Je vous jugerai sur les vôtres, et vous m'en ré- 
pondrez. 

DONA FLORINDE, à doil JUilH. 

Vous lui devez respect. Ah! respect au plus noble 
sang de la Castille ! 

DON JUAN. 

Je ne le tiens ni pour noble ni pour Castillan; car 
il craint un homme et il menace une femme. 

PHILIPPE II. 

Je plains le sort de la femme; quant à l'homme, 
je le vois d'assez haut pour mépriser ses injures. 

DON JUAN. 

Faute d'oser descendre jusqu'à vous en venger. 

PHILIPPE II. 

S'il vous reste une lueur de raison, don Juan, pas 
un mot de plus, et sortez. 



OiZ DON JUAN DAÎJTRICHE. 

DON JUAN. 

Si vous avez encore une goutte de sang dans le 
cœur, sortez avec moi ou défendez-vous. 

DONA FLORINDE. 

Ici... sous mes yeux!.,, vous ne l'oserez pas!... 
[S' attachant à lui.) Vous ne le pourrez pas !... 

PHILIPPE II. 

Pour la dernière fois, obéissez. 

DON JUAN. 

Pour la dernière fois aussi, défends-toi. La pointe 
de ton épée à ma poitrine, ou le plat de la mienne 
sur ton visage !... En garde ! 

DONA FLORINDE, en poussaiit un cri. 
C'est le roi ! 

DON JUAN, qui laisse tomber son épée. 
Le roi? 

DONA FLORINDE, un gcuoii en terre. 
Ah! sire, grâce! non pas pour moi, je suis con- 
damnée; mais pour lui, dont le seul crime fut de 
m'aimer sans savoir qui j'étais, et de me défendre 
sans vous connaître. 

PHILIPPE II, à Florinde. 
Vous m'avez trahi. 

DOxNA FLORINDE. 

En voulant sauver vos jours. 

PHILIPPE II. 

Ou plutôt les siens. Qui vous dit que je n'avais 
pas les moyens de me protéger moi-même contre un 
fou que je dédaignais trop pour me nommer? [Appe- 
lant au fond.) A moi, Gomès! 



ACTE IV, SCÈNE XV. r)73 

SCÈNE XIV. 

LES PRÉCÉDENTS; DON RUY GOiMÈS, UN OFFICIEU, 
QUELQUES GARDES DU ROI. 

PHILIPPE II, à Gomès. 
Ce jeune homme en démence aux prisons de l'Alca- 
zar! [Montrant la chambre de clona Florinde.) Cette 
femme, ici ! je déciderai de leur sort. 

DONA FLORINDE. 

Pourquoi, don Juan, ne m'avez-vous pas laissée 
mourir seule? 

{Après lui avoir jeté un dernier regard elle entre dans 
son appartement, où un officier l'accompagne.) 

DON JUAN. 

Et je n'ai pu venger ni son honneur ni le mien 1 
oh ! mon serment, mon serment!... 
PHILIPPE II, aux gardes. 
Retirez-voi*. 

SCÈNE XV. 

PHILIPPE II , DON RUY GOMÈS. 

PHILIPPE II. 

Ma rage si longtemps comprimée peut donc enfin 
se donner carrière!... Eh bien ! Gomès, c'est par toi 
que je l'ai connue, c'est toi qui m'as ramené dans ce 
lieu où tout n'est qu'idolâtrie et profanation. Quand 
je t'ordonnai d'éveiller sur cette femme les soupçons 
du saint-office pour l'effrayer, c'était un instinct re- 
ligieux qui m'y poussait à mon insu : une Juive!... 
elle m'a dit : Je suis une Juive! et elle a mieux aimé 
mourir pour l'avoir dit que se donner à moi en me 
le cachant. 



t)T4 DON JUAN D'aUTIUCHE. 

GOJlks. 

Ne peul-elle pas vous avoir trompé, sire, afin d'é- 
chapper à vos poursuites? 

PHILIPPE II. 

Je l'ai pensé; je voudrais le croire encore; ou 
plutôt je voudrais ne rien savoir. Que dis-je? ce 
vœu même est un sacrilège; mais je l'aime, depuis 
qu'il y a un abîme entre nous deux , je l'aime de 
tout le désespoir que je sens de ne pouvoir la possé- 
der. Pour comble de honte, il m'a insulté devant 
elle. 

G0HÈ3. 

Mais du moins ce crime justifie d'avance un arrêt 
que vous ne pouviez pas prononcer sans motif. 
PHILIPPE II. 

Il a levé sur moi cette épée!... Que vois-je? re- 
garde, Gomès: je ne me trompe pas; mes ordres 
sont arrivés trop tard pour l'empêcher de parler à 
Charles-Quint. 

GOSIÈS. 

Et c'est don Quexada qui a tout conduit. 

PHILIPPE II. 

Le traître! s'il retombe dans mes mains !... Qu'on 
le cherche; qu'on l'arrête; que son châtiment soit 
terrible 1 

GOMÈS. 

Peut-être don Juan ignore-t-il encore le secret de 
sa naissance? 

PHILIPPE II. 

Il sait tout. Mon père ne lui a-t-il pas donné cette 
épée qu'il m'a toujours refusée? il l'en croit donc 
plus digne que moi; il l'aime plus que moi; elle 
aussi le préfère! {Entendant frapper trois coups dans 
la main. Écoutez. 



ACTE V, SCÈNE I. 575 

GOMÈS. 

C'est un signal. 

PHILIPPE II. 

Qui nous livre un complice. Cours à lui, Gomès, 
[Gomès sort.) et malheur à tous ceux qui m'ont of- 
fensé ! 



ACTE CINQUIÈME 



Le cabinet du roi dans l'Alcazar de Tolède; une porte 
latérale; une grande porte au fond donnant sur une 
galerie; un crucifix suspendu sur vnjond noir. 

SCÈNE I. 

PHILIPPE II, assis près d'une table, DON RUY 
GOMÈS, qui travaille à côté de lui. 

PHILIPPE II, écrivant. 
a .... . Que le plus heureux jour de notre règne 
« sera celui où, vous recevant dans noire bonne ville 
«de Madrid....» de Madrid!. ..Une lettre debienvenue, 
une lettre d'amour, quand je ne me sens rien dans 
le cœur pour cette Elisabeth de France! Non, par le 
ciel 1 de ma propre main, c'est impossible. Avez- 
vous là ces projets d'édits contre les Maurisqueà? 

GOMÈS. 

Les voici. 

PHILIPPE II. 

Et contre les Juifs; surtout contre eux. [Parcou- 
rant des papiers.) J'ajouterai à mes rigueurs; je les 
en écraserai ; dussé-je faire un désert de l'Espagne, 
ils disparaîtront en laissant leurs trésors pour enri- 



576 DON JUAN D'AUTRICHE. 

chir nos églises, et leur sang pour raviver la loi qui 
s'éteint. Je le veux, et par piété. 

GOMÈS. 

Qui en douterait, sire ! 

PHILIPPE II. 

Ne croyez pas que ce soit par vengeance; ne sup- 
posez pas que je pense à elle ! 

GOMÈS. 

j'en suis bien loin. 

PHILIPPE II. 

Cependant si, comme tu le dis, elle n'appartenait 
point à cette abominable tribu... Don Quexada doit 
le savoir ; il la connaît sans doute. 

GOMÈS. 

.l'ai donné l'ordre de le conduire devant Votre Ma- 
jesté. 

PHILIPPE II. 

Si au moins par une conversion sincère, si du fond 
de son âme elle abjurait ses erreurs. 

GOMÈS. 

Il en est une, sire, qui l'empêchera d'abjurer toutes 
les autres, son amour. 

PHILIPPE II. 
Oh ! vous voulez me pousser à tuer ce jeune homme ! 

GOMÈS. 

Moi, sire! 

PHILIPPE II. 

Et vous avez raison ; et vous êtes mon ami en le 
voulant. Je n'y suis que trop porté; mais il y a en 
moi je ne sais quel mouvement de nature qui se ré- 
volte pour lui ; je ne sais quel respect humain qui 
m'arrête. Si mon père lui a tout dit, c'est qu'il le 
prend sous sa protection. 

GOMÈS. 

Rien ne le prouve. 



ACTE V, SCENE H. 5i/ 

PHILIPPE II. 

Son digne précepteur éclaircira mes doutes sur ce 
point. Qui m'a trompé peut vouloir me tromper en- 
core, mais, cette fois, je saurai lui faire une nécessité 
de la franchise. Le grand inquisiteur est-il an-ivé? 

GOMÈS. 

11 attend, avec son cortège et tous les grands d'Es- 
pagne, que Votre Majesté veuille bien le recevoir. 

PHILIPPE II. 

Et vous avez commandé qu'il ne fût introduit que 
quand don Quexada sera présent? J'ai mes raisons 
pour qu'il en soit ainsi. 

GOMÈS. 

Vous avez toujours regardé la peur comme un des 
meilleurs moyens d'action sur les hommes. 

PHILIPPE II. 

Comme le meilleur : les titres s'avilissent quand on 
les prodigue ; l'argent s'épuise; la peur ne s'use pas 
et ne coûte rien. 

GOMÈS. 

Voici don Quexada. 

PHILIPPE II. 

Écrivez à la jeune reine, en mon nom, ce qu'il 
vous plaira; je signerai sans lire. 

SCÈNE II. 

PHILIPPE II, DON RUY GOMÈS, DON QUEXADA, 

amené par un officier, qui se retire aussitôt. 

PHILIPPE II. 

Je n'ai plus de colère. Je suis de sang-froid pour 
être juste. Sans doute vous n'espérez pas votre grâce? 

DON Ol'EXADA. 

Je ne la mérite pas, sire; mais Votre Majesté est si 
magnanime, que je l'espère. 



578 DON JUAN d'authicife. 

PHILIPPE II. 
Vous aurez affaire au roi ou aux inquisiteurs : la 
seule faveur que je veuille vous accorder, c'est de 
choisir entre eux et moi. 

DON QUEXADA. 

11 y a dans tous les pays chrétiens un vieux pro- 
verbe qui dit : « Il vaut mieux avoir affaire à Dieu 
qu'à ses saints ; » et je le crois plus vrai en Espagne 
que partout ailleurs. 

PHILIPPE II. 

Mais je ne vous laisserai la liberté du choix qu'au- 
tant que je serai satisfait de vos réponses à mes 
questions. Tout dépendra de votre sincérité. 

DON QUEXADA. 

Elle sera entière ; car si la vérité peut me nuire, 
je sens que le mensonge me perdrait. 

UN OFFICIER DU PALAIS, annonçant. 

Son Éminence l'inquisiteur apostolique général , 
don Ferdinand deValdès! 

DON QUEXADA. 

Je voudrais être à mille lieues d'ici 1 

SCÈNE III. 

PHILIPPE 1!, DON RUY GOMÈS, DON QUEXADA, 
DON FERDINAND DEVALDÈS, grands d'Espagne, 

INQUISITEURS, COURTISANS. 

DON FERDINAND DE VALDÈS. 

Sire, l'inquisition apostolique deCastille vient, so- 
lennellement et bannières déployées, renouveler à 
Votre Majesté l'invitation d'assister à l'acte de foi qui 
sera célébré dans la grande place de Tolède, pour le 
châtiment des crimes de quelques-uns, et la rémission 
des péchés de tous. 



ACTE V, SCÈNE III. 579 

PHILIPPE II. 

Je vous en remercie, vénérable don Ferdinand de 
Valdès, le supplice des coupables ne peut que m'êlre 
agréable, comme il l'est à Dieu ; et si l'on accusait 
mon propre fils d'hérésie ou de judaïsme, je serais 
le premier à vous le livrer pour l'exemple. 
DON QUEXADA, à part. 

Son fils ! hésitera-t-il à livrer son frère? 

DON FERDINAND DE VALDÈS. 

Je viens en même temps déposer dans les mains do 
Votre Majesté la liste des condamnés. 

DON QUEXADA, à Jtttl't. 

Pour mon compte, je remercie Dieu qu'elle soit 
close. 

PHILIPPE II. 

Sont-ils nombreux? 

DON FERDINAND DE VALDÈS. 

Hélas! sire, il n'est pas donné à tous d'avoir le 
même bonheur que Téminentissime Torquémada , 
mon prédécesseur, qui, en onze ans d'exercice, fit le 
procès à cent mille personnes, dont six mille furent 
brûlées vives. 

PHILIPPE II , qui se découvre^ ainsi que toute 
sa cour. 
Que sa mémoire soit bénie ! 

DON QUEXADA, s'incUnant . 
Bénie! (A part.) C'est à faire dresser les cheveux 
sur la tête. 

PHILIPPE II, parcourant la liste. 

Des Juifs! toujours des Juifs! 

DON FERDIDAND DE VALDÈS. 

Nous n'avons été que justes. 

PHILIPPE II. 

Et bien loin de les plaindre, mon père, je les re- 
commande spécialement à votre justice, ainsi que 



o80 DON JLAN d'aUTRICHE, 

tout Espagnol, tout grand qu"il soit, que le moindre 
contact avec eux aurait souillé de leurs erreurs. 
DON QHEXADA, àpart. 
Oui, les adhérents!... voilà qui nous concerne, 
don Juan et moi. 

DON FERDINAND DE VALDÈS. 

L'inquisition, sire, a partout des yeux pour voir et 
des bras pour sévir. 

PHILIPPE II, en regardant don Quexada. 
Puis-je ajouter quelques noms à cette liste? 

DON QUEXADA. 

Plus de doute, il veut ajouter le mien. 

DON FERDINAND DE VALDÈS. ' ^ 

Que Votre Majesté désigne en marge ceux qu'elle 
accuse : bien que le tribunal soit épuisé de fatigue, il 
passera toute la nuit pour les juger, et ils seront 
traités demain selon leurs mérites. 

PHILIPPE II. 

Je vous rends grâces, don Valdès, ainsi qu'à vos 
vénérables collègues. Le saint-ofiSce peut se reposer 
sur ma protection, comme je compte sur son zèle. 

DON FERDINAND DE VALDÈS. 

En vous quittant, sire, nous n'emportons qu'un 
regret, c'est que la reine ne soit pas arrivée assez 
tôt pour jouir d'un spectacle qui eût signalé avec tant 
de solennité sa bienvenue en Castille. 

PHILIPPE II. 

Votre Éminence ne doit rien regretter : le nombre 
des coupables est si grand et l'inquisition si vigilante, 
que vous aurez bientôt une autre occasion de lui pro- 
curer ce pieux plaisir. Messieurs, accompagnez Son 
Éminence jusqu'au seuil du palais. Ne tardez pas à 
revenir, don Gomès. 



ACTE V, SCÈNE IV. 581 

SCÈNE IV. 

PHILIPPE II, DON QUEXADA. 

PHILIPPE II, assis^ tenant à la main la liste des 
condamnés. 

Vous m'avez entendu : cette liste n'est pas telle- 
ment remplie qu'on n'y puisse encore trouver place. 
Je la dépose sur cette table; mais, à la première pa- 
role douteuse qui sortira de votre bouche, j'y mets 
un nom de plus. Répondez maintenant. Vous con- 
naissez dona Florinde? 

DON QUEXADA. 

Comme Votre Majesté la connaît. 

PHILIPPE II. 

Pas davantage? 

DON QUEXADA. 

Peut-être moins. 

PHILIPPE II. 

Que voulez-vous dire? 

DON QUEXADA. 

Ce que je dis, sire; rien de plus. 

PHILIPPE II. 

Depuis quand la connaissez-vous? 

DON QUEXADA. 

Depuis le jour où Votre Majesté m'a donné rendez- 
vous chez elle. 

PHILIPPE II, qui étend la main vers la liste. 
Don Quexada! 

DON QUEXADA. 

Ah ! sire, arrêtez ; vous me condamnez pour avoir 
été sincère, que ferez-vous si je ne le suis pas? 

PHILIPPE II. 

Au mépris de mes ordres, vous avez conduit don 



582 DON JUAN d'aUTRICHE. 

Juan dans le couvent de Saint-Just; pouvez-vous 
le nier? 

DON QUEXADA. 

Je ne le pu-s. 

PHILIPPE II. 

Pour qu'il y vît mon père? 

DON' QUEXADA. 

Et le sien. 

PHILIPPE II , portant la main sur la liste. 

Don Quexada ! 

DON QUEXADA. 

J'en appelle à vous, sire, est-ce vrai? 

PHILIPPE II. 

Et il l'a vu? et il sait tout? 

DON QUEXADA. 

Non, sire. 

PHILIPPE II. 

Non? faites bien attention que vous avez dit non. 

DON QUEXADA. 

Je répète que Charles-Quint n'a pas cessé d'être, 
pour lui, frère Arsène. 

PHILIPPE II, montrant l'épce qui est sur la table. 

Mais cette épée fait foi du contraire, et frère Ar- 
sène, en la lui donnant, a prouvé du moins qu'il ne 
persistait pas dans les résolutions arrêtées entre nous ^ 
sur ce jeune homme. 

DON QUEXADA. 

Je conviens que ce serait un étrange présent s'ii 
destinait encore don Juan à l'Église; mais j'affirme 
que l'empereur mon maître... 

PHILIPPE II. 

Qui fut votre maître. 

DON QUEXADA. 

Que l'empereur Charles-Quint ne l'a pas reconnu 
po-ur son fils. 



ACTE V, SCÈNE IV. 583 

PHILIPPE II. 

Vous en êtes sûr? 

DON QUEXADA. 

Aussi sûr que je le suis peu de vivre demaui. 
PHILIPPE II , avec violence, en saisissant la liste. 
Don Quexada!... 

DON QUEXADA. 

Sire, le seul bruit de ce papier dans vos mains 
suffirait pour troubler une meilleure tête que la 
mienne. Cette torture vaut l'autre; mais ce que 
j'affirme est la vérité. 

PHILIPPE II, se levant. 
li s'intéresse donc moins à ce fils que je ne le pen- 
sais? 

DON QUEXADA, vivemcnt. 
Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. 

PHILIPPE II. 

Et cet intérêt, fùt-il de la tendresse, il tomberait 
de soi-même devant un crime de lèse-majesté, crime 
que don Juan a commis, et pour lequel il doit périr. 
DON QUEXADA, s'animant malgré lui. 

Non, vous ne prononcerez pas cet arrêt; votre 
auguste père ne le souffrirait pas. 

PHILIPPE II. 

Y a-t-il deux rois dans le royaume? Celui qui 
'•èime est-il le sujet de celui qui ne règne plus? 
Charles-Quint est mort pour l'Espagne, mort pour le 
monde ; vous en aurez la preuve : car ce jeune homme 
périra, en dépit de toutes les volontés ou de toutes 
les faiblesses d'un moine de Saint-Jusl, 

DON QUEXADA, s'oubUant tout à fait. 

Eh bien! non; je n'aurai pas entendu parler ainsi 
de mon royal maître ; on n'aura pas condamné son 
fils en ma présence, sans que moi , leur vieux servi- 
teur, j'aie au moins protesté pour tous deux. 



58 i DON JUAN d'autricue. 

PHILIPPE II. 

Est-ce bien vous qui parlez? 

DON QUEXÂDA, tombant à ses pieds. 

Je ne vous le dirai qu'à genoux, mais je vous le 
dirai : au nom de la prudence, au nom de la nature 
et de votre gloire, ne brisez pas la grande âme 
de Charles-Quint; ne vous heurtez pas contre celui 
dont la renommée est encore dans toutes les bouches, 
dont les bienfaits vivent dans tous les cœurs. Ne 
fùt-il plus qu'une ombre, il sortirait du tombeau 
pour défendre contre vous son sang et le vôtre. 

PHILIPPE II , s'élançant vers la table, où il prend 
une plume et la liste. 

Ah ! c'en est trop. 

DON QUEXADA. 

Écrivez, sire, écrivez, tuez le vieillard : il ne vous 
est plus bon à rien; mais épargnez le jeune homme, 
qui a une existence entière à vous sacrifier; un cœur 
de vingt ans à dévouer au service de son roi et de son 
pays; qu'il vive, ou, s'il doit mourir, que ce soit 
pour vous et non par vous. C'est votre frère! (.Se 
traînant à genoux jusqu'au fauteuil du roi.) Oui, c'est 
votre frère ! ... Ah ! sire, un roi a si peu d'amis fidèles ! 
peut-il volontairement se priver du dévoùment d'un 
frère? 

PHILIPPE II. 

Relevez-vous, vieillard ; vous êtes encore tout pâle 
de votre courage. [Après une pause.) Je ne m'engage 
à rien envers don Juan, mais si je lui laisse la vie, 
et j'en doute, ce sera pour qu'elle s'éteigne dans les 
austérités. Je vous permets de l'en instruire. Je sais 
que vous aurez peu de pouvoir sur son esprit; n'im- 
porte, essayez de le convaincre. Allez le trouver, et 
.[u'il vous accompagne ici. [A don Gomès, qui est entré 



ACTE V, SCÈNE V. 585 

à la fin de la scène.) Amenez devant moi dona FIo- 
rinde. 

DON GOMÈS. 

Quoi. sire!... 

PHILIPPE II. 

Amenez-la, et en même temps donnez des ordres 
pour que don Quexada puisse voir votre prisonnier. 
Allez. 

DON QUEXADA, à part. 

Encore une ambassade ! probablement la dernière 
de toutes. 

SCÈNE V. 
PHILIPPE II. 

Un prince de mon nom, de mon sang, un autre 
moi-même à la cour ou dans mes armées ! Jamais. 
J'ai assez d'un fils, c'est trop d'un frère. Il faut qu'il 
meure ou qu'il obéisse. {Marchant avec agitation.) 
Et quand il se soumettrait, ne trouverais-je pas tou- 
jours , sous sa robe sacrée , l'insolent devant lequel 
j'ai reculé? Ne verrais-je pas, jusque dans sa crosse 
d'évêque, l'épée nue qu'il a levée sur moi? Point de 
grâce! qu'il obéisse ou non, il faut qu'il meure, 
{S'arrêtant.) Uàis mon père!... Je me révolte en vain 
contre un ascendant que je ne saurais secouer; il me 
domine : sa royauté, toute morte qu'elle est, impose 
à la mienne. Je le traite de fantôme: mais s'il m'ap- 
paraissait tout à coup, aurais-je la force de lui dire: 
« J'ai tué votre fils?...» Il me semble que ces mots 
meurent déjà sur mes lèvres, comme s'il était là, 
comme si son regard d'aigle me faisait rentrer dans 
la poudre. L'Europe encore pleine de sa gloire, il lui 
suffirait d'un cri pour la remplir de ma honte. [Après 
un moment de silence.) Tuer son fils!... tuer son 



S86 DON JUAN d'autriche. 

fils!... Je ne puis; {Tombant flS5i5.) je n'ose pas. Mais 
il obéira; et comment l'y décider? Une seule per- 
sonne en aura le pouvoir; et s'il résiste, si la tenta- 
tion devient trop forte, c'est que Dieu voudra que j'y 
cède, et j'y céderai. Les voici. 

SCÈNE VI. 

PHILIPPE II, DOxN QUEXADA et DON JUAN, qui 
entrent par le fond; puis DON A FLORINDE et 
DON RUY GOAIÈS, par la porte latérale. 

DON QUEXADA, bas à don Juan. 
Ce n'est pas le courage que je vous recommande. 

DON JUAN. 

Ah! Florinde! 

DONA FLORINDE. 

Don Juan !... 

PHILIPPE II, à Gomès et à Quexada. 
Sortez tous deux. 

SCÈNE VII. 

LES PRÉCÉDENTS, excepté DON QUEXADA et DON 
RUY GO.MÈS. 

PHILIPPE II, à part. 

Ce moment va décider de leur sort ; je ne me sens 
plus de pitié. 

DONA FLORINDE, à don Juan. 

Vous revoir! c'est un bonheur que je n'espérais 
pas. 

PHILIPPE II. 

Mais qui sera court. (.1 don Juan.) On vous a trans- 
mis ma résolution? 



ACTE V, SCÈNC Vri. kQ-J 

DON JUAN. 

Oui, sire. 

PHILIPPE II. 

Quelle est la vôtre? 

DON JUAN. 

Le comte de Santa-Fiore la connaît trop bien pour 
que le roi l'ignore. 

PHILIPPE II. 

Vous y persistez? 

DON JUAN. 

Prononcer des lèvres ces vœux démentis par mon 
cœur, ce serait l'acte d'un lâche. Je mourrai, sire: 
mieux vaut pour l'Espagne un brave gentilhomme 
de moins qu'un mauvais prêtre de plus. 

PHILIPPE II. 

Que le sang de cette jeune fille retombe sur toi, 
car son arrêt vient de sortir de ta bouche. 

DON JUAN 

Que dites-vous? 

PHILIPPE II. 

Que si tu résistes, elle va périr, et qu'elle vivra si 
tu consens. 

DON JUAN. 

Quoi! sire... 

PHILIPPE II. 

Oui, cette mort qui détruirait tant de beauté dans 
sa fleur, ces tourments dont la seule idée te fait pâlir 
pour elle, je les lui épargnerai. Oui, elle pourra fuir, 
s'exiler sous le ciel de ses pères; elle pourra même 
traîner ses misérables jours dans un coin de l'Es- 
pagne, où ma justice l'oubliera : don Juan, je vous en 
donne ma parole royale, mais soumettez-vous. 

DONA FLORINDE. 

On vous demande plus que votre sang, plus que 
votre vie : l'abandon de votre liberté. Laissez-mo' 



riSS DON JUAN d'aUTRICHE. 

subir mon sort ; il ne faut qu'un peu de courage pour 
mourir, il vous en faudra tant pour vivre esclave ! 

D0.\ JUAN. 

Esclave! sous une robe de moine, esclave jusqu'au 
tombeau!... Eh bien! je trouverai dans mon amour 
le seul courage dont je me croyais incapable. Ma li- 
berté, Florinde, c'est, après vous, ce que j'ai de plus 
cher au monde; mais en la perdant, je vous sauve... 
Ah ! ce qui m'eut flétii m'honore, et la honte serait 
d'hésiter. (,4 Philippe II avec dignité.) Sire, vous me 
fyiles une violence dont vous aurez à répondre un 
jour; mais vous avez le pouvoir, et vous en abusez: 
disposez de moi. 

DONA FLORINDE. 

Non, don Juan!... 

PHILIPPE II, l'entraînant vers le crucifix. 

Viens donc devant ce Dieu qui t'écoute et qui te 
jugera; viens t'engagerpar un serment que tu dois 
bientôt renouveler à l'autel. 

DONA FLORINDE. 

Non, oh! non : c'est un sacrifice que je n'accepte 
pas. 

PHILIPPE II. 

Mais, le ciel et moi, nous l'acceptons. 

DON JUAN. 

Rien pour vous, sire, rien pour le ciel, tout 
pour elle seule! {Étendant la main vers le crucifix.) 
Oui, dussé-je payer sa vie du malheur de la mienne 
et de mon éternelle condamnation... 

PHILIPPE II, aux grands du royaume qui entrent, la 
tête découverte, par la porte du fond. 

Que me veut-on? Vous ici, messieurs, ma cour 
tout entière ! Qui a donné l'ordre d'ouvrir? Au péril 
de sa tète, qui l'a osé?... 



ACTE V, SCÈNE VI M. 589 

SCÈNE VIII. 

PHILIPPE II, DON JUAN, DOiNA FLORINDE, FRÈRE 
ARSÈNE, DON QUEXADA, DON RUY GOMÈS, 
DON FERDINAND DE VALDÈS, PEBLO, inquisi- 
teurs, COURTISANS. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Moi, don Philippe. 

PHILIPPE II. 

Grand Dieu! {Se découvrant.) Vous, sire! 

DON JUAN. 

Qu'entends-je? 

DONA FLORINDE. 

Ma prière l'a touché ! 

FRÈRE ARSÈNE. 

Moi, qu'un devoir impérieux force à sortir d'une 
retraite que je croyais ne jamais quitter. Le père de 
cette jeune fille me rendit un service qui sauva le 
royaume, et qui fut oublié ; elle, au moins, n'aura 
pas réclamé en vain mon appui. Je viens la demander 
à ses' juges, qui ne mêla refuseront pas ; à vous, qui 
devez être de moitié dans ma reconnaissance. 

PHILIPPE II. 

Sire, notre clémence avait prévenu la vôtre. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Ma mission n'est pas remplie. [Montrant don Juan.) 
Nous nous sommes trompés tous deux sur la vocation 
de ce jeune homme ; mais il n'est jamais trop tard 
pour reconnaître une erreur et pour la réparer. Don 
Juan, un genou en terre devant le roi d'Espagne! 
En présence de tout ce qu'il y a de grand et de sacré 
dans l'État, lui promettez-vous obéissance, fidélité, 
dévouement jusqu'à la mort? 



590 DON JUAN d'altiuche. 

DON JITAN. 

Jusqu'à la mort. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Don Philippe, proraetlez-vous à ce jeune homme 
protection et amitié? 

PHILIPPE II. 

Il a eu de grands torts envers moi. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Lesquels? parlez. 

PHILIPPE II. 

Non, sire; je ne les rappellerai pas, car il faut 
que j'oublie pour que je pardonne. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Et vous oublierez? 

PHILIPPE II. 

Par condescendance pour vous. 

FRÈRE ARSÈNE, à doYl Juaïl. 

Fils de Charles-Quint, don Juan d'Autriche, mon 
fils, relevez- vous et embrassez votre frère! 
DONA FLORiNDE, avcc douleur. 
Fils de Charles-Quint! 

DON JUAN. 

Moi ! se peut-il? {Passant des bras du roi dayis ceux 
de frère Arsène.) Moi, le fils du plus grand homme 
que le siècle ait produit! 

FRÈRE ARSÈNE, SOUViant. 

Après François P^ 

DON JUAN. 

Ah! sire... 

FRÈRE ARSÈNE, à don Juan. 

J'ai encore à satisfaire une fantaisie de vieillard : 
tenez, prince, je vous recommande cet enfant que vous 
connaissez, et à qui je rends sa liberté de peur qu'il 
ne la reprenne; faites de lui un page. 



ACTE V, SCÈNE VIII. 591 

PEBLO. 

Ah ! je vous en prie, monseigneur : père Arsène 
croit que j'ai la vocation. 

DON JUAN. 

Et je le crois aussi. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Eh bien! don Quexada, ai-je eu tort de me dire, 
en m'éveillan-t ce matin : La journée sera bonne? 

DON QUEXADA. 

Sire, elle finit mieux qu'elle n'a commencé. [A 
part.) S'il m'arrive de me mettre en tiers dans une 
confidence royale!... 

PHILIPPE II, à frère Arsène. 
Votre Majesté ne me tiendra pas rigueur; elle 
m'accordera au moins un jour. 

FRÈRE ARSÈNE, bciS aU TOI. 

Don Philippe, c'est chose embarrassante pour une 
cour que de faire bon visage au passé, sans se com- 
promettre avec le présent : entre la reconnaissance et 
l'intérêt, le plus habile serait quelque peu en peine 
desa personne ; n'en essayons ni l'un ni l'autre. [Haut.) 
Je vous quitte, mon fils : la majesté qui n'estplus doit 
céder la place à celle qui règne. 

PHILIPPE II. 

Je n'ose insister. 

DON QUEXADA, « part. 

De peur que l'ombre n'éclipse le soleil. 

FRÈRE ARSÈNE. 

Partons, dona Florinde. 

DON JUAN. 

Quoi! sire, quoi! mon père!... 

DONA FLORINDE. 

Prince, nous ne nous reverrons plus en ce monde, 
mais nous resterons unis dans mes prières au Dieu 
de tous; je lui demanderai pour moi la résignation 



592 DON JUAN d'altriche. 

qui donne la force de souffrir sans se plaindre, et pour 
vous la gloire qui fait qu'on oublie. 

DO.X JUAiV. 

Vous oublier! ah! jamais, jamais. 

FRÈRE ARSÈNE, à Philippe II. 

Adieu, sire ! [A don Juan.) A revoir, prince ! [A Pe- 
hlo qu'il amène sur le devant de la scène.) Reste, Po 
blo; te voilà de la cour : es-tu content? 

PEBLO. 

Je le crois bien, père Arsène; c'est un si beau lieu, 
où tout le monde sourit, où l'on s'embrasse, et où l'on 
s'aime... 

FRÈRE ARSÈNE, lul donnant un petit coup sur 
la joue. 
Comme au couvent. 



ri.n 0£ UOy JtA> U'ALThlCUa. 



EXAMEN CRITIQUE 
DE DOiN JUAN D'AUTRICHE 

PAR M. PROSPER POITEVIN. 



Qui se fût avisé , il y a seulement trente ans , de jeter dans une 
intrigue comique et d"y placer sur le premier pian la grande et 
historique figure de don Juau d'Autricne? Assurément personne. 
La comédie n'admettait alors que des personnages consacrés par 
une longue tradition : c'était à la bourgeoisie qu'elle empruntait 
ses héros; les médecins, les financiers, les gens de robe, les valets 
enfin, agents indispensables de toute intrigue comique, tels étaient 
ceux que Thalie choisissait le plus habituellement pour ses inter- 
prètes. 

On se permettait bien, il est vrai, d'introduire de temps en 
temps quelques petits marq-uis sur la scène ; mais on donnait à ces 
personnages de noble race tant de grâce et d'esprit, que la no- 
blesse pardonnait volontiers à de rares et innocentes épigrammes 
en faveur des flatteries que les auteurs trouvaient toujours moyen 
de lui adresser. 

C'était donc au sein de la société moyenne que la comédie pui- 
sait ordinairement ses inspirations : obligée de fermer les yeux sur 
les vices des grands , elle s'attaquait aux travers des petits : sa 
verve s'exerçait tour à tour contre la noble bourgeoisie et la no- 
blesse bourgeoise ; jamais ses traits ne portaient plus haut, ni ce 
tombaient plus bas ! elle sentait qu'en généralisant ses attaques, 
ou, si l'on veut, ses leçons, elle pouvait tout à la fois s'exposer et 
se compromettre : aussi ne cherchait-elle pas à sortir du cercle 
étroit où les convenances et la nécessité des temps la retenaient 
captive. 

Le siècle était loin où, libre de tout frein, elle avait pu attaquer 
de front tous les ridicules, faire sans danger la leçon au chef de 
l'État, et amuser Paris de ses saillies joyeuses aux dépens du chef 
suprême de l'Église. Le règne des Enfants sans souci n'avait pas 
duré plus longtemps que celui de Louis XII. Son successeur, beau- 



S94 EXAMEN CRITIQUE 

coup moins tolérant ou moins débonnaire que lui-, s'était hâté de 
réprimer une liberté devant laquelle il craignait sans doute de ne 
pas trouver grâce. Il ne se sentait pas, lui, plus disposé à souffrir 
qu'on lui adressât des remontrances du haut du théâtre , que 
Louis XIV du haut de la chaire. 

François l^*", qui a mérité le glorieux surnom du Père des 
lettres, ne fut certainement pas celui de la comédie ; car peu s'en 
est fallu qu'il ne Tait étouffée au berceau. Jetée brusquement par 
lui en dehors de ses habitudes, elle tâtonna longtemps avant de 
découvrir quelle nouvelle route elle devait suivre pour mériter la 
bienveillance du pouvoir et se concilier celle du public. Elle se 
voyait condamnée à tant de respect, contrainte à une telle réserve, 
qu'elle ne savait véritablement plus à qui se prendre ; aussi jusqu'au 
jour oij parut Corneille ne produisit-eWe que des essais si informes, 
qu'ils devaient faire désespérer de son avenir en France. 

Comme il lui était interdit de par le roi d'exposer au grand jour 
du théâtre les vices, les ridicules et la sottise des gens de cuur, la 
comédie ne put naturellement songer à les admettre au nombre de 
SCS interprètes habituels, et l'exclusion qu'elle en fit dès lors se 
perpétua jusqu'au commencement de ce siècle. 

Nul doute que, dégagée de toute entrave, elle ne se fût ouvert, 
en France une route nouvelle, et que, tout en subissant les modifi- 
cations que le temps et l'art devaient nécessairement apporter à sa 
forme primitive , elle n'eût conservé cette physionomie originale 
qu'on ne peut méconnaître dans ses premières productions. Mais 
force lui fut d'abandonner son allure naïve, d'abdiquer le caractère 
qui lui appartenait en propre, et d'entrer dans les sentiers battus de 
l'imitation aussi servilement que l'avait fait la comédie latine. 

Molière lui-même, contraint par le besoin d'accepter de gros- 
sières traditions, subit, à son début, l'influence que l'Italie et l'Es- 
pagne exerçaient alors sur notre double scène. Mais bientôt, 
rejetant les langes qui retenaient son génie captif, il s'abandonna 
à ses propres inspirations, en dépit de la colère des gens de routine 
et des criailleries de l'ignorance ou du mauvais goût. 

Si Louis XIV, au lieu de son incertaine et Insuffisante protection, 
eût accordé un peu de liberté à Molière , combien l'art n'y eût-il 
pas gagné ! Que de portraits perdus, de caractères originaux alors, 
et aujourd'hui complètement effacés, n'cût-il pas ajoutés à sa riche 
galerie ! Dans cette cour où s'agitaient tant de passions diverses, où 
se formaient et se croisaient tant d'intrigues; sur ce brillant théâtre 
où les grands se faisaient si petits, et se disputaient si ouvertement 
la faveur du souverain, la bienveillance d'une maîtresse et les bonnes 
grâces d'un confesseur, combien le génie de Molière ne dùt-il pas 
puiser dépensées fécondes, d'idées comiques, qui, mises en œuvre, 
auraient, sans contredit, ajouté à sa gloire en ajoutant a nos plaisirs ! 
Mais s'il était admis à Versailles, c'était moins à titre de poète 



DK DON JUAN D AUTRICHE. eî^o 

qu'en qualité de valet de chambre du grand roi; il venait là pour 
s'acquitter d'un service et non pour y faire un cours d'observations. 
Il était dangereux pour le poète comique d'emporter de la royale 
demeure le moindre souvenir dont pût profiter le théâtre : le 
marquis du Bourf/eois gentilhomme fut une tentative hardie et 
malheureuse ; la vérité du portrait fit peur aux modèles, et Molière 
comprit qu'il y aurait imprudence de sa part à renouveler un essai 
de ce genre. 

Libre de faire paraître sur la scène quelques personnages de 
plus noble maison que les Sganarelle, les Jourdain et les Arnolphe, 
Molière ne se fût certainement pas contenté d'en stigmatiser les tra- 
vers, d'en peindre le caractère et les mœurs ; il eiît senti le besoin, 
en se servant de nouveaux acteurs , de donner à la comédie une 
physionomie nouvelle; il eût été naturellement conduit à la rendre 
plus intéressante, et, grâce aux prodigieuses ressources de son gé- 
nie, il eût su ménager l'intérêt avec tant d'art et d'habileté que, 
loin d'affaiblir le comique par l'emploi de ce nouveau moyen, il 
lui eût domié plus d'effet à l'aide d'une foule de contrastes heureux 
et d'oppositions vives et inattendues. 

Tartufe est certainement la preuve de cette vérité. Dans cet ou- 
vrage, qui peut être considéré comme le dernier mot de Molière 
sur la comédie, il y a alliance bien marquée de l'intérêt et du co- 
mique, alliance devenue nécessaire par le seul fait de l'introduction 
d'un personnage nouveau qu'il était impossible de jeter convena- 
blement dans une intrigue légère. 

Pourquoi faut-il que Molière n'ait eu ni le temps ni la liberté de 
parcourir la voie nouvelle dans laquelle son premier pas avait été 
signalé par un chef-d'œuvre? S'il eût pu traduire sur la scène les 
intrigues des gens de cour aussi bien que l'hypocrisie des gens de 
religion, quelles conquêtes notre théâtre n'eût- il pas faites? Les li- 
mites de l'art eussent été peut-être invariablement posées dès lors, 
et Molière, en conservant à la comédie son caractère originel, eût 
accompli dans un ordre élevé une révolution qui fut tentée un siècle 
après lui dans un ordre trop \'ulgaire , ^t au grand préjudice de 
l'art. 

Aujourd'hui que la comédie peut prendre ses acteurs oîi bon lui 
semble, et les choisir même parmi les personnages qu'on croyait 
dévolus en toute propriété à la sévère et grave Melpomène, il lui 
est devenu beaucoup dIus facile d'inventer des sujets oii le comique 
et l'intérêt s'allient el s'harmonisent heureusement. Dans une in- 
trigue bourgeoise, quelque habileté qu'on y mette d'ailleurs, il est 
presque impossible de ne pas sacrifier l'un à l'autre : c'est forcé- 
ment ou la gaieté ou l'intérêt qui domine. Aussi un sujet historique 
liabilement choisi est-il, entre tous, celui qui nous paraît offrir le 
plus de ressources à un auteur comique : c'est un heureux champ 
où son esprit peut se donner carrière et se développer à l'aise : 



596 EXAMEN CRITIQUE 

passions, mœurs, caractères, ridicules généraux ou particulier»; 
imaginés ou réels, il peut là tout mettre à profit, tout exploiter 
avec avantage et en pleine liberté ; la seule variété des personnages 
lui permet de prendre tous les tons , de s'élever ou de s'abaisser à 
sou gré, sans blesser le goût ni choquer la vraisemblance ; tour à 
tour grave ou légère, sa muse peut, selon son caprice, toucher le 
cœur ou charmer l'esprit, exciter le rire ou les larmes, et faire 
passer rapidement de l'émotion la plus douce à la gaieté la plus vive 
et la plus franche. 

C'est évidemment vers ce double but que doivent tendre de tous 
leurs efforts, aujourd'hui, les poètes comiques ; car il ne suffit pas 
maintenant de faire rire, et ce n'est pas assez non plus d'intéresser 
uniquement : on se lasse presque aussi facilement du rire prolongé 
que des larmes incessantes. C'est surtout au théâtre qu'il faut 
prendre garde de ressembler à ces auteurs qui d'un divertisse- 
ment nous font une fatigue. Or quiconque saura concilier l'intérêt 
et la gaieté, et, par d'ingénieuses combinaisons, rendre leur alliance 
intime, naturelle et nécessaire, sauvera au public la fatigue des 
effets et des situations uniformes , et augmentera ses plaisirs de 
tout l'attrait qu'y ajoute la vérité. 

Pour fondre dans un ouvrage le comique et l'intérêt, et les ré- 
partir dans une mesure à peu près égale, il était difficile de s'em- 
parer d'une idée plus heureuse et plus féconde que la prétendue 
destination de don Juan d'Autriche au cloître. Aussi, quel merveil- 
leux parti en a tiré M . Casimir Delavigne ! Où est l'ouvrage qui offre 
une succession plus rapide, un plus agréable mélange de situations 
fortes et dramatiques, de scènes comiques et gracieuses? et cepen- 
dant comme tout cela s'allie et s'enchaîne franchement I Quelle 
vérité, quel naturel, quel charme... et aussi quel succès!!! 

Suivons à grands pas la marche de l'auteur. 

Charles-Quint, le jour même de son abdication, aconfié à Quexada 
le secret de la naissance du jeune don Juan, et lui a remis le soin 
de diriger son éducation : c'est une éducation toute chrétienne qu'il 
doit lui donner, car Charles destine son fils aux modestes honneurs 
et aux paisibles jouissances de la vie monastique. Qaexada a tout 
fait pour seconder les paternelles intentions de son maître ; mais 
par malheur, don Juan, tourmenté d'un vague désir de gloire, et 
dominé par une profane passion que lui a inspirée et que partage 
la plus belle des Andalouses, est resté insensible et froid aux sages 
exhortations de son vieux précepteur. Cependant, pour faire preuve 
de soumission et de respect envers Quexada, dont il se croit le fils, 
il s'est efforcé de prendre les dehors d'une vocation qu'il n'a pas. 
Tous les jours il les consacre en prière ; mais quand la nuit ar- 
rive, il s'échappe furtivement et court dans Tolède les galantes 
aventures. 

Philippe U» jaloux de s'assurer des dispositions de sou frère, 



DE DON JUAN d'AUTRICHE. 597 

arrive chez don Quexada sans être attendu ; celui-ci trace au roî un 
touchant tableau des vertus de son élève ; il a fait, dit-il, un chef- 
d'œuvre d'éducation chrétienne. Ces éloges, tout rassurants qu'ils 
sont pour Philippe II, ne lui suffisent pas cependant, il veut voir et 
interroger lui-même don Juan, qui, dans la scène la plus ravissante 
et la plus originale , laisse échapper de son âme débordante de 
franchise et de naïveté ses goûts, ses penchants, ses espérances et 
jusqu'à l'aveu de son amour. Le perGde monarque voit qu'il a été 
trompé par Quexada , comme Quexada par son élève; mais, en 
adroit politique, il impose silence à sa colère, se réservant de châ- 
tier don Juan plus tard, et d'infliger à son digne précepteur la ré- 
compense qu'il mérite. Ici finit le premier acte, l'acte le plus vif, 
le plus animé et le plus intéressant qui soit au théâtre. 

Comme dans le reste de la pièce, il n'y a rien là d'historiquement 
vrai, on le voit, mais tout est moralement vraisemblable ; c'est ainsi 
et non autrement qu'il faut transporter l'histoire au théâtre. Que 
Philippe II ait vu pour la première fois don Juan d'Autriche dans 
les jardins de Valladolid et l'ait reconnu pour son frère en présence 
de toute sa cour, que nous importe et qu'y a-t-il en cela d'intéres- 
sant? rien, certes; et pourtant voilà l'histoire. M. Casimir Dela- 
vigne a donc agi en artiste habile et en grand poète en substituant 
à la vérité vraie et terne des faits une vérité dramatique vive et 
saisissante; et puis, comme tous ses caractères sont tracés avec 
vigueur! comme il a bien su placer ses principaux personnages 
dans des situations favorables au développement de leur grande et 
historique figure ! Qui ne reconnaît dans ce pétulant et fougueux 
jeune homme le bâtard de Charles-Quint; dans ce monarque dévot 
et cruel, l'astucieux Philippe II? Y a-t-il un seul trait de leur phy- 
sionomie qui ait échappé à l'auteur? Croît-on qu'il fût possible de 
les faire revivre d'une manière plus complète? 

Un critique a rapproché le Philippe II de M. Casimir Delavigue 
du Philippe II de Schiller, et a, bien entendu, donné la préférence 
au dernier. Dans ce temps-ci, il n'est guère possible qu'un poète 
français ait raison contre un poëte allemand ou anglais. Molière 
donnerait aujourd'hui Tartufe, que ce chef-d'œuvre serait mis au- 
dessous de V École de Scandale, nous n'en faisons aucun doute. 
Diderot reprochait aux critiques de son temps d'exalter sottement 
le mérite des écrivains étrangers , et de rabaisser injustement le 
mérite des écrivains nationaux : la critique du dix-neuvième siècle 
ne serait-elle donc que la continuation de la critique du dix-hui- 
tième? 

Que le Philippe de Don Carlos et celui de Don Juan difiêrent, 
c'est ce que personne ne contestera ; mais n'était-il pas indispen- 
sable, dans l'intérêt même de la vérité, queces deux grandes figures 
ne se ressemblassent pas dans l'un et l'autre ouvrage? Quand l'âge 
apporte de si notables changements dans les traits d'un homme. 



598 EXAMEN CRITIQUE 

peut-on supposer qu'il n'en apporte aucun dans son caractère? Phi- 
lippe II, jeune et passionné, déçu dans ses espérances d'amour par 
la préférence qu'on accorde à un rival, peut-il se montrer le même 
que Philippe II usé et •vieilli par les débauches , et trahi à la fois 
par sa femme et son fils? Non, mille fois non; et les deux poètes, 
en traçant deux portraits différents, ont eu raison l'un et l'autre : 
ils ont fait ce que feraient deux grands peintres, qui, à vingt-cinq 
années de distance, seraient chargés de reproduire les traits du 
même individu ; ils exécuteraient probablement deux portraits dis- 
semblables entre eux, et qui cependant n'en seraient pas moins la 
copie fidèle, l'image vivante du même modèle pris à deux époques 
différentes. 

Mais revenons à don Juan, qui nous attend aux pieds de dona 
Florinde, sa belle fiancée. Dans une scène gracieuse et" touchante, 
la jeune fille révèle à son amant qu'elle est juive ; eh ! qu'importe 
à don Juan à quelle religion appartient sa maîtresse? ils prieront 
Dieu chacun à sa manière, voilà tout; ils ne s'en aimeront pas 
moins; leur amour, d'ailleurs, n'est-il pas leur première et leur 
plus sainte religion, et ne suffit-il pas qu'en celle-là ils soient d'ac- 
cord et se comprennent? 

On a accusé don Juan de se montrer beaucoup trop philosophe 
pour son siècle. Noas admettrions cette critique comme fondée en 
raison, si l'auteur n'avait pas fait don Juan amoureux ; mais, nous 
le demandons , quels sont les préjugés si dominants, quelles sont 
les croyances si saintes, au-dessus desquelles l'amour ne puisse en 
tous les temps élever un homme, même vulgaire? 

Bientôt survient Philippe II, qui reconnaît dans dona Florinde 
une jeune fille qu'il aime , et dont il rêve la possession jusqu'au 
pied des autels, depuis le jour où elle s'est montrée à lui dans une 
des sombres allées du Prado. Dès qu'il se voit seul avec elle, Phi- 
lippe lui parle, ou plutôt l'épouvante de son amour ; car il ne le lui 
déclare pas en amant qui tremble et supplie , mais en maître qui 
commande et veut être écouté. 

M. Casimir Delavigne a peint dans cette scène la seule passion 
qu'ait pu ressentir Philippe II, une passion farouche et brutale, im- 
patiente de se voir satisfaite et assouvie. La jeune fille est entre ses 
mains ; qu'elle l'aime ou non, il faut .qu'elle soit à lui. Le sort de don 
Juan est dès ce moment décidé ; il ira expier dans les austérités du 
cloître l'impardonnable tort de s'être fait aimer. 

Pauvre Quexada, dans quels embarras plaisants le jette l'étour- 
derie de son élève, et comme il arrive toujours naturellement et à 
propos, lui, pour nous reposer des fortes émotions du drame par 
quelques scènes de bonne et franche comédie ! 

Grâce à un heureus anachronisme dont nous devons lui savoir 
gré, M. Casimir Delavigne nous transporte, au troisième acte, dins 
le co'»'.'eut de Saint-Just, où nous trouvons Charles-Quiut. 



DE DON JUAN D'AUTniClIE. ii!).) 

« fie troisième acte, dit un critique dont nous nous plaisons à re- 

• produire ici l'opinion, est beau tout entier. C'est un chef-d'œuvre 
' ie style, d'émotion , de comique et d'intérêt. C'est ici qu'il faut 
' admirer le tact e:i:quis et le bon goût toujours sûr de M. Casimir 
« Delavigne... Quelles grandes pensées un homme de talent vul- 

• gaire se serait cru obligé d'avoir à propos de Charles-Quint sous 
a 1 habit d'un moine!... Heureusement M. Casimir Delavigne, en 

• écrivain prudent et sage, sait trop bien que rien n'est plus facile 
e que d'avoir de grandes pensées, et que rien ne vaut l'action dans 
i un drame, pas même l'admirable récit de Théramène ; ii a donc 

• laissé de côté toutes les déclamations pour aller droit au fait, et, 

• on vérité, on ne pouvait pas aller à son fait avec plus de grâce, 

• d'imagination et d'esprit. • 

Le rôle de Charles-Quint est conçu avec un rare bonheur. Cette 
vieille majesté découronnée ne nous paraît d'abord que comme 
l'ombre d'elle-même : la vie semble prête à abandonner ce corps 
usé par les souffrances et la maladie; dans. cette tête autrefois si 
ardente et si active , toute intelligence paraît éteinte : le moine a 
pris !a place de l'empereur, et c'est vainement que dans frère Ar- 
sène on chercherait à reconnaître celui qui fut Charles-Quint; mais 
quand don Juan arrive au couvent de Saint-Just, quand dans ce 
novice inconnu frère Arsène retrouve son fils, alors le moine dis- 
paraît, et Charles-Quint se montre à nous tout entier. Son génie 
n'était point éteint, mais assoupi ; et maintenant qu'il s'agit de dé- 
livrer don Juan, ce génie autrefois si fécond et si actif se réveille 
Jans toute la puissance de son énergie. 

C'est assurément une heureuse et dramatique conception qu;^ 
celle-là; et ce personnage, vu sous ces deu.\ faces différentes, » 
pouvait manquer de plaire et d'intéresser : aussi le succès en a-t-il 
été complet. 

Le rôle quelque peu épisodique de Peblo est une création char- 
mante ; l'auteur a donné à ce petit moine tant de grâce, de malice, 
d'esprit, qu'il en a fait, comme de don Juan, un caractère tout à 
fait neuf au théâtre, et qui lui appartient en entier. 

La scène où Charles-Quint reconnaît don Juan est d'un grand 
effet; le cœur est délicieusement ému à la vue de ce malheureux 
père que le respect humain condamne à refouler au fond de son 
tœur sa tendresse et sa joie , et qui , pour ne pas trahir un secret 
qui l'accuse, se refuse au bonheur de serrer son fils entre ses 
bras. 

Dans cet acte où l'intérêt occupe tant de place , il était bien 
difficile que le comique ne fût pas sacrifié ; et cependant il n'en est 
pas arrivé ainsi : l'auteur, par un art infini, a su, là comme ailleurs, 
/aire marcher de front le drame et la comédie. Charles-Quint, sou» 
«a robe de moine, ne nous amuse pas moins que don Juan, Quexada 
flt Peblo, personnages beaucoup moins graves de leur nature et qui 



600 



EXAMEN CRITIQUE 



semblaient seuls appelés à égayer la triste et solitaire retraite du 
moine de Saint-Just. 

Délivré par son père qu'il a quitté sans le connaître , don Juan 
accourt chez dona Fiorinde; elle est absente, et comparaît en ce 
moment devant le tribunal du saint-oftice ; don Juan , qui sait à 
quelle religion appartient sa maîtresse . tremble pour elle , et le 
vieux Quexada. en apprenant ce secret, tremble pour lui. Encore 
et toujours la comédie et le drame ; mais ici , cependant, l'intérêt 
domine, et l'on pressent à quelle hauteur le poëte va le porter. 
C'est Philippe II qui a fait citer Fiorinde au tribunal de l'inquisition ; 
il a cru pouvoir vaincre par la terreur les répugnances de la jeune 
fille ; il se flatte que, pour échapper à la sentence dont elle est me- 
nacée, elle consentira enfin à satisfaire à ses abominables désirs; 
vain espoir, Fiorinde préfère la mort à l'infamie qui lui est offerte 
comme unique refuge. Irrité de cette résistance inattendue, Phi- 
lippe veut recourir à la violence ; mais, par ces mots qui la sauvent 
et la perdent, « Je suis une Juive !» Fiorinde fait reculer d'horreur 
le dévot et superstitieux monarque. 

Heureuse d'avoir pu échapper à l'amour du roi, elle écoute sans 
terreur les menaces dont il l'accable; mais ces menaces, don Juan 
les a entendues; il accourt, provoque et insulte son rival, lève sur 
lui son épée et va l'en frapper au visage, quand à ce cri de Fio- 
rinde : «C'est le roi!» l'arme déjà suspendue échappe de ses mains. 

Je doute qu'il soit au théâtre une scène à la fois plus audacieuse 
et plus habilement exécutée que celle où Philippe veut obtenir par 
la force ce qu'une jeune fille sans défense refuse obstinément d'ac- 
corder à son amour. Il ne fallait pas moins que le talent consommé 
de M. Casimir Delavigne, sa connaissarce profonde de la scène, 
pour oser aborder franchement une situation si neuve et si hardie ; 
mais il l'a préparée et développée avec tant d'art, de convenance 
et de mesure; il s'est montré audacieux avec tant de sagesse, que 
le public a frémi du danger q-ie courait Fiorinde sans paraître 
même se douter du péril plus réel où s'était volontairement exposé 
l'auteur. 

La scène de provocation qui termine cet acte diffère essentiel- 
lement de ses deux aînées, celle de l'École des Vieillards et celle 
de Marina; mais eUe est digne de l'une comme de l'autre : c'est 
dans un autre genre la même chaleur et la même énergie. II n'y 
a, à coup sûr, qu'un homme d'un grand talent qui puisse tirer des 
etlets aussi opposés de situations à peu près identiques. 

Pour sauver les deux amants coupables, au premier chef, du 
crime de lèse-majesté divine et humaine, l'intervention d'un per- 
sonnage supérieur était indispensablement nécessaire; aussi le 
vieux Charles-Quint apparaît-il tout à coup comme une de ces di- 
vinités que les Grecs évoquaient à leur aide, pour opérer un dénoû- 
ment devenu impossible sans elles. 



DE DON JUAN D'AUTRICHE. GOl 

M. Casimir Delavigae ne pouvait assurément terminer sa pièce 
d'une manière plus imposante; aucun autre dénoûment ne conve- 
nait mieux à celte vaste et gigantesque comédie. 

Le succès de Don Juan a été immense, et il devait Tèlre. Il y 
a dans cet ouvrage de si éminentes qualités , une telle abondance 
d'esprit, tant d'intérêt et de gaieté, qu'il était presque impossible 
que le public, constamment tenu sous le charme, s'aperçût du bon 
marché que faisait l'auteur, pour la première fois, des trois unités 
aristotéliques, et qu'il remarquât quelques légers défauts que cer- 
tains journaux se sont empressés de signaler avec leur rigueur or- 
dinaire. 

Chose étrange î de tous les auteurs dramatiques , M. Casimir 
Delavigne est depuis quinze ans celui que la critique attaque avec 
le plus d'obstinalion, et celui que de son côlé le public soutient avec 
le plus de constance. Il n'est pas un seul de ses ouvrages qui n'ait 
obtenu au théâtre un succès éclatant, et pas un seul non plus dont 
le mérite et les qualités les plus incontestables n'aient été, de la part 
de presque tous les joumaux,robjet d'une foule d'attaques toujours 
vives, souvent passionnées et la plupart du temps injustes. 

Quelle est donc la cause de l'affection du public, nous pourrions 
même dire de sa prédilection, pour l'auteur de Don Juan^ et 
quelle est en même temps la source de l'antipathie mal déguisée 
drt quelques feuilles pour un homme qui, à force de travail et d'art, 
d'études et d'habileté, de puissance et de flexibilité d'esprit, est 
parvenu tour à tour à s'inspirer avec un égal bonheur des immortels 
chefs-d'œuvre des Corneille et des Molière, des Racine et des Shaks- 
peare ? 

Le public se serait-il par hasard trompé, en accueillant, dans 
leur nouveauté, de ses bravos unanimes, les Vêpres, les Comé- 
diens, le Paria, l'Ëcole des Vieillards, Marino, Louis XI et 
les Enfants d'Edouard? Serait-ce à son mauvais goiàt ou à son 
ignorance qu'il faudrait attribuer le succès de chacun de ces ou- 
vrages, et n'est-ce enfin que par suite d'une première erreur qu'il 
les salue encore quand il les revoit comme de bons et vieux amis? 
Non, le public ne se trompe pas aujourd'hui et ne s'est pas 
trompé autrefois; en matière dramatique, il est doué d'un mer- 
veilleux instinct, d'un goiit sûr, d'une raison qui presque jamais 
ne se fourvoie : incapable sans doute d'analyser à la manière des 
rhéteurs les beautés et les défauts d'un ouvrage, nul n'est plus 
habile que lui à les sentir; livré à lui-même, c'est, sans conteste, 
le meilleur de tous les juges ; étranger à toute coterie, libre au 
théâtre de tout esprit de parti, il porte avec une entière indépen- 
dance des jugements sans appel, et il sait au besoin casser les 
arrêts d'une critique élogieuse ou jalouse, et faire respecter ses 
propres décisions, qui seules acquièrent force de loi. 

Quiconque sait lui plaire et l'intéresser sans blesser la vraisem' 



602 EXAMEN CRITIQUE DE DON JUAN d'aUTRICUB 

blance est sûr de réussir, car tout ce qu'il vient chercher au théâtre, 
c'est de l'intérêt et de l'amusement ; et quelle que soit la forme de 
l'ouvrage qui réunit ces deux conditions, à quelque genre et à 
quelque école qu'il appartienne, il applaudit, sans savoir à qui ses 
applaudissements s'adressent, bien plus souvent la pièce que l'au- 
teur qu'il ne connaît pas, et auquel il ne s'intéresse qu'en raison du 
plaisir qu'illui procure habituellement. 

Aussi, que l'auteur de Don Juan eût été tout autre que M. Casi- 
mir Delarigne, auprès du public le succès de l'ouvrage eût été le 
même; le parterre eût passé alternativement et avec un égal plaisir 
du rire aux larmes , applaudi d'entraînement et sans obéir à un 
signal donné ; immobile à sa place pendant cinq heures, toujours si- 
lencieux et toujours attentif, l'esprit captivé et le cœur ému, il eût 
suivi avec une curiosité non moins avide la marche de ce drame 
touchant et passioaoé, de cette comédie si neuve et si originale. 



TABLE 



MaHINO l'AblEKO I 

Extrait des Clironiques italiennes (le Marin Sanuto. . . lio 

Extrait (le l'Histoire de Venise, par M. le comte Daru. , ne 

Examen critique de Mariuo Faliero 120 

Louis XI 12* 

Examen critique de Louis XI 279 

Les Enfants d'Edouard 286 

Examen critique des Enfants d'Edouard 40 2 

Don Juan d'Autriche 410 

Examen critique de don Juan d'Autriche 391 



?n DE LA TABLB. 



Typographie Firmin-Didot et O". — Blesnil (Eure). 



Lo Bibliothèque 

Université d'Ottawa 

Échéance 



The Library 
University of Otto 
Date due 




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